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« Que justice soit fête » : La première manif Culture 4 Liberty gâchée par la Préfecture

« Que justice soit fête » : La première manif Culture 4 Liberty gâchée par la Préfecture

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La première manifestation de l’appel « Culture 4 Liberty » est partie du mauvais pied, ou plutôt n’est pas partie du tout. Une mauvaise surprise attendait les chars des collectifs festifs : l’interdiction de manifester et le déploiement d’un dispositif policier écrasant, lui faisant barrage. Pas de sound-systems, mais des rangées de CRS, une longue averse de neige et des véhicules blindés en guise de voitures-balais. Un décor dystopique qui ne pouvait que confirmer les craintes des manifestant·es venu·es se joindre à la Marche pour les Libertés et dénoncer la dérive sécuritaire et liberticide du gouvernement.

Samedi 16 janvier, 14h place Felix Eboué dans le 12e arrondissement, un costume de Blanche-Neige, une sirène, des totems colorés et dorés égayaient la grisaille d’une journée enneigée. Au milieu des syndicats et de quelques Gilets Jaunes, les slogans d’une foule de jeunes affichaient de joyeuses revendications : « Moins de keufs, plus de teufs », « Last night a day saved my life », « Que justice soit fête », « Shopping partout / Clubbing nulle part »… Pas de doute, les publics des collectifs festifs franciliens ont répondu présents à l’appel lancé la semaine précédente pour alerter sur l’état de toute la culture. Pourtant cette première manifestation n’aura pas été la réussite attendue par les collectifs organisateurs. La faute moins à la météo qu’à une répression policière conduite par la Préfecture pour jouer les trouble-fêtes. 

CRS partout, rave party nulle part

La veille de la manifestation nous nous interrogions : les revendications pour la culture, à l’initiative des scènes électroniques, peuvent-elles rencontrer l’ensemble de la société ? C’était sans compter une longue tradition de criminalisation des cultures électro, encore bien vivace. Pourtant bien déclarés en amont de la manifestation, les chars ont été interdits de défilé le matin sans plus de précisions. À 14h, la Préfecture de Police a finalement annoncé sur Twitter une « intervention pour empêcher la tenue d’une rave party non déclarée à proximité de la manifestation #MarcheDesLibertés ». Sur Twitter, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin s’est lui aussi rapidement félicité de l’intervention des forces de l’ordre contre la rave présumée.

© Ulysse Cailloux

« C’est assez drôle car le propre d’une rave party c’est de ne pas être déclarée. Alors que la musique provenait des chars qui faisaient partie de la manifestation » relève Nicolas, 26 ans. Pour ce manifestant, cela « montre la méconnaissance par les pouvoirs publics des mots qu’ils emploient ». Arrivé sur les lieux à 12h, et las d’attendre sur la place peu animée, le jeune homme se dirige avenue Daumesnil vers 13h, où quelques camions bloqués diffusent quand même de la musique… avant que les CRS n’interviennent : « 10 minutes de son plus tard, un cortège de plusieurs centaines de policiers nous encerclent comme des moutons, pour nous rassembler sur le milieu et nous faire revenir sur la place Félix Eboué en nous poussant par derrière alors qu’on était clairement compressés par les flics de tous les côtés. J’avais jamais touché un bouclier de flics jusqu’à présent. C’est là qu’on a capté que les camions ne partiraient jamais. » Déprimé par cette lourde présence policière, le jeune homme a écourté sa participation à la manifestation : « J’avais l’impression que ça ne servait à rien étant donné l’accueil qui nous a été réservé. » Il évoque « l’impression de tomber dans une embuscade de flics ». 

© Ulysse Cailloux

Les prises de paroles prévues n’ont eu lieu que de manière très brève, et Frédéric Hocquard, l’adjoint à la mairie de Paris en charge de la nuit, s’est ensuite lui-même retrouvé collé à un bouclier de CRS comme le rapporte Libération. Après avoir soutenu que les camions sonorisés n’étaient pas déclarés, la Préfecture aurait justifié son interdiction par le fait que la musique prévue « ne correspondrait pas au style habituel des manifestations ».

Ironie suprême, les organisateurs ont enfin eu un go de la Préfecture à 15h30, alors qu’ils étaient tout simplement découragés et le gros du cortège parti… Dans son communiqué publié le lendemain sur les réseaux sociaux, l’Union des collectifs festifs LGBT+, le SOCLE, le Collectif des sound-systems d’Ile-de-France et le Comité de soutien IDF aux inculpé·es de la Maskarade dénoncent « une décision discriminatoire, mais surtout illégale, de la Préfecture de Paris visant à nous ostraciser en nous parquant hors du cortège sous des prétextes fallacieux ». 

Casser le(s) collectif(s) : un programme après la rave du Lieuron ?

Dans le cortège amputé, qui s’est mis en route pour Bastille presque manu militari, Souf regrette que l’ambiance délétère ait cassé la dynamique collective de la manifestation : « On a dû renvoyer des gens vers les camions parce que les CRS sont en train de les saisir. C’est perturbant parce que nous on vient à une manif qui se passe dans un calme absolu, et même dans une bonne ambiance, mais notre matériel est en train d’être saisi pour “organisation d’une rave party illégale” selon Didier Lallement. » 

© Ulysse Cailloux

Le jeune homme de 31 ans, organisateur de soirées et membre du SOCLE, continue, amer : « Entre la discrimination que subit la scène des musiques électroniques, et la culture en général, ce qui est le plus absurde c’est qu’on utilise la manif pour foutre les collectifs dans une situation terrible. En tant que collectif culturel ou artistique c’est déjà compliqué de survivre en 2020 mais si en plus tu perds ton matos… c’est juste inadmissible. Et malheureusement ça ne va pas faire avancer la discussion, ça va juste nous cliver encore plus envers la police et la Préfecture. » Le jeune homme attend plus de soutien de la mairie de Paris. Des saisies de camions et matériel ont bien eu lieu, précise le communiqué des collectifs festifs organisateurs accusés de délit d’agression sonore, passible d’un an de prison et 15 000€ d’amende. Le texte rapporte également un cas de violences et de destructions de matériel pour un concert acoustique qui se serait tenu à partir de l’un des véhicules. 24 interpellations ont eu lieu selon la Préfecture.

« On dirait surtout que la police est traumatisée depuis la teuf du réveillon et voit le mal partout » analyse Nicolas. Il poursuit : « Ce qui est étonnant aussi c’est que certains médias aient relayé cette “rave party” en reprenant les mots de la Préfecture, et qu’à aucun moment ces mêmes médias (ou d’autres) n’aient parlé du mouvement Culture 4 Liberty et de la grogne du secteur musical-festif qui a fait se rassembler les gens ce jour-là sur cette place. » La mobilisation semble bien être le seul point positif de cette triste journée…

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© Ulysse Cailloux

Party remise 

« C’est déjà beaucoup plus que ce qu’on pouvait espérer à midi quand la neige a commencé à tomber, estime Souf. Ça montre qu’on est capables d’aller contre les conditions météorologiques, les flics, etc. pour se défendre. Ça rassure. » À côté de lui, Félix 26 ans, également organisateur, renchérit : « Ça fait plaisir de voir autant de monde quand on voit comment on a été traités par les policiers sur les manifestations Loi Sécurité Globale. » Selon les chiffres du ministère de l’Intérieur, la manifestation de ce samedi a rassemblé 34 000 personnes en France dont 6500 à Paris. Le collectif Stop Loi Sécurité Globale revendique 200 000 personnes mobilisées, dont 15 000 dans la capitale.

© Ulysse Cailloux

Si l’ambiance se voulait festive malgré tout, la déception des manifestant·es restait palpable, comme l’exprime Maëlys, 25 ans, étudiante aux Beaux-Arts : « Qu’est-ce que ça rajoute ou pas à la manifestation qu’il y ait de la musique ? Dans tous les cas, on gueule, on piétine. » Les effets de la réserve forcée par le contexte sanitaire et la peur des violences policières semblent dans tous les esprits. Maëlys décrit une forme de résignation contrariée : « Au bout d’un certain moment tu commences à t’adapter et tu te dis que, bon, déjà, on a le droit de marcher, on a le droit de circuler, de patienter dans le froid… » ironise-t-elle, avant de continuer plus sérieusement : « Mais oui c’est clair, c’est la merde. C’est de la musique putain ! Ça ne tue personne, ça n’a jamais tué personne, ça ne tuera jamais personne. » Derrière elle, une rangée de boucliers de CRS fait office de chasse-neige humain. 

« Il y a quelque chose que je trouve bien mais qui me dérange aussi, c’est que c’est très jeune, et la culture n’est pas qu’une affaire de jeunes » commente Souf. « C’est très jeune, c’est très blanc », renchérit Felix. Venue manifester contre la loi Sécurité Globale, Valérie, 54 ans, conclut : « Ça fait un moment que les jeunes manifestent et heureusement, parce que la société qu’on est en train de leur préparer n’est pas belle. » Et il y a fort à parier que les manifestant·es déçu·es et informé·es répondent bien présent·es au prochain appel de Culture 4 Liberty.


Image à la Une : © Ulysse Cailloux

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