Louise Morel : « Le début de mon lesbianisme c’était me réconcilier avec mon corps »

Dans une interview accordée au magazine Society en 2019, Virginie Despentes prédisait ceci : « à mon avis, dans vingt ans, la plupart des meufs seront lesbiennes ». Cette citation iconique se retrouve en quatrième de couverture de Comment devenir lesbienne en dix étapes, livre de Louise Morel qui pourrait bien faire advenir cette vision. 

C’est l’éclosion d’un génie lesbien qui en 2022 aura publié coup sur coup un premier roman incisif sur le monde du travail (Ressource humaine) et un essai en forme de « guide pratique » détournant les codes du développement personnel, sur le lesbianisme politique, aux éditions Hors d’Atteinte. Ce dernier livre, c’est celui que l’autrice aurait aimé avoir quand elle a commencé « l’école buissonnière de l’hétérosexualité » : après s’être longtemps définie comme bi et avoir été en couple avec un homme pendant plusieurs années, Louise Morel est devenue lesbienne à presque trente ans. Un parcours « sur le tard » qui semble simple ainsi résumé, mais qui comporte son lot de doutes en fil rouge. A partir de son expérience, et sans prétendre à l’exhaustivité, Louise Morel propose d’explorer les grandes questions qui se posent quand on veut vivre ses attirances hors de la norme cis-hétéro. Profondément bienveillant, le livre pourra aider celles qui n’ont pas toujours su et celles qui sont à l’étroit dans le placard, tout comme celles qui sont en plein coming in et celles qui ont déjà pris la tangente. Avec ironie et un brin de légèreté, il posera peut-être une pierre de réflexion à l’édifice des relations entre les hétéras et les personnes queer, entre ces fameuses « alliées » et leur envie de quitter, peut-être, l’hétérosexualité.

Les 10 thématiques (qui peuvent se lire dans le désordre) abordent la prise de conscience de l’hétérosexualité comme régime politique, le coming out, en passant bien sûr par la question des rencontres, du sexe, et la nuance entre les mots lesbienne/gouine. Le tout est mené à la première personne, dans un joyeux mélange des genres : les anecdotes de l’autrice se mêlent aux basiques de la culture lesbienne, qui articule ses réflexions politiques (sur les thérapies de conversion, le dead lesbian syndrom, la rivalité entre femmes…) dans un discours aussi exigeant qu’accueillant. Illustré par Citlali Souloumniac, le guide s’adresse à toutes les femmes qui défient la norme à travers leur genre, leur sexualité, leurs pratiques. 

Un livre, en somme, qui arrive à point nommé. Pourtant, l’écrire n’a eu rien d’évident. Alors que le courant critique de l’amour et du couple hétérosexuel laisse parfois un vide, façonner son désir dans une société cis-hétéronormée reste une question délicate. Et parce qu’on n’adopte pas une nouvelle identité sexuelle et politique minorisée du jour au lendemain, la notion de « choix de vie » au cœur de l’ouvrage fait elle-même débat. Le livre reflète ainsi en partie les échanges qui ont eu lieu sur le compte instagram que l’autrice a ouvert en 2020, @jesuisgouine devenu @jesuislouisemorel, où elle égraine régulièrement des réflexions sur le militantisme, le capitalisme et le langage. On en a discuté avec elle.

Manifesto XXI – La démarche de ton livre s’inscrit dans la lignée du lesbianisme politique (ndlr: courant de pensée féministe qui repose sur l’idée que pour combattre le patriarcat, il faut cesser d’avoir des relations avec les hommes). Or tu n’y fais explicitement référence que dans le chapitre 9. Pourquoi expliquer cela si tard ? 

Louise Morel : La première raison c’est que j’ai vraiment voulu concevoir ce livre comme un ouvrage pratique, en reprenant les codes du développement personnel, même si c’est un genre qui est mal vu. J’ai voulu faire les choses comme ça parce que les ouvrages qui abordent le lesbianisme, et en particulier le lesbianisme politique sont des ouvrages assez théoriques. Je voulais prendre un contrepied. Ne pas faire de la théorie mais d’abord passer par de la pratique. Et dire ensuite par honnêteté intellectuelle que tout cela s’inscrit dans un cadre historique et philosophique. 

La deuxième raison c’est que comme j’ai écrit le manuscrit dans un temps très court et que comme je suis une lesbienne cis blanche, j’ai voulu que le livre soit relu par des personnes lesbiennes avec un parcours différent du mien – dont ma copine, une autrice de Hors d’atteinte, une femme trans que je connaissais d’Insta – pour éviter qu’il y ait des angles morts trop important. J’ai donc eu un premier retour d’une lectrice qui disait qu’on avait l’impression que c’était un caprice d’hétéra, qui par engagement politique finissait par coucher avec des meufs. On a retravaillé le texte à cette occasion, ça m’a amenée à développer plus sur le lesbianisme politique parce que c’était un peu court, un peu faiblard, au début. Je me suis dit que c’était mieux que ça arrive un peu plus tard quand la lectrice ou le lecteur a déjà pu comprendre le propos du livre et pour éviter de trop crisper d’emblée les lecteurices en allant sur un terrain qui est encore assez polémique dans nos milieux. Donc il y a deux aspects, un volet pratique et un autre plus stratégique, pour ne pas s’aliéner certain·es lecteurices. 

Il fallait déjà que j’ai un estime de moi un peu plus assurée que dans ma vingtaine pour devenir lesbienne. Je dirais que pour sortir de l’hétérosexualité j’avais besoin de constituer une certaine force.

Louise Morel

Est-ce que le développement personnel t’a été utile lors de ton cheminement hors de l’hétérosexualité ? 

Non pas vraiment car aucun livre sur ce sujet n’existe. En revanche, d’une manière générale, oui j’aime bien le développement personnel. Je compte d’ailleurs publier un texte qui en fait un éloge dans ma newsletter parce que je trouve que c’est un genre injustement mal aimé, probablement parce qu’il est lu par des femmes ou toute personne qui n’a pas fait un PhD. (rires) Je trouve que c’est un rapport au savoir qui est intéressant, direct. Parfois c’est un peu con, idéaliste voire clairement influencé par un certain libéralisme mais je trouve que c’est parfois aussi une chouette démarche : quand on a un problème, on peut alors aller voir dans un livre parce que des gens vont expliquer des choses de manière humaine.

Le titre du livre reproduit justement les codes du développement personnel, as-tu envisagé que cela puisse paraître réducteur pour des personnes concernées ?
D’une part, je compte sur le sens de l’humour des personnes concernées. D’autre part, le titre porte aussi l’idée que devenir lesbienne n’est pas impossible du tout. Et c’est un message que beaucoup de femmes qui se posent des questions sur leur sexualité ont besoin d’entendre, je crois.

Tu soulèves quelque chose d’intéressant chez les ex-hétéras, tu fais le lien entre une intense activité sexuelle avec des hommes et un manque d’estime de soi. En quoi devenir lesbienne permet de résoudre cette question de la confiance en soi ? 

Comme beaucoup de choses, je pense que c’est un cercle vertueux. Il fallait déjà que j’ai une estime de moi un peu plus assurée que dans ma vingtaine pour devenir lesbienne. Je dirais que pour sortir de l’hétérosexualité j’avais besoin de constituer une certaine force. J’avais aussi écrit un texte où je disais que ce n’était pas un hasard que ça arrive à un moment où j’avais les conditions matérielles de le faire, pour ne pas risquer de backlash trop violent. En tout cas, plus j’explore mes relations sexuelles et politiques avec des femmes, et plus ça me permet d’asseoir mon estime de moi. 

En tant que personne féministe dans un couple, il y a toujours cette impression d’être «trop». On est tout le temps dans un jeu d’équilibriste où on veut affirmer notre force et nos convictions mais on sent bien que le pas «de trop» est vite fait. Par exemple dans un débat, on peut être renvoyée à la figure de la vilaine féministe acariâtre. Donc on est condamnés à s’amputer en permanence, tandis que le lesbianisme permet pour moi de déployer ses ailes tranquillement. C’est pour ça que l’hétérosexualité est la clé de voûte du patriarcat. Je ne vois pas bien comment c’est possible de séparer sa vie intime et la facilité qu’on a à s’exprimer politiquement. 

Oui, tu as écrit un post intitulé « Ce n’est pas un hasard si je suis devenue gouine à presque trente ans », qui fait le lien entre ton indépendance financière et ton lesbianisme. Cette analyse n’est pas beaucoup reprise dans le livre. A quel point cette question des conditions matérielles est importante pour les parcours de sortie de l’hétérosexualité ?

Justement je ne sais pas. Je me méfie toujours un peu des intuitions personnelles. Je sais que ça parle à certaines personnes, mais il y en a d’autres à qui ça ne parle pas du tout. Ça m’a semblé trop incertain comme analyse, même si c’est séduisant sur le plan intellectuel, comme c’est un peu matérialiste… Mais je ne sais pas à quel point c’est vrai, puis si ça revient à dire « Ne devient pas lesbienne avant d’avoir ton indépendance financière », c’est très limite. Personnellement j’ai une histoire familiale qui fait que je suis obsédée par le fait d’éviter la précarité : mon père est un fils d’immigré italien et il a dirigé une petite entreprise. Il a une trajectoire d’ascendance sociale assez marquée avec tout ce que l’immigration italienne en France peut charrier de discours sur la réussite par le travail. Mon grand-père est arrivé comme ouvrier et grâce à la méritocratie à la française blabla, il a fini par diriger des chantiers. Comme dans tous les parcours d’ascendance sociale il y a un truc de transfuge, où on garde les codes du milieu d’origine. C’est à ça que je fais référence quand je parle de mon histoire familiale, d’avoir ce sentiment de vouloir se mettre à l’abri.

A minima, je pense que ça vaut la peine pour les personnes minorisées de se poser la question de comment elles se situent sur leurs finances et quel impact ça peut avoir sur leur vie, mais je ne pense pas que ce soit si central dans le parcours affectif et sexuel de beaucoup de gens.

En nous coupant de nos corps et en faisant de nos vulves des objets de dégoût, le patriarcat crée une impossibilité de désir pour une personne du même sexe ou genre, parce qu’on va projeter le dégoût qu’on s’inspire à soi-même. Le début de mon lesbianisme c’était me réconcilier avec mon propre corps d’abord.

Louise Morel

Tu écris qu’au début de l’exploration de ta sexualité, ton sexe t’inspirait du dégoût. Peux-tu creuser un peu cette idée s’il te plaît ? A quel point le tabou autour du sexe féminin conditionne nos vies sexuelles selon toi ?

C’est un point que je n’ai pas traité en détail mais effectivement c’est quelque chose qui joue un rôle très important dans la minimisation et l’impossibilité du lesbianisme dans une société patriarcale. Concrètement, ce que je voulais dire par là, c’est que j’avais peur des odeurs que mon sexe pouvait avoir, je ne connaissais pas bien sa forme, je le trouvais moche, pas attirant… Maintenant dans les milieux féministes sex-positive on dit souvent « Vive les vulves » pour se les réapproprier dans le cadre d’une sexualité avec les hommes mais ce que l’on dit moins c’est que si on est terrifié·e·s par des vulves, ça va être compliqué d’avoir une sexualité lesbienne, même si on est attirée par des femmes. 

C’est des choses que je peux entendre chez des copines qui peuvent admettre être attirées par des femmes, « mais ne pas avoir envie de leur faire de cunni », comme si c’était la chose la plus traumatisante au monde. En nous coupant de nos corps et en faisant de nos vulves des objets de dégoût, le patriarcat crée une impossibilité de désir pour une personne du même sexe ou genre, parce qu’on va projeter le dégoût qu’on s’inspire à soi-même. Le début de mon lesbianisme c’était me réconcilier avec mon propre corps d’abord. Ce dégoût misogyne et patriarcal peut aussi pénaliser les femmes transgenres non opérées, bien sûr, puisque ce n’est pas tant notre anatomie qui pose problème que tout ce qui dans notre anatomie porte le stigmate de l’appartenance au féminin.

As-tu eu un choc « esthétique », un changement radical de ta définition de la « beauté » (entendue ici comme le système normatif physique qui conditionne chacun·e de nous), en devenant lesbienne ? 

Non, j’ai rarement de grandes révélations ou d’épiphanie. C’est moins fun à raconter, moins cinématographique mais ça a vraiment été progressif. C’est en explorant petit à petit des pratiques sexuelles avec des femmes qu’une habituation se crée. C’est fréquenter, voire des corps de toutes les tailles, de toutes les formes, qui permet de dépasser le dégoût de soi initial. En y réfléchissant, il y a quand même eu un moment important : la verbalisation. Le jour où j’ai pu dire à quelqu’un « en fait mon sexe me dégoûte », c’était hyper important. Parce qu’une fois qu’on le partage, la moitié du chemin est faite. Je dirais que pendant la moitié de ma vie sexuelle adulte je ne me rendais même pas compte que c’était le cas.

Quel lien fais-tu entre ta sortie de l’hétérosexualité et le fait de réussir à produire une œuvre de fiction, ton roman Ressource Humaine (ndlr : qui raconte l’histoire de Marianne, une consultante envoyée en mission à Berlin qui va tout remettre en question) ? 

J’étais justement en train d’écrire ce premier livre au moment où je sortais de l’hétérosexualité, donc ça fait déjà 2-3 ans. C’est évident que c’est lié. J’ai toujours eu envie d’écrire, et j’ai toujours écrit dans mon journal intime. C’est la seule forme littéraire vraiment autorisée pour une femme hétéra, parce que t’écris en cachette et pour toi donc ça passe. J’ai toujours eu ce rêve d’écrire pour les autres et ça s’est littéralement réalisé en devenant lesbienne. Ça m’a débloqué plein de temps, de possibilités que je n’avais pas en étant en couple avec un homme. Avec du recul, Ressource humaine est un livre de transition. Maintenant je pense que j’écrirais certaines choses autrement. Notamment j’aborderais un peu différemment la sexualité du personnage principal.

Oui, je pense qu’il faudrait qu’on prenne plus au sérieux la question du changement, qui va de pair avec la question de la création. J’entends par là, pas forcément la création artistique politiquement mais le « faire du nouveau ».

Louise Morel

Qu’est-ce que tu retravaillerais ?

Je ne voulais pas que la sexualité soit un élément trop important parce que les héroïnes féminines sont souvent ramenées à leurs histoires de cœur ou de cul et je trouve ça pénible. Néanmoins, dans le roman tel qu’il est, on sait que le personnage a une vie insatisfaisante avec son mari puis quand elle arrive à Berlin on en parle plus du tout… Ça ne me semble pas très crédible pour une femme de son âge. A minima elle pourrait se poser des questions.

Dans le chapitre 4 « Douter beaucoup, se tromper quelques fois », tu décris les interrogations qui accompagnent l’évolution de la sexualité, et tu cites l’œuvre du philosophe Cornelius Castoriadias sur le changement. Selon toi, est-ce qu’il y a là une pensée à développer pour nourrir les luttes LGBTQIA + ? Devrait-on cultiver un discours politique autour du changement ?

Oui, je pense qu’il faudrait qu’on prenne plus au sérieux la question du changement, qui va de pair avec la question de la création. J’entends par là, pas forcément la création artistique politiquement mais le « faire du nouveau ». C’est un sujet que les êtres humains ont du mal à penser en général, on n’est pas très bien équipé·e·s pour penser ça. Dans les milieux queer je trouve qu’il y a une pensée très forte de la déconstruction, et que c’est très intéressant, on en a besoin, mais on manque d’ambition sur la création de nouveaux cadres. Par exemple quand on parle de sortir de l’hétérosexualité en défaisant les catégories homme/femme comme le propose Juliet Drouar dans son livre (ce que je trouve très intéressant et pertinent), je pense qu’il faut quand même qu’on réfléchisse à quelles catégories on met à la place. Ça ne veut pas dire qu’il faut qu’on remplace une catégorie par une autre, mais on a besoin d’outils pour penser le monde. A mon sens, l’un des problèmes de nos discours actuellement, c’est qu’on ne propose pas grand chose finalement. Par quoi voudrait-on remplacer nos totems à brûler ? Je pense qu’on aurait un peu intérêt à s’atteler à ça.

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Moi je pense que les gens qui veulent un espèce de CV sexuel et affectif, ce n’est jamais très bon signe. Il y a quelque chose de l’ordre du contrôle là-dedans.

Louise Morel

Tu abordes le sujet du gatekeeping (ndlr : littéralement “garder la porte” comportement qui consiste à autoriser ou non l’utilisation d’un terme ou d’une ressource par un tiers) qui peut être douloureux dans un parcours de changement de vie romantique et sexuelle. Comment abordes-tu ce genre d’attitude quand tu y es encore confrontée ? 

J’ai une approche pragmatique, qu’on pourrait dire « lâche » aussi. (rires) Quand j’ai vu qu’il y avait beaucoup de gatekeeping, je me suis décolorée, rasée les cheveux, et j’ai changé un peu ma manière de m’habiller. Là tout d’un coup tout le monde trouvait que j’avais l’air hyper lesbienne. C’est marrant parce qu’on dirait que ça tient à 15 cm de cheveux. Ma stratégie a été celle-ci : j’ai envie de relationner avec des meufs, tant pis si ça me prend une tête rasée, en plus ça me va bien ! Mais je pense que les gens s’arrogent le droit de commenter notre sexualité quand on les laisse prendre cette place. Je dirais que ma parade c’est de ne pas chercher à concilier, ni à comprendre, ni à convaincre, juste de faire un peu bulldozer. 

Tu écris qu’on peut reconnaître une hétéracurieuse en soirée. Est-ce que de la même manière on peut identifier clairement une personne qui fait du gatekeeping ?

Ça peut être des gens qui posent des questions sur ton histoire sexuelle par exemple, et pas sur ton présent. Moi je pense que les gens qui veulent un espèce de CV sexuel et affectif, ce n’est jamais très bon signe. Il y a quelque chose de l’ordre du contrôle là-dedans. Ce sont aussi les personnes qui exigent des définitions très nettes de soi, et des justifications, donc oui ça se sent. Ce sont souvent des personnes insecures qui font ça. Il y un cliché selon lequel ce serait les lesbiennes les plus radicales et militantes qui font du gatekeeping mais quand une lesbienne est complètement à l’aise avec sa sexualité et son orientation, elle a autre chose à faire que d’aller embêter des gens. 

Dans le moment politique que l’on vit, avec tous les débats autour de l’amour, n’as-tu pas peur que le livre suscite des comportements d’ « hétéracurieuse » indélicats ? Le lesbianisme politique est-il vraiment un horizon envisageable pour toutes ? 

Je me méfie beaucoup de cette notion de sincérité, et en général je ne suis pas à l’aise quand on commence à distinguer les bonnes explorations des mauvaises explorations, sur la base des intentions supposées de la personne qui les mène. Cette histoire d’intentions, c’est souvent le motif invoqué pour faire du gatekeeping. On est des adultes. Si une personne lesbienne n’a pas envie de relationner ou de coucher avec une hétéracurieuse, parce qu’elle juge ses intentions pas assez pures ou quoi que ce soit d’autre du même genre… Elle est libre de ne pas le faire. 

En ce qui me concerne, je pense qu’il va falloir qu’on accepte que les personnes qui sortent de l’hétérosexualité ne sont pas d’emblée super déconstruites et parfaitement au clair sur ce qu’elles cherchent. Si on veut rester entre « pur·es », alors on reste entre nous. Ce n’est pas le chemin qui m’intéresse le plus et surtout ce n’est pas comme ça qu’on fera exploser le patriarcat. 

Sortir de l’hétérosexualité a changé des choses dans ton entourage, tu parles de « deuils muets » pour des relations qui se sont distendues suite à ton coming-out. Selon ton expérience, pourquoi les rapports d’amitié changent à ce moment-là ? 

Certaines personnes sont mal à l’aise avec le fait qu’on change, donc on les perd au passage. Sans avoir fait d’étude scientifique sur le sujet, ça me paraît automatique, en tout cas inévitable. Ça reconfigure nos relations et certaines personnes étant trop rigides, elles ont l’impression de nous perdre alors qu’en fait c’est elles qui n’acceptent pas notre nouvelle réalité. 

Ça s’explique par la difficulté des gens à se confronter à leur lesbophobie. Paradoxalement, avec les personnes qui reconnaissent que quelque chose les met mal à l’aise, il y a un bon point de départ à la discussion. Les difficultés que j’ai vraiment eu c’est avec des gens qui me disaient : « non non ça n’a pas de rapport avec le fait que tu sois lesbienne mais… », qui vont ensuite chercher des noises sur des trucs qui n’ont aucun sens. Il y a une forme de fragilité hétérosexuelle. Je crois que ça révèle des fragilités chez certaines personnes. Ceux qui ont le plus mal réagi ce sont des mecs cis bien évidemment mais je pense surtout que ce sont des personnes qui sont censées être hétéro et qui ont des zones d’ombre dans leur rapport à leur sexualité. C’est classique mais je les vois bien être ce genre de mecs qui, dès qu’ils ont un coup dans le nez, embrassent leurs potes en soirée. C’est eux qui n’ont pas supporté que je devienne lesbienne. 

Enfin, honnêtement, ça me paraît bien marginal à côté de toutes les nouvelles amitiés qui se créent. J’ai aussi l’impression d’avoir approfondi plein de relations qui existaient déjà parce que je suis plus en harmonie avec moi-même. Je suis beaucoup plus libre et ça a plein de répercussions chouettes avec des gens qui me connaissaient avant. 


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Image à la Une : © Moritz Reininghaus

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