Prenez Ce Couteau. Collectif à la pointe de l’art.

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© Elena Moaty

Dans un monde de l’art où événements officiels et institutionnels sont légions, le collectif Prenez Ce Couteau fait le pari et prend le parti de donner une visibilité bien méritée aux artistes minorisé-e-s à travers l’organisation d’exposition et un travail de création de ressources. Rencontre avec Elena et Malek, les fondateurs de ce collectif qui veut sortir l’art des sentiers battus et penser une nouvelle horizontalité, pour parler légitimation, espaces, et réseaux sociaux.

Pouvez-vous vous présenter, ainsi que le collectif ?

Malek: Alors moi, je m’appelle Malek, et j’étudie en genre à Paris 8. Je fais partie du collectif Prenez Ce Couteau, qui est un collectif féministe artistique et antiraciste. Le but, c’est de proposer des lieux à des artistes qui sont minorisés. Et on prend aussi en compte les formes d’art qui sont minorisées, mais ça, Elena saura mieux en parler que moi.

Elena: Moi, je m’appelle Elena et je suis artiste peintre. J’étais aux Beaux-Arts de Paris. Et pour ajouter  sur le collectif, c’est que c’est très vaste comme proposition, ça inclut plein de choses. Non seulement au niveau des gens qu’on dit « minorisés » – ça peut aussi être les personnes en situation de handicap, les personnes qui ont des maladies mentales, mais c’est aussi évidemment les personnes racisées, les femmes, les minorités de genre en général.

L’autre l’objectif du collectif, c’est de s’unir là-dedans.

C’est-à-dire qu’on peut très bien exposer une femme qui a eu un parcours universitaire lambda de meuf qui fait de l’art, qui est assez privilégiée de ce point de vue-là, et en même temps exposer des gens qui n’ont eu pas eu un parcours type, qui ne se revendiquent pas forcément « artistes ».

© Elena Moaty

Quand et comment est-ce que le collectif est né?

Elena: Il est né en 2016. A la base, c’est une idée à moi. J’ai fait les Beaux-Arts de Paris, et j’étais pas intégrée pour plein de raison différentes – j’ai pas envie de bâcher les Beaux-Arts spécialement. J’ai des problèmes psychologiques à la base, ce qui a pu jouer sur le fait que je ne m’intègre pas. Mais ensuite, cet espèce d’entre-soi me gênait, même si au final, c’étaient des gens de ma classe sociale. En réfléchissant à tout ça – plus mon engagement politique à côté, et la sortie d’école – c’est surtout en 2016 que j’ai commencé à réaliser à quel point la condition d’artiste c’est de la grosse merde, difficile et injuste. J’ai eu envie de créer quelque chose qui réunisse et  j’ai proposé l’idée à Malek. Le but, c’est pas qu’on soit tous artistes dans le collectif mais on a tous une sensibilité artistique en tout cas. Chacun amène sa pierre à l’édifice.

Il y a un constat que c’est doublement difficile pour les artistes minorisés?

Elena: L’artiste est en bas de la chaîne du monde de l’art. On est censés être hyper contents d’exposer gratos. Parfois t’es censé limite payer pour être exposé ou envoyer ta candidature. Après, en France on est hyper privilégié·e·s sur le statut d’artiste. J’y réfléchis en ce moment, je me dis que c’est absurde comme situation: c’est la précarité totale alors que c’est nous qui faisons tourner ça. Et aussi, je suis ultra privilégiée d’être arrivée jusque-là. J’ai commencé l’art parce que j’ai jamais arrêté depuis que je suis petite. C’est pas une carrière parce que « j’aime le monde de l’art, donc j’ai envie de faire de l’art », c’est que j’ai besoin de le faire et que je serais trop malheureuse si je faisais un autre métier.

C’était une nécessité, pour moi, ce collectif. Parce que je me suis dit : il y a des gens qui sont dans ma situation mais qui ont beaucoup moins de privilèges que moi, et ça doit être horrible, d’avoir besoin de créer et de pas pouvoir pour des raisons aussi débiles.

Malek: Pour rebondir sur ce que tu disais, tu touches un point qui est intéressant il me semble, parce que pour le collectif – en tout cas je pense qu’on est d’accord là-dessus – le but c’est pas du tout d’être un tremplin pour intégrer des gens au monde de l’art. C’est vraiment de proposer un espace qui existe parallèlement et qui ne cherche pas forcément à s’inclure dans ce système-là.

Y a une idée d’espace parallèle safe et horizontal qui vise à unir dans un espace de création. Ce qui m’amène à la question suivante, à savoir celle de votre fonctionnement, la forme concrète que ça va prendre, en termes d’actions.

Malek : En termes de fonctionnement, pour l’instant c’est un de peu l’expérimentation. D’abord, il s’agit de lancer un appel à projets. Il y a des réponses à cet appel – qui est en général une thématique assez large – et on essaie de créer une exposition à partir de toutes les réponses qu’on a eues et des différents points de vue qu’elles impliquent.  Mais après on se rend compte qu’il y a des problèmes. Par exemple, les racisé·e·s vont nous contacter pour savoir comment ça se passe pour envoyer des projets, mais au final on a très peu de réponses de personnes non-blanches. Du coup, t’es obligé de corriger ça en essayant de faire attention à ce que ta cible soit bien visée, par la manière dont tu vas lancer ton appel. Ce sont des choses qui se corrigent perpétuellement. Donc notre mode de fonctionnement, il est inspiré de la pratique et à chaque fois, il se réajuste.

« Des Corps, Un Espace » – première exposition du collectif

C’est une sorte de cercle représentatif vertueux aussi, plus tu montres, plus les personnes visées se sentent légitimes à participer et à être vues?

Malek: On a reçu des messages, par exemple d’une personne qui nous disait qu’elle nous avait pas envoyé son truc parce qu’elle se sentait pas forcément légitime ou apte à montrer son travail.  Et effectivement, les gens qui se sentent légitimes, c’est un peu tous les mêmes. Et c’est quelque chose qui te questionne dans ta pratique et dans la manière dont tu vas lancer tes démarches, parce que tu peux pas faire comme si c’était aussi simple qu’avoir des réponses.

Elena: J’ajouterai aussi que c’est pas seulement racisé, parce qu’il y a un tiers de candidatures de personnes racisées, que le problème c’est aussi le côté académique. Parce que les gens qui se sentent légitimes, c’est des gens qui ont eu une éducation artistique. Et ça c’est un truc qu’il faudrait qu’on réussisse à déconstruire.

Malek: En fait, on veut déhierarchiser.

Vous avez un site qui est très actif, vous organisez des événements, mais vous traduisez aussi des articles.

Malek: Ça, c’est Elena qui s’en charge.

Elena: Oui, je voulais aussi ajouter ça sur le fonctionnement du collectif. C’est pas seulement une expo, c’est aussi une tentative de visibiliser les artistes qui ont soit été un peu « zappés » de l’histoire de l’art, soit qui sont actuellement actifs et qui peuvent coller à ce que l’on veut montrer. Pour faire plus simple, je vais parler de nos sections. On a une section d’articles-traductions, une section de biographies d’artistes femmes et trans* invisibilisées dans l’histoire de l’art, ainsi qu’une rubrique « l’artiste du mois » qui concerne plus les jeunes artistes. Et on a lancé « L’œuvre de la semaine », pour trouver le juste milieu entre jeunes artistes qui débutent et biographies de gens qui sont morts et montrer qu’il y a une scène où ils se passent des trucs!

© Gabriela Toscano Tarrasco

Vous êtes aussi une ressource donc?

Elena: Oui, voilà, le but c’est aussi ça, de se dire qu’il y a peut-être des étudiants qui veulent faire un mémoire sur, je sais pas, les femmes artistes au XXème siècle. Ils peuvent aller sur le site et avoir des exemples de gens qui existent ou qui ont existé, qui ont traversé des choses auxquelles on peut s’identifier. Parce que je sais que moi, ça m’a manqué dans mon éducation, juste m’identifier à des gens.

Quelle est importance de la non-mixité au sein du collectif pour vous?

Malek: La non-mixité… La non-mixité! Elle est surtout organisationnelle, parce que ça nous arrive d’exposer des personnes qui sont queer et des mecs racisé-e-s. En fait, finalement notre collectif c’est une réponse à la monochromie du monde de l’art, et au fait qu’il est composé essentiellement de vieux mecs blancs. Donc on a fait le choix de proposer un espace pour certaines communautés, celles qui ne sont pas ou moins représentées.

Elena: Les blancs qui sont des jeunes artistes, ils ont déjà leur espace. Ils ont pas besoin d’envoyer leur candidature ici. Ceux qui nous envoient leur candidature, c’est vrai que c’est majoritairement des femmes.

Malek: Mais c’est juste que déjà, c’est difficile de dire « toi t’as ta place là, toi t’as pas place là », parce qu’il y a tellement de facteurs qui font que tu peux être minorisé-e. Donc vraiment notre cible, ça va plutôt être les meufs, les personnes queer, les trans racisé-e-s, et on se tient à cette non-mixité là. C’est histoire de spécifier un peu notre truc pour pas trop s’éparpiller. Et aussi pour toutes les raisons de la non-mixité, c’est-à-dire que tu te sens plus légitime, tu te sens plus safe à parler et dans un mode organisationnel comme le nôtre c’est important.

Et tout simplement, on est un collectif qui est féministe! A partir de ce moment-là, on a adopté la non-mixité.

Elena: Au niveau organisationnel, ça me paraît indispensable. Après, au niveau des gens qu’on expose, c’est vrai que les mecs blancs peuvent aussi être oppressés – dans le milieu carcéral, mais aussi pour des mecs en situation de handicap.

Il y a vous deux, mais est-ce que vous travaillez avec d’autres personnes?

Elena: On travaille avec deux autres personnes. Mais comme on est là depuis le début, on a tendance à prendre charge les choses. On a aussi d’autres gens qui participent ponctuellement. On commence tout juste à intégrer des gens pour écrire les biographies notamment. Et pour ces biographies, on a les belles illustrations de Manon Bauzil (IG: @bauz1992).

Niki de St Phalle – © Manon Bauzil

Malek: Ce ne sont pas toujours des gens qui habitent sur Paris, et qui vont contribuer à tout ce qui se passe sur internet et du coup c’est cool. On est en train d’essayer d’élargir le truc pour mieux répartir les tâches. Mais encore une fois, c’est dur quand tu essaies de former un collectif féministe et antiraciste, il faut faire attention à comment tu le formes.

Vous avez un super nom, et il vient d’où en fait?

Elena: En gros, Prenez ce couteau, c’est un pseudo que j’avais sur internet. A cause du film de Jacques Demy, Les Demoiselles de Rochefort, parce que je suis ultra fan de Jacques Demy. Et il a cette scène du dîner en alexandrins et y a Dutrouz, le mec qui a tué la danseuse dans la boîte, qui fait des manières pour découper le gâteau. Et elle lui dit:  « Prenez ce couteau, vous allez cher Dutrouz, découper le gâteau. » Et du coup, c’était l’entête de mon blogspot en 2008, après j’ai ouvert un Tumblr féministe où je faisais plein de traductions et j’ai repris le nom. Et ensuite, quand on a créé le collectif, on s’est dit que c’était stylé comme nom.

Malek: On l’avait théorisé en plus, genre Prenez ce couteau, le couteau à peinture, le côté agressif… (rires)

Penser l’art en dehors des institutions de validations actuelles, comment ça peut se faire selon vous, comment vous l’envisagez?

Elena: C’est un truc auquel j’étais en train de réfléchir dernièrement. Rien qu’en cherchant des lieux, je me disais que ce serait trop bien d’avoir tel ou tel lieu, genre La Colonie, et de faire un partenariat avec eux, lancer un truc tous les ans. Et après je me disais qu’en fait, est-ce que ça va pas se finir dans un truc où il n’y a que des gens du milieu de l’art, etc. Mais je pense que ça passe par le lieu. Qu’est-ce que tu en penses Malek?

Malek: Je pense que ça passe par les lieux et que c’est difficile, dans la mesure où on n’a pas d’espaces, surtout à Paris. C’est un vrai problème. En même temps, même si l’aspect financier pour avoir des lieux est compliqué, c’est cool parce que c’est challengeant. Quand tu as l’opportunité de créer une exposition comme on l’a fait au Clos Sauvage – qui est un squat super beau, un espace de vie – c’est hyper enrichissant. J’ai fait des études d’arts appliqués, et je sais comment c’est d’être toujours envoyé dans un monde qui ne te ressemble pas.

Exposition Masque(s) – © Alexia Coudrin

Moi je viens pas du tout d’une classe sociale qui est aisée. Les musées, c’était pas un truc que je faisais avec mes parents, et c’est hyper intimidant. Et là, c’est cool, t’expose des gens, et c’est des gens vraiment très différents les uns des autres, qui viennent de milieu académique ou non, et ça brasse des populations différentes. Il y a pas que les expositions et les œuvres. Il y a aussi tout ce qu’il y autour qui est beau. C’est le bon truc de pas être dans une « institution », tu vas pouvoir être libre de comment tu vas composer quelque chose.

Quel est votre rapport aux réseaux sociaux? Est-ce que vous pensez qu’ils peuvent avoir un impact quelconque sur ce « contournement »?

Elena: Oui, rien que dans le fait de toucher les gens à la base.

Malek: Je pense qu’effectivement, tu as la validation des gens qui te suivent. Ça change le mode de fonctionnement, parce que pour le coup, on publie nos appels à projets sur internet et avec les réseaux sociaux, tu peux cibler qui tu touches. Ça permet aussi de pouvoir intégrer au collectif des personnes qui habitent pas à Paris. Et c’est cool, parce que c’est vrai que tout est centralisé sur Paris. C’est comme une sorte d’espace, un peu plus démocratique. Je suis tellement né dans les réseaux sociaux. Ça change totalement la manière de montrer l’art, c’est un espace virtuel. Il y a aussi le système de tags, c’est quelque chose d’hyper magique. Comme Tumblr, à l’époque où c’était bien: c’était une espèce d’immense galerie virtuelle, où il n’y avait pas de droits d’auteur. Je pense qu’internet peut avoir cette capacité de complètement niquer le modèle institutionnel, mais ça peut aussi être récupéré.

Est-ce que vous pensez que l’intersectionnalité est importante dans l’art et dans vos démarches?

Malek : Bien sûr, nous prenons en compte les riches travaux sur l’intersectionnalité car ils ont permis de visibiliser des discriminations qui ne l’étaient pas si on adoptait une lecture du pouvoir qui pensait les oppressions en termes d’addition – racisme + sexisme – alors que parfois c’est tout à la fois.

Après, on fait gaffe parce qu’il y a eu un tel blanchiment de l’intersectionnalité ces derniers temps. Donc il faut toujours remettre les choses dans leur contexte et ne pas oublier la dimension raciale, et encore moins le fait que c’est un outil qui permet de théoriser l’expérience des femmes noires.

L’intersectionnalité c’est le croisement d’oppressions de race/classe/genre et y a cette tendance à oublier que c’est d’abord Creenshaw, une femme noire juriste, qui le théorise, et donc à effacer la dimension raciale. Nous, on expose pas seulement des personnes qui subissent des oppressions croisées de race/classe/genre, même si on veille à ce que les femmes et queer racisé-e-s soient représentés – tout simplement parce que nous le sommes. Donc, oui c’est important, l’intersectionnalité ainsi que d’autres concepts qui sont souvent théorisés par des femmes racisé-e-s et queer pour penser le pouvoir et les intersections voire l’inséparabilité des pouvoirs.

Comment vous pensez l’expansion du collectif et est-ce que vous avez des événements à venir?

Elena: Peut-être un retour de Masque(s), parce qu’on aime bien faire tourner les expos aussi. L’expo précédente a été dans trois lieux différents et c’est vrai que ce serait cool de la refaire dans un autre lieu.

Est-ce qu’il y a un artiste qui vous a marqué dernièrement, une découverte?

Malek: Moi je vais placer Nicolas Medy, parce que Nicolas je l’ai découvert par la première exposition et ensuite j’ai été dans son film. Et c’est vraiment quelqu’un qui me surprend de ouf, et j’aime beaucoup sa réflexion. Il interroge super bien les sujets qu’il traite. Je dirais que c’est ma découverte Prenez ce couteau personnelle.
Sinon aussi: @alienhabibti sur Instagram.

Elena: Et pour moi, ce serait Camille Soualem, elle fait de la peinture figurative !

Soleils Bruns de Nicolas Medy – ©ParadisierZootrope
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