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I AM NAMELESS de Josèfa Ntjam : « les mots d’une histoire impossible »

I AM NAMELESS de Josèfa Ntjam : « les mots d’une histoire impossible »

On ne présente plus Josèfa Ntjam, artiste pluridisciplinaire nommée au prix AWARE en 2020, et dont le travail a été présenté, notamment, au centre Pompidou et au Palais de Tokyo – dans l’exposition Anticorps, pensée en réaction à la crise pandémique et dont on espère la réouverture prochaine. Plus récemment, elle a présenté sa performance I AM NAMELESS à un public restreint dans le cadre du festival Parallèle à Marseille. Retour sur cette « incantation polyphonique », à visionner en ligne jusqu’à demain.

Marseille, mardi 26 janvier, 17h15. Je fais la queue devant la Friche Belle de Mai et présente mon invitation pour pénétrer les lieux. Après avoir traversé la cour, je monte deux étages jusqu’au Grand Plateau. Un peu de retard sur la programmation. Mon nom est coché dans la shortlist des quelques dizaines de privilégié·es, « artistes ou professionnel·les de la culture » autorisé·es à assister à la performance en ce temps de restrictions covid. La moitié haute de la salle est condamnée. Seule la première dizaine des rangs est accessible. Un peu agacée par la situation, je m’installe, deux sièges vides à ma gauche et à ma droite, mesure sanitaire oblige.

© Festival Parallèle — Margaux Vendassi et François Ségallou

La salle est plongée dans l’obscurité. Toute de noir vêtue, Josèfa Ntjam entre sur scène, se place derrière sa table de mixage. Dès la première note générée, la projection débute – incrustation sur fond vert réalisée en direct par Sean Hart, collaborateur vidéo régulier de l’artiste. Ainsi évoluent, derrière Josèfa, une multitude de corps cellulaires, créatures translucides, dans ce qui ressemble à un écosystème abyssal, et qui l’accompagnera magnifiquement jusqu’à la fin. Ayant eu la chance de voir la même performance dans un tout autre cadre (au centre Pompidou en septembre 2020), je mesure dès les premières minutes l’importance de l’obscurité, du silence et de l’accompagnement vidéo, autant d’éléments accentuant la dimension immersive de cette navigation interstellaire.

Josèfa prend alors son micro et déclame : « C’est dans la noirceur des abysses que j’ai trouvé comment m’exprimer. » Le ton est donné. Pendant trente minutes, l’artiste nous entraîne dans un voyage quasi-mystique au cœur de son univers hybride et polyphonique. Comme dans toutes ses créations plastiques, la pratique du collage est au cœur de cette lecture performée. L’artiste déploie, grâce à son écriture rhizomique, un syncrétisme subtil et maîtrisé, à la croisée des sciences, de la musique, de la poésie, de la philosophie, des Internets…  Dans la lignée du spoken word, l’écriture de Josèfa est pensée pour être déclamée. Ainsi joue-t-elle avec les mots, leurs sonorités, leurs rythmes, leur agencement ; jongle entre le français et l’anglais, sur fond de nappes électroniques minimalistes enivrantes, ponctuées de samples et de loops.

Josèfa multiplie et superpose références, récits, symboles, strates d’histoire et de temps. Passé, présent, futur, ici, ailleurs. Tout se mêle pour proposer de nouvelles narrations, hybrides, arborescentes, mutantes. Car « nous sommes constellaires » clame-t-elle, et nous le ressentons jusque dans notre âme et notre chair même. Pas besoin de comprendre ou de se saisir de toutes les références. L’expérience prime. Le charme opère par l’intensité de la présence de l’artiste et la poésie visuelle et sonore dont elle emplit la salle. Alternant entre moments doux et mélancoliques, d’autres plus saccadés, voire énervés, ainsi que quelques pics d’intensité magistraux, elle nous tient en haleine du début à la fin.

© Festival Parallèle — Margaux Vendassi et François Ségallou

« Magical blindness. » Comme un refrain, une incantation.

Mais de quoi nous parle-t-elle au juste pendant trente minutes ? Il m’est difficile de résumer le propos, et cela ne rendrait pas hommage à cette œuvre, qu’il faut vivre et expérimenter pleinement pour en saisir la magie et la puissance. Je reprends ici les mots de la présentation officielle, affirmant que cette « lecture performée question[ne] les notions de collectivité et d’individualité dans un monde où les concepts ‘d’infiltration’ et de ‘non-nomination’ pourraient être des stratégies de survie ». Le travail entier de Josèfa peut être compris comme un plaidoyer pour la déconstruction par le truchement de l’hybridation. Telle une alchimiste, elle met en perspective, trouble et détourne nos imaginaires collectifs, nos certitudes, et renouvelle notre sentiment d’appartenance.

I AM NAMELESS, « Je n’ai pas de nom ». Les pronoms sont ici les symboles d’une catégorisation annihilante. « Je disparais dans l’assignation du vous, je, elle, nous, vous, je, je. Alors voici les mots d’une histoire impossible. Je crache en folie les fantasmes auxquels je suis assignée. » Et ces mots résonnent encore dans mon esprit, m’habitent, comme une invitation poétique à toujours se méfier, et toujours espérer des futurs plus justes.

18h20. Fin. Applaudissements. Je reste assise quelques instants, essayant de me remettre de mes émotions. Les larmes ont failli couler à quelques reprises. J’ai l’impression d’être sur un nuage, dans une autre dimension, cosmique. Je suis impressionnée par la puissance de cette performance, qui réside en grande partie dans la sincérité et la simplicité dont fait preuve Josèfa. Dur retour à la réalité. Couvre-feu dépassé. Cigarette et attestation en main vers un apéro clandestin avec les copaines.


Pour voir I AM NAMELESS, disponible en ligne jusqu’à demain, rendez-vous ici.

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Et pour (re)découvrir la démarche de Josèfa Ntjam, on vous invite à lire son passionnant entretien fleuve réalisé par Indira Beraud pour Figure Figure.

Josèfa Ntjam est actuellement en résidence à La Manutention (Palais de Tokyo) pour Aquatic Invasion, performance collective qu’on espère pouvoir voir prochainement. 


Image à la une : © Festival Parallèle — Margaux Vendassi et François Ségallou

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