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Histoires crépues : le passé colonial de la France raconté par Seumboy

Histoires crépues : le passé colonial de la France raconté par Seumboy

Dans le chaos de 2020, c’est l’une des voix les plus intéressantes qui s’est révélée sur Internet : sur sa chaîne Instagram Histoires crépues, Seumboy décortique et critique notre héritage colonial, de l’annulation des dettes africaines au démantèlement de la police en passant par la justice mémorielle.

Avant d’être connu comme médiateur d’Histoire, on connaissait Seumboy Vrainom :€ comme artiste, « apprenti chamane numérique ». Pur héritier de l’histoire coloniale française, ainsi qu’il aime à se présenter, le plasticien est engagé dans de nombreux collectifs et mouvements, de Décoloniser les arts à Extinction Rebellion. C’est au moment de Black Lives Matter et du mouvement de déboulonnage des statues que le compte d’Histoires crépues explose sur Instagram. Le talent didactique de son animateur trouve de l’écho auprès d’une génération qui a soif de radicalité et d’analyses complètes sur les causes structurelles et historiques du racisme en France.

Manifesto XXI – Comment as-tu commencé ? Tu avais déjà le compte @annales_coloniales, quel a été le déclic pour la création d’Histoires crépues ? 

Seumboy : J’ai fait les Beaux-Arts à Angoulême, puis un M2 à Sciences Po et je suis passé par la Chine pour mon post doc[torat]. Je viens d’une cité qui s’appelle Le Luth à Gennevilliers. Je ne suis pas né là-bas, j’y suis arrivé quand j’étais en primaire à peu près. Avant j’étais dans un espace avec des blancs mais plutôt d’origines italienne ou portugaise, donc les questions d’intégration n’étaient pas les mêmes. J’étais une minorité parmi les minorités. Ensuite j’ai déménagé dans cette cité où il y avait une population issue de l’immigration coloniale, du Maghreb et du Sénégal. Là je me suis vraiment rendu compte de ce qu’était la ségrégation directe en France, la présence policière, le niveau d’enseignement dans un quartier… Tout me montrait qu’il y avait un problème de traitement de ces populations. Je n’avais pas encore d’outils pour comprendre mais je voyais bien qu’il y avait un écart entre ce que je croyais être la France et ce qui se passait concrètement. Pendant mes études aux Beaux-Arts, c’était plutôt difficile de parler de ces questions mais je commençais à y réfléchir. C’est quand je suis parti en Chine que j’ai compris que j’étais français, que j’étais le produit de ce pays… Je me suis demandé pourquoi je m’étais toujours interdit de me sentir français, pourquoi je me suis toujours interdit de m’intéresser à cette histoire. 

À ce moment-là j’ai beaucoup écouté des conférences données par Saïd Bouamama qui sont organisées par le FUIQP, Front uni des immigrations et des quartiers populaires, un mouvement un peu inspiré de ce qu’ont pu faire les Black Panthers. Dans une série d’épisodes d’à peu près 1h, il présente des personnages révolutionnaires décoloniaux en contexte francophone ou américain. Je me suis rendu compte qu’il y avait toute une histoire que je ne connaissais absolument pas, qui était super bien vulgarisée, disponible gratuitement sur Internet. C’est à ce moment que je me suis dit qu’il fallait s’emparer des documents présents sur le web. J’ai commencé à fouiller plein de sources, principalement sur Gallica et Calaméo. Il y avait tellement de choses que je ne savais pas quoi en faire mais je voulais que d’autres personnes y aient accès. Plus ça rebondit, plus les gens trouvent ce qu’ils peuvent en faire, donc j’ai lancé @annales_coloniales l’année dernière. Je faisais des captures d’écran en sachant que ça ne ferait pas beaucoup d’audience parce que c’est très laborieux à lire, mais au moins c’était quelque part. Ça amenait à l’attention des gens que la documentation était disponible.

À partir de là je me suis dit qu’il fallait passer à la vitesse supérieure. Ça faisait déjà un ou deux ans que je réfléchissais à Histoires crépues, à comment faire ça bien. L’idée n’était pas de me présenter comme un vulgarisateur scientifique, comme Nota Bene par exemple, qui raconte l’histoire. Moi je voulais plutôt me placer dans la présentation des sources, pour qu’on voie que je ne sais pas exactement quoi en tirer mais que j’y donne accès et que j’en propose une certaine lecture.

Sans le seum, je ne ferais pas grand-chose.

Seumboy

Est-ce gênant de ne pas être historien ? 

Dans ma première vidéo j’ai précisé que je ne l’étais pas et je le dis toujours quand on me le demande. Mais ça fait des années que les historien·nes travaillent avec les moyens qu’ils ont, qui sont ceux de l’université, et jusqu’à aujourd’hui aucun n’a atteint le grand public à part le documentaire de Fanny Glissant Les Routes de l’esclavage qui a bien circulé et qui a fait bouger quelques petites lignes. Et une récente série de documentaires co-réalisés par Pascal Blanchard [Décolonisations, du sang et des larmes]. Sinon c’est rare d’avoir des travaux d’historien·nes qui ont – en tout cas à ma connaissance – touché un grand public sur les questions coloniales. Alors que sur d’autres questions, comme la Seconde Guerre mondiale, là les moyens sont mis pour que cela circule. Mon objectif c’est de présenter les sources plus qu’être un vulgarisateur, mais dans les faits c’est compliqué parce que les gens sont plus habitués au format vulgarisation. 

Le travail d’archives est aussi ingrat et méconnu.

Oui. Par exemple pour Gallieni, j’ai fait une vidéo de présentation des sources, d’archives, et une autre plus grand public, pour faire de l’audience et amener vers les archives.

Quelles ont été tes lectures fondamentales ?

J’en ai deux principales : Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon parce que je l’ai lu quand je finissais les Beaux-Arts. On m’avait beaucoup parlé de grands penseurs français qui permettent de penser le monde complexe (comme Deleuze, Derrida, Foucault…) mais je ne m’identifiais à l’expérience de vie d’aucun de ces personnages. Je ne savais pas quoi en faire alors qu’on me disait que c’était ce qu’il fallait savoir. Quand j’ai découvert Fanon, ça a été un choc parce que j’ai découvert quelqu’un qui partage beaucoup de choses dans la manière dont je me pose des questions sur le monde et qu’on ne m’avait jamais présenté…

La deuxième, c’est le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire qui est assez facile à lire et qui recoupe plein de questions qu’on se pose aujourd’hui. Je trouve cela incroyable. On voit à quel point les questions reviennent et n’ont pas été traitées. Lire ce texte est un bon point de départ pour ouvrir une réflexion. En ce moment je lis Enjeux politiques de l’histoire coloniale, par Catherine Coquery-Vidrovitch.

Pourquoi ce pseudo Seumboy ?

Il y a plusieurs raisons. Le seum ça veut dire le « poison », je ne sais pas si ça vient de l’arabe directement ou d’un dialecte. Je viens de la cité du Luth à Gennevilliers, où vit une forte population maghrébine qui utilisait ce mot-là, qui est devenu un mot d’argot. En tout cas je l’ai pris comme le mécontentement ; ce n’est pas vraiment avoir la haine ou être violent, c’est une sorte de colère sourde. C’est un moteur pour moi, c’est un mécontentement un peu permanent qui m’alimente pour faire changer des choses. Sans le seum, je ne ferais pas grand-chose.

Ça me vient d’un personnage fictif, Huey Freeman, d’une BD qui s’appelle de The Boondocks qui existe aussi en dessin animé. Ça met en scène la vie de deux jeunes afro-américains dans un quartier pavillonnaire blanc. Ce personnage en particulier ne sourit jamais et parle tout le temps de politique. Il voit tout sous le prisme antiraciste, du coup il est hyper chiant, tu ne peux parler avec lui. Je l’ai lu quand j’étais jeune. Je réfléchis souvent à comment parler de ce nom. Ça me fait penser que pour créer un vaccin, il faut injecter un peu de poison. Je travaille aussi beaucoup sur l’espace numérique et comment brouiller les pistes entre mon pseudo et mon nom réel. 

Les luttes décoloniales et antiracistes n’ont pas encore de structure organisée militante. On est beaucoup sur les réseaux mais pas encore beaucoup à tisser de vraies alliances pour remonter des choses dans le concret.

Seumboy

Comment articules-tu ton travail de plasticien et celui de « vulgarisation » ? 

Je n’essaie pas de parler de mon travail artistique au public d’Histoires crépues, pour le moment en tout cas. Pour une raison assez importante pour moi : je voulais faire un projet qui sorte du public art contemporain. J’ai fait un post diplôme à Shanghaï à l’école offshore de Paul Devautour, qui travaille sur ces questions de comment faire de l’art hors des circuits de l’exposition. Je me pose cette question : peut-on faire une activité autre, avec de l’art dedans, mais sans être légitimé par le champ de l’art ? Ce qui me fait peur, c’est la récupération de ce travail que je fais sur Histoires crépues par le public art contemporain. J’aurais peur qu’on me propose de présenter Histoires crépues dans le cadre d’une exposition, ce serait un échec pour moi.

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Pourquoi ?

Parce qu’il y a cette question de circulation de l’image et du public visé. Comme je travaille sur l’espace numérique, ça m’intéresse que les vidéos produites dans ce cadre y trouvent leur place et soient pensées aussi pour la meilleure circulation possible dans cet espace. Quand je me trouve dans un espace d’expo, c’est un public plutôt bourgeois et blanc et ce n’est pas celui que j’essaie de viser directement avec Histoires crépues. Par contre, ça va donner de la valeur culturelle à un dispositif bourgeois. Ça m’embête, donc j’essaie de retarder ça au maximum.

Au moment de la résurgence Black Lives Matter cette année, on a vu beaucoup de choses circuler sur Internet. Le lien avec l’histoire coloniale de la France et les banlieues a notamment été mis en évidence. Qu’est-ce que tu retiens de ce moment ?

Il y a plusieurs choses. Black Lives Matter existe depuis six ans, ça a commencé en 2013. C’était très fort à un moment, c’est retombé puis ça a repris et les gens qui ont été actifs cette fois-ci n’avaient pas nécessairement conscience de l’ampleur du premier BLM. Je vois les mouvements comme des vagues, donc je m’interroge sur ce qui est produit à chaque fois et ce qui va porter des fruits pour la prochaine vague. Là ce qui est bien, c’est que la question de l’histoire a été posée. Sur les réseaux, massivement, les gens en ont discuté, il y a eu les déboulonnages [de statues coloniales] qui ont fait un lien avec le monde réel. Donc il y a eu des propositions d’actions et des réflexions. Mais c’est là où je vois une limite assez forte : en France, il y a eu assez peu d’actions concrètes. Ça s’est un peu limité à du militantisme théorique et sur les réseaux on va dire. 

En tout cas, ça pointe du doigt le fait que les luttes décoloniales et antiracistes n’ont pas encore de structure organisée militante. On est beaucoup sur les réseaux mais pas encore beaucoup à tisser de vraies alliances pour remonter des choses dans le concret. C’est quelque chose qui se construit dans le temps. Cette deuxième vague aura servi à ça, à faire comprendre à beaucoup de personnes qui militent en ligne que ce n’est pas suffisant. Cette question circule chez les personnes qui ont ouvert des comptes à ce moment-là, ou qui en avaient déjà. Chez les personnes qui ont de l’influence, il y a cette question : est-ce qu’on se complaît dans notre monde Instagram à regarder notre nombre de likes ou est-ce qu’on essaie de passer à d’autres choses ? Beaucoup de gens ont réagi en postant le carré noir, ce qui est plutôt de l’ordre de la posture car on tire un capital sympathie de rejoindre cette lutte. Mais ça arrive tout le temps et j’essaie de ne pas trop y faire attention. 

Tu cultives tout de même un certain optimisme, tu as fini une de tes vidéos en disant « J’espère qu’on arrivera à apprendre des histoires de notre passé ». Ça va, tu arrives à le tenir tous les jours ?

Personnellement je ne sais pas ce que l’on arrivera à faire. Mais je pense que dans ce qui est diffusé comme images, c’est important de laisser cette porte ouverte. Parce que l’histoire coloniale c’est tellement sombre et que les gens vivent avec un tel mal-être et une telle culpabilité que j’essaie de dire qu’on peut en tirer du positif, dans le sens où je ne vois pas d’autre solution pour créer quelque chose de positif dans le futur que de connaître cette histoire coloniale et l’affronter. 


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