Polynome : Le jeune collectif qui déplace les modèles de la curation 

Du 15 avril au 15 mai 2022, l’exposition Cosmopolitiques, portée par le collectif Polynome, s’est tenue dans l’enceinte de Buropolis, à Marseille. L’occasion pour nous de découvrir qui se cache derrière ce collectif de travailleur·ses de l’art, questionnant, à travers chacune de leur proposition, le bien commun dans nos sociétés. Décollage imminent.

Vendredi 15 avril, 18h. L’ambiance est douce sur le parvis du projet d’occupation temporaire artistique Buropolis, dans le 9ème arrondissement de Marseille, qui doit fermer ses portes le 15 juin. Quelques badauds et autres artistes résident·es sirotent des pintes de bière, profitant des derniers rayons du soleil, avant de s’aventurer dans les neuf étages de cette tour vertigineuse. Ce soir-là, au dernier étage, le collectif de travailleur·ses de l’art Polynome présente sa nouvelle exposition, Cosmopolitiques. À l’heure des projets fous d’Elon Musk avec Starlink et autres ambitions démesurées de conquête spatiale capitaliste aux relents néocolonialistes, l’exposition démontre avec finesse la place du cosmos comme bien commun.

Cosmos à tout prix

Au centre du lieu d’exposition, on distingue un dôme sphérique sous lequel on peut venir s’allonger et contempler la projection d’images d’archives, documentant la présence et le passage d’être humains dans l’espace. Plus loin, l’installation hypnotique du collectif berlinois Quadrature révèle en temps réel l’activité des satellites gravitant au-dessus du site de Buropolis. Au bout du plateau de 250 m2, une pièce sombre abrite l’installation pluri-formelle de Nonhuman Nonsense, Planetary Personhood. Le collectif germano-suédois y met en lumière la nécessité de décoloniser l’espace et de reconnaître une identité juridique aux planètes. Réunissant une multitude de propositions autour de ces sujets encore peu abordés dans l’art contemporain, l’exposition nous happe et nous intrigue : qui se cache donc derrière ce collectif curatorial au nom mathématique ?

Vue de l’exposition Cosmopolitiques © Polynome

Pour les membres du collectif, basés aujourd’hui entre Marseille, Paris, Berlin et Metz, tout commence à l’Université Paris I Panthéon Sorbonne en 2016. À l’époque, Niccolò Moscatelli, Colette Angeli, Blandine Bernardin, Amélie Bouxin, Margot Miossec, Laura Moulinoux et Livia Tarsia in Curia suivent le Master pro des sciences et techniques de l’exposition. Dans le groupe, tous·tes sont animé·es par l’envie d’amener les nouveaux enjeux politiques et sociétaux dans la sphère muséale. Très vite, un projet de fin d’études commun émerge. Une manière pour elleux de consolider leurs liens et d’initier une dynamique réflexive collective. « Nous nous sommes rencontré·es avec l’envie d’apporter une dimension politique à notre travail. Notre première exposition s’appelait L’exercice du ressort et portait vraiment sur cette notion d’engagement politique » se souvient Niccolò Moscatelli, artiste-curateur et cofondateur de Polynome. Au sortir de leur formation, le groupe décide de se former en collectif avec l’envie de créer des propositions curatoriales à leur image, sortant des carcans institutionnels. 

Le bien commun au cœur de la réflexion

Depuis la naissance du collectif, la notion de bien commun est au cœur de la réflexion. Un concept que le groupe étire, décortique dans chacun de leurs projets, menant ainsi vers des nouvelles zones de contacts, vers des nouveaux enjeux conceptuels à déconstruire à travers le champ de la création et de la curation. « Dans notre premier projet, réalisé en 2019, Please Trespass : This is not a private property, on questionnait le copyright et les propriétés intellectuelles, l’idée de logiciel libre. Nous sommes parti·es de l’utopie d’Internet et de toute la rhétorique du hacking dans les années 90″ raconte Niccolò. Des réflexions que le collectif transpose aussi volontiers dans le champ de la recherche en Histoire de l’art : en novembre 2021, leur article dans la revue annuelle d’art contemporain Facettes établit des liens entre propriété privée et salaire des artistes.

Stefan Eichhorn, They Promised Us Flying Cars, But All We’ve Got Are Solar Powered Parking Meters, 2019, combinaisons © Polynome

Avec Cosmopolitiques, le collectif continue de faire la part belle à cette thématique en l’élargissant cette fois-ci à un nouveau terrain, celui du cosmos. À travers des choix curatoriaux pluriels, d’une grande exigence, l’exposition propose plusieurs strates d’analyse, permettant de décrypter le sujet dans toute sa complexité. L’installation TX-1 de l’artiste Adriana Knouf, réalisée en 2020, propose une réflexion oscillant entre exploration extraterrestre et transidentité, dans une société excluant les personnes trans des voyages spatiaux.

Dans Greeting From The Future, ensemble de cartes postales vintage présentant des jardins couverts ou des serres publiques chatoyantes, l’artiste Stefan Eichhorn pose la question du tourisme et de l’exploration à travers un prisme décolonial. Pour son œuvre They Promised Us Flying Cars, But All We’ve Got Are Solar Powered Parking Meters, il a réalisé des tenues de cosmonautes à partir de déchets terrestres industriels, alors que ce type d’équipement coûte habituellement des centaines de milliers d’euros. Un paradoxe, et une vision capitaliste de la conquête spatiale, que l’artiste cherche à dénoncer.

Vue de l’exposition Cosmopolitiques © Polynome

Audrey et Maxime Jean Baptiste replacent l’humain au cœur du sujet en questionnant avec une grande poésie la transformation des territoires qu’induisent les projets de conquête spatiale, tout particulièrement en Guyane. Avec Écoutez le battement de nos images, iels s’appuient sur des images d’archives, récoltées au sein du Centre national d’exploration spatiale, conférant à l’œuvre un caractère historico-politique teinté d’onirisme. 

Valeurs et horizontalité avant tout 

Mais Polynome, c’est aussi la volonté de sortir des carcans institutionnels en proposant une vision de l’art plus politique, plus autonome et plus horizontale entre les différents métiers. « Le collectif a perduré car des amitiés se sont créées, des liens se sont tissés, et il y avait toujours l’envie commune de travailler sur certains sujets. Nous savions que ça ne serait pas possible dans un cadre institutionnel classique. Même si tu travailles à Pompidou, tant que tu n’es pas le grand curateur, tu ne peux pas vraiment suggérer les sujets ni la manière de les traiter. Chez Polynome, il y a quelque chose de richful, qui est presque de l’ordre de l’utopie » appuie Niccolò Moscatelli. 

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Marina Smorodinova, Per Aspera ad Astra, 2022, installation (dôme et vidéo) © Polynome

Les membres du collectif tiennent ainsi à défendre des valeurs et des pratiques éthiques, pas toujours en vigueur dans d’autres cercles du monde de l’art. « Nous, on a à cœur de payer systématiquement les artistes qu’on expose quitte à ne pas se payer nous, de monter des expositions qui sont très exigeantes mais qui restent en même temps accessibles. On veut pouvoir toucher le plus grand nombre avec nos propositions. »

Tout en poésie, jamais sans un propos engagé, Polynome offre une nouvel angle et une façon rafraîchissante d’appréhender la curation, plus en phase avec une société mouvante, avide de déconstruire les normes. Une belle prouesse, qui laisse entrevoir un avenir fécond pour ces travailleur·ses de l’art.


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Exposition précédente : Please Trespass : This is not a private property, 23 février-9 mars 2019, 19 Côté Cour, Paris 

A venir : Résidence de Niccolò Moscatellidans le site des Salins D’hyères jusqu’en septembre 2022

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