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Femmes culturistes : du podium à Instagram, un corps à soi ?

Femmes culturistes : du podium à Instagram, un corps à soi ?

De freaks à super-héroïnes, les femmes culturistes vivent un renversement à l’ère d’Instagram. En imposant une esthétique musclée, leur pratique redéfinit l’imaginaire de nos féminités.

Alors qu’elles sillonnaient, exploitées, les freak shows à la fin du XIXe siècle, les culturistes d’aujourd’hui peuvent montrer les résultats d’un travail musculaire de longue haleine sur les planches de concours dédiés mais aussi (et surtout) sur Instagram. Cette cyberactivité, qui fait désormais entièrement partie de leur carrière de sportive de haut niveau, leur permet de valoriser leurs performances et une esthétique bien à elles. Mais pas que ! Plus subtilement, la multiplication sur les réseaux sociaux de corps de femmes à la musculature saillante pour lesquelles les normes de genre ne sont pas une contrainte ouvre un nouvel espace de représentations dans lequel les féminités sont élargies et bénéficient à toutes.

En rejouant les codes traditionnellement attachés à la masculinité extrême, les culturistes élargissent en même temps ceux des féminités et les redéfinissent à l’ère des réseaux sociaux. « Les sportives doivent mille fois plus se battre pour faire leur place et pour briser les stéréotypes de genre qui les entourent » témoigne l’athlète de body fitness Khoudiedji Sidibé, alias Tjiki. 

© Zoé Chauvet

Nous avons retracé le parcours de ces sportives à travers l’histoire et avons discuté des enjeux actuels du culturisme aux côtés de Tjiki, l’athlète française de l’International Federation of Bodybuilding & Fitness, créatrice de maillots de compétition sur-mesure, vice-Championne du monde de body fitness (2018) et Championne du monde de body fitness en devenir…

Transcender la (non) histoire du culturisme féminin 

L’histoire du culturisme, dont le bodybuilding et le body fitness sont les synonymes, est faite de trous et de manques. Comment écrire une histoire juste de cette pratique sportive exigeante, alors que les femmes en ont longtemps été largement évincées ? 

© Zoé Chauvet

Tout est mis en place pour laisser croire que ce sont les hommes qui ont inventé ce sport qui demande rigueur et exploits physiques. Pourtant, il est impossible de passer à côté de l’apport riche et crucial des femmes culturistes. Celles-ci, en plus de combattre les stigmates essentialistes et les interdictions de pratiquer leur sport par les institutions sportives, ont dû jouer des coudes pour construire une pratique inclusive. Plus qu’une discipline sportive, le culturisme relève de l’art de la performance. En développant leur masse musculaire selon des proportions millimétrées, les culturistes déploient une esthétique qu’iels exhibent en exécutant des poses codifiées, en solo ou en groupe, isolées ou enchaînées dans une chorégraphie pensée pour mettre en valeur indépendamment chaque muscle travaillé pendant des mois.

Les premières culturistes sont mises en scène aux côtés d’hommes à deux têtes et de chèvres à quatre cornes. Elles sont la curiosité des freak shows, ces carnavals très populaires aux États-Unis entre le milieu du XIXe et du XXe siècle. Joséphine Blatt, lutteuse et strongwoman, est pour beaucoup l’une des premières catcheuses et culturistes de l’histoire. Dès les années 1890, aux côtés de sa troupe, elle sillonne les États-Unis et performe dans les cirques et les vaudevilles. Du haut de ses 1,83 m et de sa musculature massive, elle soulève des poids faramineux en se mettant en scène sous les traits de son personnage Minerva. 

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Mais c’est bien le travail de Laverie Vallee, connue sous son nom de scène Charmion, qui marque les prémices, occidentaux en tout cas, d’une pratique culturiste féminine. Elle construit ses numéros autour d’une routine mémorable. L’athlète entre sur scène vêtue d’une tenue victorienne, monte sur son trapèze, se déshabille pour montrer son justaucorps et révéler sa musculature développée. Dans le court-métrage Trapeze Disrobin Act réalisé par Thomas Edison en 1901, elle répète cette performance face à deux hommes applaudissant. Leur présence enjouée agit comme un indice visuel à contre-courant des mœurs de l’époque : les exploits de Charmion doivent être célébrés, et non raillés comme la société rigide du début du XXe siècle avait coutume de le faire dans le cadre des freak shows.

Vers 1930, la sportive Ivy Russell popularise et institutionnalise en Grande-Bretagne un sport de force, l’haltérophilie, en initiant et remportant la première compétition d’haltérophilie féminine organisée par la British Amateur Weight Lifting Association. 

Dès les années 1970, la pratique du culturisme s’institutionnalise davantage grâce aux mouvements féministes naissant en Occident, questionnant les préconçus entourant les femmes, leurs corps et leurs pratiques du sport. Officiellement, la première compétition de culturisme féminine institutionnalisée a lieu en novembre 1977 et est remportée par Gina LaSpina. Le premier concours porté par l’International Federation of Bodybuilding & Fitness a lieu en 1980 pour élire la « Ms. Olympia ». Par la suite, l’intérêt pour la musculation féminine augmente de façon exponentielle, rapporte Tanya Bunsell dans le livre Strong and Hard Women où elle propose un voyage incarné et sociologique dans ce sport de force, sous le prisme du genre.

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© Zoé Chauvet

Dès lors, les compétitions féminines en non-mixité se multiplient et se déclinent en diverses catégories comme « Bodybuilding », « Bikini », « Figure » et « Physique » notamment. Dans la division « Bodybuilding » le jury recherche des corps très maigres, des muscles striés et symétriques, et des ventres musculaires pleins, alors que dans la catégorie « Physique » les juges ne valorisent pas « une musculature excessive », et recherchent plutôt des sportives présentant généralement entre 8% et 10% de graisse corporelle, raconte la bodybuildeuse Cathleen Kronemer dans un billet de blog. Une diversité incroyable de corps de femmes musclées sont célébrés dans ces espaces en cette fin de siècle et elle s’est lentement démocratisée jusqu’à nos jours.

« Aujourd’hui, la scène sportive est encore plus diversifiée qu’avant, même si je suis souvent la seule femme noire des concours » soutient Tjiki. Remportant la deuxième place au Championnat du monde de body fitness en 2011 après seulement trois années d’entraînements acharnés, le palmarès de Tjiki est impressionnant. Elle débute le culturisme en 2009, puis décroche la 2e place au Championnat de France un an plus tard. Par la suite, Tjiki ne cesse d’être dans le top 3 des compétitions françaises et internationales comme les Arnold Classic (3e), le Championnat du monde à Pékin (2e), le Grand Prix de Pékin (2e), le Grand Prix en France (2e) et en Afrique du Sud (3e). « C’est mon posing qui fait que je gagne. Il se situe à la limite du bodybuilding et du body fitness. Avec des poses bien coordonnées, que je répète pendant des semaines, je mets en valeur mon dos et l’arrière de mes jambes » raconte-t-elle.

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Malgré les compétitions à l’international, Tjiki pose un constat : elle est souvent, et plus particulièrement en Europe, l’une des seules culturistes noires sur le podium. « Ça m’a fait bizarre, mais ça m’a aussi rendue fière. » Parce que la discipline mêle les exploits physiques à la performance esthétique, Tjiki doit alors composer avec des codes de beauté majoritairement blancs. « J’ai l’impression que si je voulais poser avec des tresses ou mes cheveux lâchés, je devrais être mille fois meilleure que je ne le suis déjà. Aujourd’hui, performer avec une chevelure longue et lisse en compétition, montée sur des talons hauts, c’est la jouer à l’américaine. Je prouve au jury que je suis aussi bien américaine que je suis française. Je peux être tout » affirme-t-elle, assurée.

Aujourd’hui, en foulant les podiums mais aussi en s’appropriant le sport sur grand écran, comme l’athlète Julia Föri dans le film Pearl (2018) réalisé par Elsa Amiel, les femmes culturistes transcendent l’histoire de la pratique et comptent bien ne plus en être effacées. Pourtant, dans l’article « Bodybuildeuses, les dames de fer » publié dans Paris Match en 2019, elles sont toujours qualifiées par des termes comme « extraterrestre », « viril » ou « homme de la maison »… 

Se libérer de la figure de freaks

À la fin du XXIe siècle, la figure de freaks colle déjà aux hommes et aux femmes qui pratiquent la musculation de haut niveau. Alors que Hollywood fabrique depuis les années 50 des héros de blockbuster bodybuildés, les hommes aux musculatures développées sont valorisés par des histoires incroyables de violence et d’héroïsme. Les corps de femmes, quant à eux, restent sur le bas-côté des représentations. Aujourd’hui, la figure du monstre de foire colle presque exclusivement aux femmes culturistes.

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« Il y a sans doute ce désir dans cette construction musculaire de produire quelque chose comme une érection permanente du corps. Pour faire de son corps tout entier un pénis en érection » lance l’anthropologue Jean-Jacques Courtine dans le documentaire Tous musclés produit par Arte. Mais les femmes culturistes souhaitent-elles réellement « simuler une érection »

Pas de doute, dans l’imaginaire collectif, le muscle est et reste l’apanage de la masculinité cisgenre et hétéronormée. Pourtant, étudier le culturisme pratiqué par les femmes sous le prisme d’un sport supposément phallocentré serait passer à côté de la réelle appropriation de ce sport par les femmes sportives. Pour Tjiki, développer individuellement chaque muscle de son corps selon des proportions millimétrées et pratiquer un entraînement qui demande une rigueur mentale et physique, c’est prendre le contrôle de son corps : « C’est ma manière d’assumer mon corps et d’incarner fièrement ma féminité. » 

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Plus encore qu’un sport sculptant les corps à l’échelle individuelle, les femmes qui, comme Tjiki – la Française Barbara Ménage, l’Étasunienne Latorya Watts, la Suissesse Julia Föri – pratiquent la discipline, ouvrent des nouveaux modèles de représentations dans les salles de sport, sur les podiums et sur Instagram. Grâce à elles, les représentations des corps de femmes s’élargissent et se démocratisent par les réseaux sociaux. Et pour Tjiki, voilà un des aspects phares de son travail de sportive : « Cette féminité qu’on nous montre dans les magazines, et à laquelle on devrait s’identifier au travers d’images de femmes ultra minces, ne prend pas en compte tous les autres corps de femmes, dont ceux ultra musclés. On a toujours été là, mais on ne nous montre pas assez » reproche la sportive aux cultures visuelles mainstream.

Depuis ses 13 ans, Tjiki fait de la musculation. « J’ai mis longtemps avant de trouver des vêtements taillés pour ma morphologie. J’en pleurais. De 1997 à 2009, on m’appelait monsieur. » Sur les podiums, les posings traditionnellement masculins sont pour Tjiki « une façon d’exprimer [sa] féminité » : un dos saillant, des cuisses travaillées, des épaules développées et des bras puissants. Et plus encore : Tjiki crée sur-mesure ses propres maillots de compétition depuis 2018. Elle revêt notamment un maillot sur lequel chaque cristal de Swarovski a été apposé délicatement à la main. Pied-de-nez assumé de l’athlète à une industrie du vêtement qui n’a jamais pensé les corps dans leur pluralité de morphologies.

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Que les femmes musclées se réapproprient ces imaginaires traditionnellement pensés au masculin n’est donc pas chose banale. Grâce à elles, une nouvelle politique du muscle naît. Elle n’est plus celle historique de la guerre et de la rentabilité des corps. Au contraire, elle est celle d’un corps à soi puissant, où le regard et le désir de l’autre ne priment pas sur son propre regard. Cette fois-ci, ce n’est pas Hollywood qui démocratise ces corps, mais les sportives elles-mêmes. 

Hors de leur milieu de niche qu’est le culturisme, les sportives comme Tjiki performent leur image sur les réseaux sociaux et donnent des alternatives à grande échelle aux féminités. « Lorsqu’on est une femme on doit travailler mille fois plus qu’un homme, comme Dwayne Johnson, pour être prise pour son physique. Le jour où on voudra de mon physique pour un défilé à la fashion week, ou pour être l’héroïne d’un film parce qu’on trouve mon corps beau, là on changera les codes. Je souhaite être la précurseuse. »


DA & photographie : Zoé Chauvet
DA & MUA : Chloé Sapelkine

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