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Tearless : confronter ses démons avec Amnesia Scanner

Tearless : confronter ses démons avec Amnesia Scanner

Dévoilé en pleine période de confinement, « AS Going » annonçait officiellement la couleur du nouvel album d’Amnesia Scanner. Des visions déformées d’individus qui semblent emprisonnés et écrasés contre nos écrans. Un sentiment de claustrophobie se transmet aussi bien à travers ce visuel que via la totalité de Tearless, leur album sorti aujourd’hui sur Pan. Le premier depuis Another Life, sorti en 2018.

Amnesia Scanner se sont fait un nom dans l’art expérimental et les milieux de la musique électronique par leur reflexion sur le chaos et le monde « d’après ». Le duo finlandais basé à Berlin s’est d’abord fait connaitre par ses performances multimédia mêlant sons et visuels alarmants. Depuis 2017, Amnesia Scanner se fait moins présent. Pour nous revenir en puissance aujourd’hui avec un album déroutant qui tente de démanteler notre obsession du numérique.

La musique comme art contemporain

Le duo Amnesia Scanner est fondé en 2014 et a plus d’une corde à son arc : paroliers (Ville Haimala a notamment écrit pour FKA Twigs, David Byrne), producteurs ainsi que performances et mises en scène créatives. Ils sont avant tout fascinés par l’interception de plusieurs médias et n’hésitent pas à revoir de fond en comble les associations possibles entre les domaines artistiques. Ils approchent la musique comme une œuvre contemporaine qui se doit d’être complète. N’oublions pas que l’un des membres Martti Kalliala, est également critique et architecte; ce qui explique cette approche.

En 2019, nous retrouvons leurs premiers amours pour le collage, l’absurde et le gore dans Lexachast IV qui est produit avec Bill Couligas (fondateur de PAN) et dont le clip qui l’accompagne est réalisé par Harm Van den Dorpel. Ce dernier est un artiste contemporain et démontre le besoin qu’a Amnesia Scanner de transformer ce titre en œuvre totale. Ici, le son ne vit pas indépendamment du visuel et se réfère dignement au vidéo art grâce à des images aléatoires tirées de Flickr et l’utilisation d’algorithmes poussés.

La puissance des collaborations

Et c’est là qu’on en vient à évoquer la puissance de leurs collaborations. Les collaborations ne sont pas forcément issues d’un besoin d’effacer les barrières entre les différents domaines de l’art mais également pour le rendre plus accessible. Ils le font en s’associant avec Lalita pour « AS ACA » : la voix allège le poids de l’expérimental. C’est valable également pour LYZZA, qui apparait sur « AS Going » qui devient un hymne féministe : la chanteuse évoque le contrôle qu’elle souhaiterait avoir sur ses relations sexuelles et amoureuses (« When it’s time, I’ll see you in the morning ») et l’envie de s’affranchir des jeux qui peuvent s’imiscer entre deux personnes. Ici, Amnesia Scanner tape dans le mille en traitant d’un sujet (en tant qu’hommes) qui est primordial. Pour avancer, il faut que nous tous et toutes soient alliés. En alternant titres collaboratifs et explorations expérimentales, Amnesia Scanner nous livre en fait un album plus accessible.

On ne pourra guérir sans exutoire

Selon leur communiqué de presse, l’album est « un album analysant la rupture avec la planète » (« a breakup album with the planet »). Dans le dernier titre de celui-ci « AS U will be fine », nous pouvons discerner les paroles “You will be fine, if we can help you lose your mind.” (« vous irez bien, si nous pouvons vous aider à lâcher prise sur votre esprit ») qui se réfère une fois de plus à leur approche au chaos. Cet album, pourtant musicalement angoissant au premier abord, dévoile de fines couches d’antidotes tout du long. À la façon d’une thérapie, il aborde les tréfonds de notre inconfort pour en guérir nos maux. Tout du long, on tente de nous sortir de notre zone de confort. Tout au long de l’album on entend des cris, clameurs angoissantes qui se rapprochent de toutes nos émotions humaines. Un album qui tente d’analyser notre approche au virtuel tout en, cyniquement, puisant dans ce que nous essayons constamment de cacher ou garder tout au plus profond de nous-mêmes.

Ils y parviennent en nous emportant dans une épopée robotique et magnétique. Sur chacun des 10 titres de cette œuvre, le duo finlandais démontre que la composition via le technologique peut très bien se mêler aux accords plus traditionnels. Pas de limite pour eux : on reconnait aussi bien du reggaeton, de l’avant-edm, du hardcore punk, nu-métal, du moombahton et de la pop plus mainstream. Un mélange sans frontières qui a l’avantage d’intriguer et de nous tenir en haleine. Plus précisément, dans « AS Tearless » qui s’inspire des accords du grunge avec des riffs de guitare et nous emmène dans un doom sonore sans fin. Au-dessus de ces choix instrumentaux, les voix robotiques se mêlent aux chants en espagnol. Une symbiose envoutante qui prouve que le duo commence à sceller sa place dans le domaine de l’expérimental. Celui-ci est suivi d’« AS Flat » qui nous entraine dans un assemblement de riffs futuristes au-dessus desquels les voix de Code Orange (groupe de hardcore punk américain) sont autotunées et numériquement transformées.

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Produit pré-covid, Tearless a pour sujet principal une sorte de terreur de fin de siècle et n’hésite pas à mettre en avant des sonorités apocalyptiques. Il ne peut être mieux tombé que dans cette période de remise en question perpétuelle dans laquelle tous nos acquis sont chamboulés. Tearless est une exploration sonore de ce que nous pouvons ressentir individuellement lorsque la narration dominante est celle de la collapsologie, du changement radical, de l’absurdité des interactions humaines. Toutefois, vu que c’est là pour durer, autant l’accepter avec sérénité.


Image de presse faite par Ville Kallio.

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