Quand les chanteurs pop s’incrustent dans l’art contemporain

En mai dernier, Pharrell William ouvrait une exposition à Paris. De son côté, Jay Z a fait une performance à New York. Aucun doute, l’industrie musicale est prise d’une fièvre artistique. Le phénomène n’a rien de nouveau. Les photographes français Pierre & Gilles avaient par exemple photographié Étienne Daho pour l’un de ses albums. Plus récemment, l’album Pocket Symphonie de Air arborait deux sculptures représentant les chanteurs du groupe, crées par Xavier Veilhan.

Les deux interventions de Jay Z et Pharrell William dans le monde de l’art contemporain sont pourtant d’un autre genre. Il s’agit, à chaque fois, de promouvoir la sortie d’un album, mais pas seulement par une collaboration avec un/des artiste(s) sur l’identité visuelle de l’album en question. Ils interviennent ici en tant qu’artistes, et non seulement en tant que musiciens. On s’entend, les musiciens sont des artistes, aucun doute là-dessus, mais vous avez saisi la nuance : ils ne se positionnent pas ici en tant que musiciens justement.

Voyons plus tôt. Le 10 juillet 2013, dans la très célèbre PACE Gallery à New York, Jay Z rassemble quelques fans et célébrités de tout horizon pour tourner le clip de Picasso Baby, chanson de l’album Magna Carta… Holy Grail sorti le 8 juillet 2013. « I want a billion Jeff Koons balloons ». Pris d’une fièvre artistique, le rappeur américain rêve de Picasso, Rothko, Warhol et  même d’un Jean-Michel Basquiat dans sa cuisine. Nice! Art Basel, Chirstie’s, le MoMA, la Tate et même le Louvre… OK, il maîtrise son sujet.

Au delà de la musique, c’est le clip qui nous intéresse, celui tourné à la PACE Gallery. Réalisé par Mark Romanek (Never Let Me Go), le film condense en une dizaine de minutes une performance de 6 heures pendant laquelle le rappeur a chanté Picasso Baby en interaction avec son public. Et là, Jay Z crée la surprise… Il fait en effet référence à une performance de Marina Abramovic – grande prêtresse des performances artistiques. Dans The Artist is Present, elle est restée pendant 736h au MoMA pour y rencontrer son public.

Jay Z s’est contenté de 6h – on le comprend – mais il est bien là pour rencontrer son public. Bon, un public trié sur le volet, et qui compte son lot de célébrités : Marina Abramovic, Lorna Simpson (photographe), Judd Apatow, Alan Cumming, Adam Driver & Jemima Kirke (acteurs dans GIRLS), Sandra Gering (galeriste), Jenna Lyons (designer), Fab Five Freddy (musicien), Diana Widmaier Picasso (historienne de l’art), Andres Serrano (artiste), Kiah Victoria (musicienne)… La démarche artistique qu’il adopte est vraiment intéressante. Il est là pour affirmer les liens entre la musique, et plus particulièrement le rap et l’art contemporain. Deux types de culture qu’on a tendance à opposer : l’une qui se joue dans la rue, les salles de concerts et l’autre, dans l’espace feutré des galeries, musées, centres d’art. La comparaison entre un concert et une performance est édifiante : il s’agit bien du même objectif, l’interaction avec un public pour générer des émotions. Et Jay Z le dit très bien : « We’re artists, we’re alike, we’re cousins ».

 

 

Et puis on a Pharrell Williams. Pour la promotion de son album G I R L au printemps 2014, annoncé comme un « succès planétaire » grâce au fameux HAPPY, il a organisé une exposition chez Emmanuel Perrotin. Le galeriste français inaugurait son nouvel espace parisien – le buzz assuré. Pharrell William, commissaire d’exposition ? L’idée peut faire rire, mais ce n’est pas la première fois qu’il se prête à l’exercice puisqu’il a monté une exposition au Design Exchange Museum à Toronto, intitulée « This is not a Toy » de février à mai 2014. Point de jouets artistiques pour la galerie de Perrotin, mais une exposition conçue comme un hommage à la femme et à l’amour… L’exposition qui s’est déroulée du 27 mai au 25 juin regroupait une trentaine d’œuvres, dont un dizaine réalisées spécifiquement pour le chanteur. Marina Abramovic (encore !), Daniel Arsham, Sophie Calle, Daniel Firman, Laurent Grasso, JR, Alex Katz, Annette Messager, Takashi Murakami – of course -, Yoko Ono, Jean-Michel Othoniel, Paola Pivi, Terry Richardson (tiens donc !), Cindy Sherman, Xavier Veilhan, et même Andy Warhol, Pape du Pop…Le gratin du monde de l’art contemporain en somme.

Des artistes reconnus, et pour la plupart représentés par Emmanuel Perrotin : Pharrell William fait les choses en grand. Tout comme le vernissage ultra-VIP, ultra-glamour, ultra- people. Outre la controverse sur la présence de Terry Richardson dans une exposition qui rend hommage à la femme – alors qu’il a été accusé plusieurs fois de harcèlement sexuel -, le propos de l’exposition est flou. Cet hommage est plutôt un prétexte pour exhiber des femmes nues, ou du moins des parcelles de corps féminins. Et bien sûr, vendre l’album G I R L du chanteur, qui lui aussi est un hommage à la femme, bien vu!

On peut certes reprocher à Pharrell Williams le côté tapageur de   son intervention. Au delà de ça, je vais tenter d’éclaircir un peu pourquoi – à mon sens – Jay Z est bien plus crédible. Mettons-nous tout de suite d’accord : il s’agit des deux côtés d’une opération marketing où deux musiciens s’emparent de l’industrie de l’art pour faire marcher celle de la musique. Mais là où Pharrell William se plante c’est qu’il sort de son statut de musicien et d’artiste pour endosser un costume de commissaire d’exposition qui malheureusement est trop grand pour lui. La tentative est louable, je ne dis pas le contraire, mais le résultat n’est pas transcendant. Un commissaire d’exposition ne se contente pas de penser un accrochage, il est là pour proposer une vision de l’art, d’un sujet ou d’un artiste. Une fois que l’on a vu les œuvres, et la liste de noms des artistes, que reste-t-il de l’exposition G I R L ? Un hommage à la femme plat et un peu maladroit.

En revanche, Jay Z se positionne sur les liens entre les artistes dits visuels et le monde de la musique. Il endosse tout simplement son costume d’artiste, qui lui sied à merveille, pour nous délivrer une très belle performance. Performance qui est à la fois musicale, et artistique. Il affirme quelque chose qui n’est pas nécessairement nouveau : la transdisciplinarité d’un artiste. L’art contemporain en est le symbole. Rares sont les artistes qui se concentrent sur un médium, une technique. Photographie, gravure, vidéo, installation, performance, peinture, sculpture, dessin…bien souvent les artistes utilisent tous ces moyens pour exprimer le monde qui les entoure, les questions qu’ils se posent – et qu’ils nous posent. Jay Z se place dans cette perspective quand il affirme la perméabilité entre les arts graphiques et la musique. Ni le premier, ni le dernier à le faire, il n’est peut-être pas le plus talentueux ou le plus original mais il est sans doute l’un des plus visibles. La magie opère, on a presque envie de retourner sa casquette et de lâcher un « Picasso Baby ! ».

Anne-Sophie Furic

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