Oh cinéma, fais-moi vivre plus !

Encore ! Encore ! Et encore ! Plurielle et contradictoire, l’addiction présente le même visage que ses sujets : spectateurs, enfants, grands et grands enfants, rationalistes, idéalistes, sportifs, rêveurs et dépressifs ont l’urgence de vivre plus. Encore, encore ! Tu nous as entendus, petit ou grand écran, tu prends pitié et t’abreuves de nos incohérences. Toi, tu as compris que l’addiction, tabou et sulfureuse, est constitutive de notre cinéphilie. Tu t’es joué de notre assuétude pour t’en tisser un motif.  Pire encore ! Le fil rouge s’est épris de sa toile, car, de fait, l’addiction, oh cinéma, c’est toi.

 

À la fois psychologique et comportementale, l’addiction naît du paradoxe humain. Qu’importe son objet, c’est dans son processus asservissant, sournoisement liberticide que l’addiction se déploie. A priori, trois épisodes interviennent dans ce cheminement destructeur : la découverte (l’usage), l’abus et la dépendance qui signe la déchéance complète de l’individu concerné. L’assuétude se construit dans le combat comme le cinéma se tourne dans le contraste : entre le bien et le mal, le conscient et l’inconscient, le vrai et le faux… Le motif de l’addiction n’est pas chasse gardée au cinéma. Plutôt chasseurs chassés ! Tant certains réalisateurs s’entêtent à chanter le refrain : sexe, drogue, jeu et argent… Un refrain lancinant : Requiem for a Dream, Trainspotting, Shame, Taxi Driver, Casino, Le Loup de Wall Street, Sailor and Lula…

 

Dans la maison : personnages, lecteurs ou spectateurs, l’addiction est contagieuse

Dans la Maison (François Ozon, 2012)
Dans la Maison (François Ozon, 2012)

Dans la maison de François Ozon, nous livre insidieusement une toute autre passion dévastatrice : l’addiction à l’œuvre ou plutôt à la création. C’est avant tout un film de réflexion sur la création littéraire, mais aussi sur l’obsession dévorante. D’abord la découverte, l’usage de Germain professeur de français dans un lycée lambda. Son premier shoot se fera dans son salon, en compagnie de sa femme Jeanne : au milieu d’un amas de rédactions d’une médiocrité devenue habituelle, une copie détonante, une lueur d’espoir, une soif de plus. Cette copie est celle de Claude Garcia, qui raconte sa visite tant attendue dans la maison d’un camarade mais surtout dans l’intimité de ses habitants.

L’emballement de Germain pour cet écrit, bien que contenu, est instantané. Il propose de l’aider pour la beauté du geste et rapidement s’installe entre eux une relation de manipulation et de dépendance. Claude, le  généreux dealer de Germain, lui aussi assoiffé, est en recherche constante de sa dose sur le quotidien domestique de la famille de Rapha afin de poursuivre son récit. On tombe vite dans le pervers et la perte totale de contrôle. Germain ne vit que pour son shoot littéraire quotidien, Claude pour ce voyeurisme à la fois créateur et destructeur. Le cercle vicieux s’enclenche et le piège se referme, particulièrement sur Germain, totalement dépendant de la construction d’une histoire dérangeante, qui le pousse à voler ses collègues et à se dévoiler entièrement pour la prose de son jeune écrivain alter ego, plus talentueux et plus abouti. Il se tient à sa merci pour un simple feuillet de plus, jusqu’à devenir lui-même personnage prisonnier de la narration. Jeanne se bat contre l’assuétude qui s’installe en elle aussi, avec la lecture quotidienne d’aventures toujours plus perverses.

Le spectateur entre alors dans la ronde de l’addiction. Il est pris au piège entre la répulsion pour ce schéma malsain et la séduction, la soif d’en savoir davantage. Le dispositif même du film, où s’entrelacent à répétition création et destruction, attirance et horreur, fiction et réalité, voyeurisme et manipulation, nous rend accro. Nous aussi victimes de l’addiction à l’œuvre. Germain ira lui jusqu’à la perdition totale puisqu’il y perd son travail ainsi que sa femme sans pouvoir s’abstraire du besoin compulsif de talonner la vie intime des héros du récit de Claude. La scène finale est éloquente : dealer et drogué(s) se retrouvent, et pour un ultime shoot, ils épient, avides, aux travers de fenêtres éclairées, la vie privée et fictive de leurs prochaines proies.

 

Pour ceux qui restent (The Leftovers), l’addiction ne nous quittera pas

The Leftovers (Damon Lindelof, Tom Perrotta, 2014)
The Leftovers (Damon Lindelof, Tom Perrotta, 2014)

Oui, en scrutant ces fenêtres éclairées, nous effleurons l’addiction suprême. Elles sont les portes d’entrée vers d’autres vies, celles que nous n’aurons le temps de vivre que dans la fiction. Des cellules éphémères, offrandes cinématographiques qui révèlent notre foi en l’imaginaire. À l’ère du numérique, les écrans nous offrent fuites et escapades. Ils nous immergent dans des univers si denses, si complexes et dispersés dans le temps du vrai, que pour certains fan(atiques), ils deviennent une réalité parallèle. L’imaginaire de Star Wars, par exemple, s’est prolongé dans le vécu jusqu’à y pénétrer par tous les recoins : goodies, rassemblements, jeux de rôle et en ligne, sites et forums…

En funambule sur cette frontière floue, les séries occupent une place bien particulière. Via une disponibilité accrue, un format facilement consommable, une qualité grandissante et surtout le sentiment pour le spectateur de rester sur sa faim, les séries donnent le temps au temps. Le temps à l’univers fictionnel et aux personnages de se développer, au public de s’y attacher et à l’addiction de s’ancrer… En ce sens, la série The Leftovers (Damon Lindelof, Tom Perrotta, 2014) se fait écrin de l’assuétude dans tous ses ressorts. Du jour au lendemain, 2% de la population disparaît mystérieusement et sans explication de la surface de la Terre. Trois ans plus tard, la vie a repris mais personne n’a oublié ce qui s’est passé, ni ceux qui ont disparu. Pour certains, notamment la secte des Guilty Remnant, il existe à la fois un devoir commun de mémoire mais aussi une dépendance individuelle aux souvenirs. L’addiction à la commémoration prend la forme d’une pensée éternelle et de chaque instant à la disparition.  The Leftovers compose avec deux faits puissants de l’existence humaine : celui de la prétention et celui de la foi. Quand la conscience intime du temps a été envahie par le deuil, la nécessité de croire rencontre celle de prétendre aux yeux du monde. Elles sont vitales. Vital, voici le mot caché. Ceux qui restent se doivent de continuer ; ils ont besoin de vivre. Vivre plus. Pour ceux qui sont partis.

 

Vivace et vital, le cinéma se rit et se nourrit de nous, de notre fureur de vivre. À nous tous. Des addicts nés.  Alors quel sera votre accélérateur de conscience ? Votre machine à vivre plus ? Ici, nous avons déjà choisi. Encore, encore !

 

Alix Ménard & Héloïse Sabatier

 

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