Ampleur et grand froid. Rencontre avec Maud Geffray

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Maud Geffray pour son album "Polaar"

Émancipée du duo Scratch Massive, Maud Geffray signe un premier album solo, Polaar et « fly away » dans la nébuleuse glaciale d’une nuit d’hiver. Mais pour nous mettre en bouche, jetons-nous sur ‘Forever Blind’, son dernier clip réalisé par le talentueux Kevin El Amrani-Lince pour un petit virage numérique sur autoroutes.

Manifesto XXI – Tu es partie filmer des adolescents en Laponie avec Jamie Harley l’an dernier, là où le soleil ne se lève jamais l’hiver, pour ton film Kaamos. Cette expérience de nuit polaire, c’est ce qui a participé à inspirer ton album ?

Maud Geffray : Oui. C’est un film de quarante-cinq minutes à la base, avec de la musique sur la quasi totalité. Tous les thèmes ont été faits pour illustrer l’ambiance qui règne là-bas ; j’ai dû en conserver quatre sur Polaar, mais tout le reste de l’album, ce sont des morceaux rajoutés. Je voulais aussi me détacher de Kaamos tout en essayant de garder en ligne de mire un univers qui concorde avec tout ce que j’avais fait. Kaamos était la première étape.

Ce bleu était déjà présent il y a trois ans avec « Bleu Pétrole« . Entre l’industriel d’hier et le bleu des jours sans soleil de Kaamos aujourd’hui. Pur hasard ou déclaration d’amour au bleu ?

Non, ce n’est pas un hasard, c’est vrai. Il y a un truc d’infini dans le bleu, même si ce n’est pas très original parce que je crois que c’est la couleur préférée des Français. Plus sérieusement, à l’époque de « Bleu Pétrole », j’étais complètement obsédée par l’album du même nom de Bashung. Dans « Bleu Pétrole », il y avait un truc un peu dur et froid, et j’avais envie d’une couleur. C’était mon hommage personnel à Alain Bashung.

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Affiche du film-musique Kaamos, sortie prochaine

Tu es finalement toujours dans cette période de transition entre le jour et la nuit, avec « 1994 », la rave qui repousse l’expérience de la nuit jusqu’au matin, et Kaamos, où le jour se confond avec la nuit. C’est ce que raconte « Goodbye Yesterday » ? 

Oui, c’est ça : dans « Goodbye Yesterday », il y a une nostalgie et en même temps un truc qui va vers l’avant. C’est comme une renaissance après un drame, quelque chose comme ça. Donc oui, il y a un entre-deux, une phase de gestation qui s’opère. Je pense que c’est ce qui rejoint l’adolescence aussi, il y a quelque chose de l’ordre de la mue, j’aime bien ces phases évolutives où tout est possible. Et cette période entre le jour et la nuit, c’est aussi un moment très propice au rêve, ce sont des moments changeants.

Qu’est-ce que tu lui trouve à la nuit ?

Tout s’arrête. On n’est plus dans le même rapport spatio-temporel, on se crée un peu un cocon. J’adore bosser dès que le soir tombe, il y a une accalmie et on se sent dans un autre temps, j’aime bien ça pour me baigner dans un univers de façon plus profonde. Je trouve ça plus propice à ce que je fais.

La nuit adolescente n’est-elle pas finalement celle qui nous marque ? Nos premières expériences électroniques, tu en gardes quels souvenirs toi ? 

Très intenses. Mais je pense que ça, c’est tout un chacun. « 1994 », par exemple, n’est pas particulièrement un hommage à la rave party mais plutôt à cette période de la vie que tout un chacun peut s’approprier. Ce qui est marrant et qui m’avait étonnée dans ce travail, c’est que je me suis rendu compte que ça parlait à énormément de gens, même à mes parents, juste parce qu’il y a un sentiment qui s’en dégage qui est assez intime et personnel et ne joue rien de sociologique. C’est aussi pour ça que le contre-pied de la musique est poétique, assez intime, pour que chacun aille s’approprier ces images et se remémorer ses propres moments de liberté, de lâcher-prise. C’est plutôt ça qui m’intéresse, cette expérience personnelle de liberté fugace.

Ce sont ces moments-là qui t’ont donné envie de faire de la musique ?

Complètement, ouais. Je viens de Saint-Nazaire, une petite ville middle class où l’on s’ennuie assez vite. Ça ne me portait pas assez, et quand les rave party sont arrivées, ça a été une claque musicale de fou, parce que je n’avais jamais entendu un truc aussi puissant, immédiatement. Il y a un truc assez intense tout de suite dans cette musique. Et en même temps, c’était une ouverture sur le monde qui était énorme, une ouverture insensée, où tu avais des gens, tous milieux confondus, qui venaient de Paris, de partout…

Et c’est venu à toi, chez toi…

Oui, et c’était une chance incroyable, parce que sans ça, il restait les boîtes de nuit du coin avec de la dance ou les soirées bédo avec les potes du lycée, je m’emmerdais très vite et je ne voyais pas bien l’intérêt. Forcément, c’est happant, et après il est difficile de retourner à quelque chose de plus soft. Ça a un peu été l’avant et l’après, ça m’a donné soif.

Tu as commencé à faire de la musique seule quand ton binôme de Scratch Massive, Sébastien Chenut, est parti en vacances à Los Angeles. Tu as finalement sorti un album et un film. Dirais-tu que tu as accouché de quelque chose de plus personnel ? 

Oui. On a toujours travaillé à deux parce qu’il y avait aussi ce truc, avec la technologie, qu’il faut appréhender. Et puis il faut prendre confiance en soi. C’est vrai que là, j’ai dû franchir un pas que je n’aurais peut-être pas franchi s’il n’était pas parti aussi loin. Mais c’est aussi grâce à des gens, parce qu’on m’y a un peu poussée. Arthur Peschaud de Pan European, par exemple, m’a fait des propositions très claires, parce qu’il le sentait comme ça. C’est grâce à des gens qui m’ont fait prendre confiance que j’ai pu aller dans des territoires qui n’étaient pas si difficiles à appréhender, c’est juste que je m’étais habituée à un système, et une fois qu’on y est rodé, on se pose moins la question de tenter des choses.

Contente ? 

Je suis d’autant plus contente de faire ça toute seule que j’ai avancée moi-même sur des territoires technologiques que je n’aurais peut-être pas atteint, et encore plus contente de retravailler à deux après parce que la solitude derrière un ordi est épuisante, au bout d’un moment.

Tu as des clips prévus, j’imagine ? 

Kévin El-Amrani-Lince a travaillé sur Forever Blind, et comme il a adoré l’album il va en faire un autre qui sortira en juin, je lui ai laissé carte blanche. Il y en aura aussi un autre réalisé par Pierre Friquet, qui fait de la réalité virtuelle. Dans celui-là, il y aura des images tournées au Canada, d’autres en Australie, un peu aux quatre coins du monde, avec des mélanges de chaud, de froid et d’intégration d’images dessinées par un Japonais. Un truc worldwide total, un travail de titan, mais ça a l’air d’être un beau clip de réalité virtuelle.

Tu n’indiques rien, du coup ?

Non, j’aime bien partir sur un thème puis laisser le réalisateur complètement libre. Concernant Kevin, par exemple, j’ai regardé tout ce qu’il avait fait, je lui ai dit qu’il pouvait partir dans des trucs barrés technologiques. Chacun son métier, aussi, et j’aime bien que les gens s’amusent. Après, quand c’est la partie correspondance sur l’émotion du son et de l’image, ce que ça apporte au morceau, c’est là que j’interviens.

Vous aviez sorti un remix des musiques de films Slumber Sessions, et vous faites les B.O. des films de Zoe Cassavetes. Quel pont fais-tu entre la musique et le cinéma ?

Il y a un truc avec la narration. J’adore les histoires, et je pense qu’il y a quelque chose qui se passe au niveau de l’âme. Même quand je fais un DJ set, je crois que j’aime bien emmener les gens vers plusieurs émotions, qu’il se passe des choses assez fortes. Et dans les films, la musique amène ça aussi, ça amène une troisième voix, un œil différent, et c’est comme un pinceau d’émotion qui s’ajoute, tu peux un peu influer sur les émotions d’une façon ou d’une autre.

Tu dirais que tu peins des paysages, quand tu composes une musique ?

Je ne sais pas, mais j’aime bien me mettre dans la tête de la personne, pour créer une musique de film par exemple. Et quand je crée une musique, j’aime bien me mettre dans une émotion, de la même façon. Quand j’imagine un morceau, ça part d’un truc de l’âme. S’il n’y a pas ça… C’est pour ça que je pense que je serais incapable de faire de la musique efficace, de la techno au kilomètre, je n’arriverais pas du tout à rentrer dedans. Il faut forcément qu’il y ait quelque chose de plus personnel, que j’aille tirer quelque chose de plus profond, de plus enfoui. Sinon, ça ne m’intéresse pas.

Tu fonctionnes par empathie ?

Oui, assez.

Il va y avoir un retour de vacances pour Scratch Massive ?

Oui, cet été je vais à Los Angeles au moins un mois et demi pour bosser avec Sébastien, le temps de finir l’album qui est déjà commencé. Donc normalement, l’album sera fini fin août.

Et puisque ta musique m’y fait penser, tu crois aux fantômes ?

Pas mal, ouais. J’essaie de les faire revivre, en tous cas.

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