L’appropriation culturelle c’est « très soleil »

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Valentino Spring Summer 2016 collection September 24, 2014 Paris

Il faudrait soit se voiler la face soit ne pas être renseigné pour nier le fait que le vêtement a un rôle extrêmement important dans la construction de représentations sociales et culturelles. Ses implications sont insidieuses et influencent constamment le consommateur dans sa vision du monde, allant bien au-delà d’un pur souci d’esthétisme. Ceci étant dit, il paraît légèrement consternant que de nombreuses marques, émergentes ou bien installées, ne se remettent pas en question vis-à-vis des messages véhiculés par leurs pièces. Que penser quand l’argument pour l’utilisation et l’appropriation de tissus africains se révèle être le fait que ça « fait très soleil » ? Elles se cachent derrière l’idée d’esthétisme, de beauté, que dis-je d’art. Mais ce serait une erreur grave que d’oublier leur impact en considérant le système mode comme hors de l’espace. L’un des messages véhiculés par le système mode qui mériterait une bonne prise de conscience, si ce n’est une bonne torgnole, notamment dans le paysage français, c’est le racisme en filigrane de ce monde qui ne s’en cache pas. Avec en effet seulement 21% de femmes racisées sur les catwalks des quatre Fashion Weeks majeures, on se demande bien où est la diversité.

Karlie Kloss - Victoria's Secret
Karlie Kloss, petit clin d’œil aux peuples amérindiens exterminés, lors du défilé Victoria’s Secret 2012 à New York

Appropriation culturelle : de l’importance du contexte

Ce n’est pas nouveau, en termes de représentation et de diversité, la mode est quelque peu archaïque, cela n’empêche pas qu’il est important d’en parler. Il existe cependant une autre forme de racisme dans le système mode qui existe depuis fort longtemps mais dont on commence tout juste à parler depuis quelques années : l’appropriation culturelle. Qu’est-ce donc ? Comme on le devine, il s’agit d’adopter les aspects d’une culture qui n’est pas la sienne. Et en quoi est-ce problématique quand il s’agit par exemple d’emprunts à la culture amérindienne, mais pas quand il s’agit des Amérindiens portant des jeans ? Cela pose souci dans le sens où cela rentre dans une dynamique de pouvoirs, dans un système d’oppressés et d’oppresseurs.

Tout de suite les grands mots, oppression, carrément. En effet, n’oublions pas de recontextualiser tout ça puisque, encore une fois, ce serait une erreur pure et simple que de séparer du contexte. Le monde d’aujourd’hui est construit à partir de son histoire, qui a forgé les normes, distribué les pouvoirs, hiérarchisé les cultures après des siècles de domination, d’exploitation voire d’extermination dans certains cas par les pays occidentaux. L’histoire a ancré en nous des hiérarchies qui sont, dans le meilleur des cas combattues, dans le pire simplement gommées. C’est pourquoi il n’est en rien anodin qu’une marque occidentale s’approprie des éléments culturels qui ne sont pas siens pour les rendre trendy. Si vous n’avez toujours pas compris cette histoire de dynamique de pouvoirs et vous dites encore « Mais eux aussi ils nous piquent des trucs » avec un air pincé : les groupes marginalisés n’ont pas forcément eu le choix de s’adapter à la culture occidentale, le colonialisme ayant été une expérience pas tout à fait sans conséquences. Si aujourd’hui certains groupes se battent pour préserver leur culture, ce n’est pas forcément pour le fun.

Valentino Spring 2016 Collection
Valentino Spring 2016 Collection

Effectivement, il n’est pas évident de se dire que le fait de porter son boubou acheté deux francs six sous sur le marché lors d’une soirée costumée soit un peu raciste. Moi, raciste ? Grands dieux non, je vote Mélenchon moi madame, j’ai un ami noir. La plupart du temps, on se doute qu’il n’y a pas d’intentions haineuses, et ça ne veut pas dire qu’individuellement on mérite d’être brûlé sur l’autel de la diversité. Néanmoins, il n’empêche que le contexte est important, que parfois l’on fait des erreurs et que cela ne fait de mal à personne de se renseigner et de se remettre en question. L’appropriation culturelle est différente de l’échange culturel, qui ne rentre pas dans cette dynamique, ou de l’assimilation, qui est bien souvent réalisée par des personnes marginalisées pour faciliter leur intégration.

Katy Perry
Katy Perry aux American Music Awards en 2013

Dreadlocks sur le catwalk : double standard et hiérarchisation

L’appropriation culturelle part avant tout des catwalks. Lors du Spring 2016 de Junya Watanabe, la collection a pour thème « African » et propose des dreadlocks, des cornrows, des cols Massai ou encore les cicatrices traditionnelles des Karamojongs d’Ouganda. Mais les mannequins sont absolument tous blancs. Quel message cela renvoie-t-il ? Cela dit simplement à la culture africaine – premier problème, il n’y a pas une culture africaine mais plusieurs : « On veut votre esthétisme, mais sans vous, sans les Noirs ».  Même chose avec Dsquared2 qui présentait sa collection « Dsquaw » (« squaw » étant en plus un terme offensant en référence aux femmes amérindiennes). Ce type d’attitude, d’emprunts vide les éléments de leur substance, n’en laissant que l’esthétisme. En affichant un tel mépris du passé, cela banalise les oppressions historiques, en plus de maintenir des clichés qui auront un impact majeur sur la vie de ces groupes marginalisés. C’est en plus prendre du crédit pour quelque chose qui n’est pas sien, c’est une véritable violence symbolique.

D’autant plus que cela ne s’arrête sûrement pas qu’aux catwalks, cela a un réel impact dans la vie des groupes auxquels ces éléments sont « empruntés » et occidentalisés. Là où le port d’habits traditionnels d’une autre culture par un blanc sera considéré comme exotique, cool, il sera pénalisant pour les racisés qui seront étiquetés communautaristes, stéréotypés, ne faisant aucun effort d’intégration, et leur posera problème dans leur vie quotidienne. Cela transpose une hiérarchisation, un double standard. Cela véhicule le message que ces caractéristiques culturelles ne sont appréciables que lorsqu’elles sont occidentalisées, régissant au bout du compte les normes de beauté.

Junya Watanabe Spring 2016
Junya Watanabe Spring 2016

Encore et toujours : la liberté d’expression comme justification de l’irrespect

L’argument souvent utilisé pour justifier ces « emprunts » est celui utilisé habituellement pour justifier absolument tout ce qui est offensant : la liberté d’expression. Bien sûr, tout le monde est libre, on ne va tout de même pas interdire à certaines personnes de porter ce qu’elles veulent. La liberté on a dit. Même si  parfois ça ne semble pas vraiment s’appliquer à certains vêtements tels que le voile, dans l’esprit de certains. Double standard avez-vous dit ? Cependant, il y a tout de même les quelques raisons exposées au-dessus qui peuvent mener à une certaine remise en question. Il est important de saisir la portée du vêtement. Le détacher de sa provenance, de son contexte et de son influence dans ce cas, serait synonyme d’un gommage de l’impact de la race en tant que construction sociale créant des hiérarchies et ayant un réel impact sur la vie de personnes réelles.

Sarah Jessica Parker - MET Gala 2015
Sarah Jessica Parker au MET Gala 2015

L’appropriation culturelle n’est pas une forme de respect, ni d’hommage, ceux-ci passant plutôt par une dénonciation du système d’oppression. Le MET Gala de 2015 en était un bon exemple, honorant une exposition à propos de la Chine. Emma Roberts avait planté des baguettes dans ses cheveux et Sarah Jessica Parker prenait des allures de feu de cheminée maléfique en portant une tenue supposée représenter la Chine, réduisant la culture chinoise à des clichés dénaturés, perpétuant une idée caricaturale. En revanche, Rihanna portait une robe d’un designer chinois, et c’est là la limite entre l’appropriation et l’appréciation. Bien sûr, il est difficile de trouver la limite entre offenser et apprécier une culture, et il y aura toujours un risque de se tromper. L’important est de se renseigner sur la signification culturelle et d’accepter la remise en question. Si l’on veut déconstruire cette dynamique injuste de pouvoirs, cela doit passer par l’écoute des oppressés, par la dénonciation, et le système mode en est la première vitrine.

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4 Commentaires

  • Est ce que si il devait y avoir une « solution » à ces appropriations nous devrions porter uniquement les coutumes de notre pays sur notre corps ? Si notre culture nous ne l’aimons pas ? Et si nous sommes citoyen du monde, enfant de l’histoire et que là où ne sommes nés ne devrait pas définir notre tenue vestimentaire. Il est vrai que la mode et le prêt à porter peux très mal manipuler les cultures et ses richesses mais à titre personnel, unique, serais je offensante si je porte ce que ma grand mère porte au Pérou, ce que ma tante porte en Espagne ?

    Je n’en reste pas moins d’accord avec la réflexion et le coup de gueule général:)

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