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Camilla Sparksss. Une nouvelle définition de la brutalité

Cinq ans après le tumultueux For You The WildCamilla Sparksss s’apprête à dévoiler Brutal le 5 avril sur On The Camper Records. Un deuxième album qu’elle présentera le jour même sur la scène du Trabendo dans le cadre du festival Les Femmes S’en Mêlent. Rencontre avec une artiste qui cultive une certaine fascination pour les extrêmes, les opposés et les dualités.

En dévoilant For You The Wild il y a cinq ans, Barbara Lehnhoff débarquait dans le monde de la musique électronique expérimentale comme si c’était le sien depuis toujours. Un poisson dans l’eau que l’on découvrait alors aussi à l’aise avec ses machines sous le nom de Camilla Sparksss qu’avec sa basse et ses gueulantes survoltées au sein de Peter Kernel, le groupe de noise rock qu’elle mène depuis des années aux côtés d’Aris Bassetti.

Avec son premier long format introductif, on se heurtait déjà à un environnement sonore d’un froid saisissant, inspiré de son enfance passée dans les grands espaces glacés de l’Ontario canadien. Brutal s’aventure plus loin encore sur le chemin sinueux ouvert par son prédécesseur, pour dévoiler une voix plaintive et des productions beaucoup plus sombres, tiraillées dans un sens puis renvoyées brusquement dans l’autre. Et c’est bien là toute la théorie de l’album, qui raconte les contradictions et les extrêmes, comme une exploration psychologique de chacune de nos dualités individuelles.

Car Camilla Sparksss nous trimbale, impuissant.e.s, d’un état mental à un autre et joue avec nos nerfs sans crier gare. D’emblée, ‘Forget’ annonce que le voyage ne sera pas de tout repos et ouvre la voie à la brutalité qui fait le thème de l’album. Les compositions se révèlent pesantes du début à la fin, parfois tranchantes comme des couteaux, et instaurent une atmosphère propice à une traversée émotionnelle d’une grande intensité. En neuf morceaux inquiétants, on touche la passion du bout des doigts (« She’s A Dream »), on se frotte à la torture (« Womanized »), on flirte avec la folie (« Psycho Lover »), on chavire dans l’horreur (« Walt Deathney », « Messing With You »), jusqu’à sombrer dans le regret (« Sorry »). Comme à la sortie d’un grand huit, on en ressort desorienté.e.s, les mains tremblantes et l’estomac retourné.

Manifesto XXI : Beaucoup de gens s’y méprennent, mais tu t’appelles en fait Barbara et Camilla Sparksss n’est pas une personne réelle. Qui est-elle et quelle est son histoire ?

Barbara Lehnhoff : Quand j’ai commencé Camilla Sparksss, c’était en fait un side project de Peter Kernel. A l’origine je suis réalisatrice et j’aime beaucoup l’idée de créer un personnage, des personnalités. C’était déjà l’idée avec Peter, et là c’était comme pour lui créer sa petite sœur en quelques sortes. J’ai choisi le nom Camilla car lorsqu’on était en tournée avec Wolf Parade, Spencer Krug avait un side project, Sunset Rubdown. Il y avait une fille qui jouait du tambourin avec eux et elle s’appelait Camilla. Elle était vraiment fun, très féminine, elle portait toujours des jupes très courtes et elle jouait du tambourin super fort. Pendant la tournée elle a eu une sérieuse blessure à la cuisse et j’ai trouvé ça fascinant que tous les soirs, elle continuait de jouer du tambourin aussi fort malgré que ce soit hardcore pour elle. Et ce prénom est très joli, c’est le nom d’une fleur. J’y ai rajouté Sparksss car ça contraste bien avec Camilla. C’est l’opposé, et je joue beaucoup avec ça. J’ai mis trois S car il existait déjà une Camilla Sparks dans les années 60, mais deux S ça faisait trop “SS”, trop allemand.

La brutalité définit ce nouvel album. Les sonorités sont comme des coups de poings, l’atmosphère est oppressive, on frôle même parfois l’agressivité. Qu’est-ce qui t’a poussée à écrire de cette façon ?

Je ne trouve pas qu’il soit si négatif. J’aime le mot “brutal” car oui il a un sens très négatif, mais ça peut aussi bien être l’opposé, quelque chose de super bien. C’est en fait un mot qui touche aux extrêmes, c’est soit extrêmement bien, soit extrêmement mal. L’album est expérimental mais pas agressif, du moins de mon point de vue. Je pense qu’il a un bon équilibre, il est à la fois extrême dans la douceur, et aussi extrême dans l’agressivité. Il n’y a pas grand chose au milieu, c’est pour ça que j’ai pensé que c’était un bon titre.

Comment sait-on que l’on atteint l’extrême ?

J’ai toujours été une personne très extrême. Quand les choses sont bien je les ressens comme extrêmement bien, quand elles sont mauvaises je les vois comme extrêmement mal. Je joue désormais l’album en live et on ressent cette dynamique sur scène, par des moments très doux et calmes et d’autres qui sont très intenses et frappants. C’est un reflet de mon caractère. J’ai écrit cet album l’été dernier durant une période où je vivais dans une constante d’émotions extrêmes. Aris et moi avons rompu. Il est mon partenaire pour Peter Kernel, nous tournons encore ensemble, il a même produit mon album. Nous avons été ensemble pendant 12 ans, donc c’était vraiment difficile.

Y a-t-il une influence mutuelle entre Camilla Sparksss et Peter Kernel ? Comment sépares-tu les projets ?

Depuis que nous avons rompu avec Aris, j’ai uniquement composé pour Camilla Sparksss. Il y avait probablement plus de mutualité avant, mais ce sont des groupes très différents. Mais il n’empêche que c’est vrai, parfois nous avions des idées et nous ne savions pas vraiment si on allait les utiliser pour Peter Kernel ou pour Camilla Sparksss.

Tu utilises le hastag #nofilter pour décrire l’album, comme si tu décidais d’enlever un masque. Brutal est-il plus personnel que ton précédent album ?

J’utilise ce hashtag car j’aime bien la façon dont tout le monde l’utilise sur Instagram. Pour moi c’était un moyen de dire que cet album est totalement transparent, honnête. Il est probablement plus personnel à cause du moment que je traversais qui m’a beaucoup affectée. Le premier album était plutôt en mode “Ok j’ai super envie de faire de la musique électronique, voyons ce que je peux faire”. Il y avait aussi de moi dans ce premier album, de mon enfance car j’ai été très inspirée par l’endroit où j’ai grandi au Canada. Mais celui-ci est inévitablement lié au moment que je vivais, au moins les derniers mois d’écriture.

Ton premier album est intitulé For You The Wild. Sauvage et brutal sont deux mots que l’on peut rapprocher, d’une certaine façon. Quelle différence tu ferais entre les deux ?

Sauvage a un double sens, cela peut être le sauvage fou, animal. Ou ça peut être le sauvage de la nature. Le premier album était plutôt dans ce sens-là, d’être dans la nature et de ressentir les choses de façon instinctive. Brutal a aussi un sens qui relève de l’instinctif, mais c’est plutôt le fait de vivre dans des extrêmes.

De quelle transformation parles-tu dans “Womanized” ?

Pour moi, c’était quand j’ai réalisé le pouvoir et l’influence que les femmes ont. Les paroles tournent autour de blame, blâmer. “Blame, what a beautiful name”. Et ce truc de blâmer, c’est quelque chose que je faisais beaucoup lorsque j’écrivais l’album. J’ai réalisé à quel point c’était ridicule de se blâmer soi-même ou de blâmer les autres, c’est une chanson assez sarcastique.

La chanson « Walt Deathney » est une version horreur des films de princesse Walt Disney. Tu reprends le vocabulaire, le baiser, les rêves, la fin heureuse, les fées, les petites voix. Quand je l’écoute, j’imagine une princesse possédée. C’est ton truc les films d’horreur ? 

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Je pense que je suis plutôt contes de fées que films d’horreur à vrai dire ! Mais je pense que tout l’album a ce truc un peu d’horreur, “Messing With You” est un bon exemple aussi, et le clip de “Womanized” tourne beaucoup autour de cette thématique de l’horreur et du psychologique.

Ton live inclut une danseuse, et quand on la voit à l’oeuvre c’est comme si elle était possédée par ta musique, justement. Est-ce que tu penses à cette dimension physique quand tu composes ?

Je n’ai plus de danseuse pour le nouveau live. Pour le premier album, la batterie et la basse étaient jouées sur un sampler, mais je n’aimais pas le fait que quasiment tout soit joué par un ordinateur et il manquait la présence réelle d’un batteur. C’est pour ça que j’avais une danseuse avec moi sur scène, pour occuper l’espace. Désormais pour le nouvel album je joue sur vinyles, et j’y ai mis mes samples dessus. Donc c’est déjà très physique comme méthode et j’utilise la table de mixage comme un instrument, je ne ressentais plus le besoin d’avoir quelqu’un avec moi pour compléter. Mais il se peut que je refasse des lives comme ça, un peu spéciaux avec une danseuse mais il faut que je m’organise car c’est délicat d’avoir quelqu’un qui saute partout sur scène avec les vinyles. Mais effectivement, pour moi la danseuse était comme la batterie, elle apporte ce côté très physique au live. Et un groupe ne peut pas vraiment en être un sans batterie.

Tu vas jouer au festival Les Femmes S’en Mêlent la semaine prochaine. C’est important pour toi qu’il y ait ce genre d’événements pour les femmes artistes ?

J’y ai déjà joué en 2015 je crois, c’était vraiment super cool donc j’étais juste trop contente d’y revenir. Mais c’est un peu compliqué pour moi, l’aspect féministe des choses, car je ne le suis pas particulièrement dans le sens où c’est important pour moi de jouer devant tout le monde, et je n’aime pas trop catégoriser.

Avec Camilla Sparksss, on peut facilement faire le parallèle avec l’aspect oppressant des Crystal Castles, on retrouve un peu de dungeon synth, et de goth punk dans l’attitude. Ça représente ce que tu écoutes globalement ?

Je n’écoute pas vraiment ce genre de musique en fait, bizarrement. J’écoute plutôt de la pop et de la musique classique mais je pense que j’étais plutôt influencée par là où je vivais et le moment que je traversais. Donc le côté obscur, sombre de ma musique provient probablement du fait de l’expérience sombre que je vivais et non des groupes que j’écoute. J’en écoute tout de même un peu, Suuns beaucoup dernièrement, et j’ai eu une grosse période où j’écoutais Salem aussi.

Et concernant les sonorités arabes et orientales, d’où est-ce que ça provient ?

Je ne sais pas trop, j’ai beaucoup écouté de jazz éthiopien. La chanson la plus arabisante, “Are You Ok?”, a été écrite dans le van quand on tournait avec Peter Kernel, donc j’imagine que les sonorités sont connectées avec le fait de voyager.

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