Bilal Hassani. Vous avez dit mainstream ?

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Crédits : Dorothée Murail

Un passage par l’émission The Voice Kids à l’âge de 14 ans, des passages télévisés dans Quotidien ou TPMP, aujourd’hui en lice pour représenter la France à l’Eurovision : Bilal Hassani catalyse toute la beauté d’identités multiples auprès du grand public, prouvant que les mal nommées « minorités » ne se doivent pas d’être cantonnées à la culture « de niche ».

Petit prince devenu roi, Bilal Hassani séduit par-delà les classes, les genres, et les âges. Son sourire communicatif désarme autant qu’il dérange, en attestent les commentaires terriblement haineux que chacune de ses sorties suscitent. À l’origine passionné de musique et connu du public pour ce talent, le jeune artiste de 19 ans s’est progressivement démarqué sur YouTube et les réseaux sociaux pour son naturel sans détour, l’affirmation joyeuse de son identité et son positivisme à toute épreuve. Sans avoir besoin de le verbaliser, son existence même est une énonciation authentique. Bilal Hassani est hybride, il explose le mainstream uniforme en maîtrisant et détournant parfaitement les codes de la pop, il remet en question la propre légitimité de la notion de niche. À la manière de Beyoncé outre-Atlantique, il métisse, il inclut, il rassure, les plus jeunes comme les plus âgés, peu importe les identités. Ici, les avancées sont des ponts, se font collectivement, et ça fait du bien. Rencontre avec ce vent de fraîcheur.

Manifesto XXI : Tu as fait The Voice Kids, tu vas peut-être participer à l’Eurovision, deux émissions très regardées… Est-ce que, comme tu l’avais dit sur madmoizelle.com, tu veux donc bien infiltrer le mainstream et le faire exploser de l’intérieur ?

Bilal Hassani : C’était un secret, il fallait pas le dire… (rires) C’est un peu ce qui est en train de se passer, et c’est assez impressionnant pour moi.

Je suis super content parce que quand j’avais 12-13 ans, il n’y avait pas de gens comme moi à la télé.

J’ai toujours été sûr de moi, de mon identité. Je n’ai jamais eu de doute par rapport à ça parce que j’ai eu un soutien familial, un entourage très ouvert. Malgré tout, avec la manière dont on est traité par la société, j’ai toujours eu l’impression d’être différent, pas normal, et ça n’aide pas quand tu ne vois personne comme toi dans les médias en général. Je trouve ça plutôt cool que je puisse me présenter 100% moi-même sur les télés parce que je me rends compte que c’est bénéfique. Je reçois des messages de plein de mecs, de plein de filles, de gens bien plus âgés, de gens bien plus jeunes, qui me remercient, et ça c’est vraiment la consécration ultime. Ce n’est pas une intention directe. Moi je chante parce que c’est ma passion, mais si en plus de ça je peux contribuer à l’acceptation de soi, à l’affirmation de certaines personnes, c’est que du bonus.

C’est vrai que tu as commencé dans la musique. D’ailleurs quand on regarde ta chaîne Youtube on voit une claire démarcation avec le début de tes vidéos lifestyle. C’est quoi qui t’a fait passer notamment au storytime (ndlr : partage d’anecdote à ses abonnés) ?

J’ai toujours été extrêmement fan de YouTube, même si la musique fait partie de ma vie depuis très longtemps : je chante depuis que j’ai deux ans. Sauf que pour YouTube j’étais vraiment un spectateur, un fan de YouTubeurs. Je trouve ça très libre, on peut exprimer complètement qui on est. Vu qu’on monte nos vidéos, qu’on fait tout, c’est quelque chose qui nous ressemble vraiment, qui est plus authentique. Petit à petit, il y a eu The Voice Kids donc les gens ont commencé à me suivre, à vouloir voir mes stories. J’y ai pris goût, j’ai commencé à faire des covers, des compos, etc. Au bout d’un moment j’ai réalisé que ma communauté et moi étions devenus assez soudés, avec une relation de confiance, qu’ils voulaient en savoir un peu plus et que moi je voulais leur en dire un peu plus. C’est là que je me suis tourné vers les vidéos un peu plus lifestyle. Les gens kiffent, et c’est bien parce que ça veut dire que je peux continuer à dire mes âneries. C’est plus un hobby qu’autre chose.

Est-ce que tu as l’impression d’appartenir à cette nouvelle vague YouTube qui parle beaucoup plus de thèmes autour de l’identité que la première vague type Enjoy Phoenix ?

C’est vrai que je me situe un peu après ces Youtubeuses-là. Mais je ne veux pas mettre en silence leurs voix parce qu’elles ont quand même eu des messages hyper importants pour les jeunes filles, comme Enjoy Pheonix qui a parlé très tôt sur sa chaine YouTube de harcèlement scolaire, et c’était important pour celles qui pouvaient s’identifier à elle.

C’est vrai qu’aujourd’hui on est dans une vague un peu plus décomplexée sur internet, sur YouTube en particulier en France, les gens s’expriment un petit peu plus ouvertement. J’ai des potes comme Léna Situations qui est une jeune fille extraordinaire, qui s’assume complétement et va parler de ses complexes, de choses qu’on ne dit pas spécialement, même à ses potes les plus proches. Et elle va le dire pour qu’on se dise « Ah moi aussi ». Le truc c’est qu’au fur et à mesure qu’Internet avance, les gens s’ouvrent plus et sont plus honnêtes. Parce que c’est mieux accueilli, avant c’était plus tabou. Je remercie la vague précédente parce qu’ils ont ouvert le chemin pour les autres.

Sur la plupart des médias, tu es toujours défini par une certaine partie de ton identité – notamment sexuelle. Comment tu le vis ?

Des fois, sans mentir, c’est un peu relou qu’on me présente comme Bilal, chanteur, d’origine maghrébine, gay, qui porte des perruques, extravagant, point. Mais ce qui est intéressant avec la chanson « Roi » (ndlr : chanson écrite pour l’Eurovision) qu’on a écrit avec Madame Monsieur, c’est que je me présente sincèrement et honnêtement dedans. On voit qu’il n’y a pas que ce truc en une dimension qui ressort de mes vidéos, on en apprend un peu plus et je trouvais ça cool. On n’avait pas vraiment cette intention quand on a écrit le morceau, c’est venu naturellement. C’est avec ce titre-là que j’essaye de dire que je ne suis pas que le mec qui porte des perruques.

Après là on me découvre, ça fait pas très longtemps qu’on me voit publiquement donc il faut bien m’identifier facilement pour « la masse », il faut catégoriser.

C’est quelque chose que je dénonce un petit peu, je ne suis pas pour du tout parce que je n’aime pas être foutu dans une case ou une autre, sachant qu’à chaque fois c’est la mauvaise.

Je ne suis pas une drag queen, je ne suis pas un travesti, je ne suis pas trans, et je trouve même ça, non pas irrespectueux pour moi, mais plutôt pour les personnes qui peuvent s’identifier à ces cases dans lesquelles on me met et qui ne vont pas être reconnues comme ils sont vraiment à cause d’une fausse information sur moi. Genre une drag queen va se dire « Mais non, c’est pas une drag queen, il prend trente minutes à se maquiller et il met sa perruque, c’est pas du drag. » Le drag c’est trois heures de make up, c’est un art. C’est surtout pour ça que j’essaye de bien préciser qui je suis.

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Crédits : Dorothée Murail

Comment s’est passé d’ailleurs cette collab avec Madame Monsieur ?

J’ai rencontré Emilie et Jean-Karl sur un tournage en septembre et on s’est super bien entendu direct. J’aimais beaucoup leur univers, j’adore la façon dont ils parlent des choses dans leurs chansons parce que c’est toujours très simple, il n’y a pas de longue métaphore filée, ça ne va pas à droite à gauche. Tout en restant pop. Ils racontent des histoires très humaines comme « Mercy » ou « Comme une reine ». Quand je les ai rencontrés j’étais un peu en mode fangirl, on a discuté un peu et je suis venu dans leur label pour que leur producteur me donne des petits « tips and tricks », parce que j’ai toujours été tout seul, je n’ai jamais eu de team de management. Il m’a dit de lui faire écouter des trucs, ils étaient plutôt emballés. Un jour on s’est posés pour écrire, et on a fait « Roi ».

Avant c’était toi qui faisait tes prods ?

Je faisais certaines prods, et j’en suis pas super fier. (rires) Au tout début ce que je faisais c’était aussi simple que bonjour, je prenais des typebeats Rihanna ou Beyoncé, très pop, et j’essayais de chanter des mélodies dessus. Après j’ai commencé à composer des titres au piano. Quand j’ai voulu me convertir à la prod j’ai fait « Oula tout ce matériel à acheter, je ne comprends rien ». Donc j’ai juste démarré avec le micro et la carte son, et j’ai acheté des beats. Les deux premiers morceaux qui sont sortis c’était ça. Puis je me suis dit que ce n’était pas assez authentique : n’importe qui peut faire ça. J’ai rencontré un mec qui s’appelle Alex qui était à Perpignan, qui avait vu une vidéo où je faisais le début d’une prod, et il m’a dit « C’est lourd. T’es pas très fort mais moi je sais très bien vers où tu veux aller et j’aimerais bien finir le morceau ». (rires) C’était splendide, alors après on a eu cette collaboration où je faisais des mini prods, je lui envoyais, il faisait « Ok je capte » et il amplifiait le truc. On a fait ça sur deux titres qui sont sortis, mais en stock on doit en avoir 200.

Tu parles souvent des icônes pop américaines qui t’inspirent comme Beyoncé. De manière générale, tu as un côté très US, même dans ta façon de t’exprimer.

C’est vrai qu’il y a beaucoup d’anglicismes dans mes phrases et ma façon de me comporter peut donner une vibe américanisée, parce que c’est assez show off, extravagant. Ce n’est pas contrôlé. Depuis que je suis tout petit je fais le spectacle dans la maison, ma mère peut témoigner. (rires) J’étais celui qui dansait, qui chantait, qui racontait des histoires pendant très très longtemps, c’était très long et très chiant pour les gens de ma famille. (rires) Des fois les gens ça peut les saouler.

Mais quand on apprend à me connaître, qu’on écoute avec un peu d’attention ce que je dis, on se rend compte que malgré le fait que je parle fort, je suis toujours en train de faire passer un message extrêmement positif, et c’est mon seul intérêt.

Mon but c’est que tout le monde puisse s’éclater et soit heureux. C’est un peu bisounours comme message, je sais, mais je suis comme ça, je ne suis pas du tout pessimiste ou réaliste, je suis vraiment full on optimiste !

C’est vrai que tu restes toujours positif, c’est de l’empowerment.

Toujours. Déjà, ça m’aide moi personnellement à garder ma force parce que plus tu minimises les choses négatives, plus elles finissent par disparaître, et tu ne les sens plus du tout. C’est ce que j’essaye de faire tous les jours, pour moi et pour les autres. Ça me facilite la vie de ouf. Je le conseille à tout le monde. C’est pas aussi facile que ça, notamment quand des gens te disent qu’ils veulent te voir exploser au Bataclan. C’est pas très jovial les journées quand elles commencent comme ça mais j’essaye de ne pas donner trop d’importance à ces choses-là parce qu’elles restent dans ta mémoire et t’affectent très très longtemps parfois.

Est-ce que du coup tu te décrirais comme un activiste ? Tu as pu faire des vidéos plutôt engagées, comme celle où tu dis que tu t’es « repenti ».

Alors on m’a dit activiste, porte-parole, symbole. C’est des mots qui me font un peu peur parce que ce sont des mots assez lourds, c’est une responsabilité à tenir. Je suis assez jeune, et je ne suis pas assez éduqué, je le dis honnêtement. Je n’aimerais pas m’annoncer comme un activiste ou un porte-parole ou le symbole de toute une communauté. Je trouve ça malhonnête sans être complètement informé.

Je suis moi-même, je sais que ça représente déjà beaucoup pour pas mal de gens.

Porte-parole peut-être un jour, mais en attendant pour moi c’est très important de rester qui je suis.

Tu n’as pas peur que ta musique soit réduite à cette identité communautaire, comme le sont souvent par exemple Eddy de Pretto ou Christine and the Queens ?

Ce qui est super cool avec des artistes comme Eddy de Pretto ou Christine and the Queens, c’est qu’ils ne sont pas niches non plus, ils sont assez populaires. Après ils sont catégorisés, malheureusement le monde est fait avec ça, avec des cases. Je ne sais pas si moi, avec ce que je fais, je vais pouvoir complètement les casser, mais déjà je sais que ce que je représente est assez difficile à mettre en boite pour l’instant. Comme j’ai pu le constater tout le monde dit quelque chose d’autre, donc ils sont un peu paumés, et c’est tout l’intérêt. (rires)

Pour le moment, on essaye de me ranger quelque part pour que je n’appartienne qu’à un seul public.

Moi ce que je vois, par exemple dans les commentaires de « Roi » qui pourrait paraître comme une chanson parlant de l’acceptation de soi seulement pour les personnes homosexuelles, et bien c’est faux, c’est pour tout le monde. Il y a des gens qui se font harceler sur les réseaux sociaux, à l’école, pour leur poids, pour leur couleur de peau, pour la texture de leurs cheveux, et qui me disent merci, qui arrivent à s’identifier à la chanson, à se sentir plus forts, à renoncer à la haine, à ne pas s’y soumettre.

Je n’ai pas envie de faire une musique réservée à un seul groupe. Je veux parler à ce groupe de personnes, ça m’est très important, mais pas que. Je veux parler à tout le monde, parce que la musique c’est le partage.

Ce serait assez symbolique que tu représentes la France à l’Eurovision, qui a brillé en partie par son intolérance ces dernières années.

Je trouve que, malgré tout, même si on n’est pas les plus forts niveau tolérance, on est dans un pays assez ouvert. Vous pourrez mettre que je fais une tête bizarre en disant ça. (rires)

Les gens ne sont pas bêtes. Il ne faut pas prendre les Français pour des idiots, c’est juste que certains ne connaissent pas, n’ont jamais vu de gens comme moi, de gens queer, qui portent des perruques.

Le temps d’adaptation est un peu long, ce qui est pour nous un peu relou. Moi j’y vais vraiment en me disant « Je vais vous montrer qu’on est pareils, que je suis fier d’être français tout comme vous. » Ce serait extraordinaire de représenter la France, ça montrerait qu’on est quand même un beau pays.

Il y a une montée de haine récemment, qui est née selon moi, dûe à l’émancipation de ces minorités qui parlent plus, qui ont un discours plus ouvert, qui dénoncent les choses qui les dérangent. Par peur, il y a une forme défensive qui se crée, qui fait qu’il y a plus de haine apparente. Mais je pense que c’est quelque chose qui peut se détourner facilement, on est dans une période transitoire de toute façon. Tout va très bien se passer. (rires) On est une génération plutôt cool, et j’ai l’impression que nos parents et grands-parents commencent à mieux comprendre à quoi ressemble le monde aujourd’hui.

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Crédits : FIFOU

L’Eurovision ça représente quoi pour toi ? C’était quelque chose que tu envisageais ?

Ah non j’avais pas du tout envie. (rires) Non, je suis extrêmement fan de l’Eurovision depuis que je suis tout petit. J’ai commencé à regarder à 9 ans et je suis devenu fan à 12 ans quand Loreen a gagné avec « Euphoria », Sweden. C’est un tube, la chanson est excellente. Je me souviens très bien, j’étais en train de boire mon soda devant la télé et j’étais là… (bouche bée) C’était un rêve très lointain, même il y a encore trois semaines.

Donc là rien que de me dire que je suis dans une demie finale pour représenter la France à l’Eurovision c’est un truc de malade. Je suis entouré d’artistes que je respecte et que je vénère, j’adore Chimène Badi, j’adore Emmanuel Moire. Cette année, comme l’année dernière, j’écoute toutes les chansons de Destination Eurovision minus la mienne, parce que ce serait un peu bizarre. (rires) Je suis à fond. J’y vais à moitié comme un participant et à moitié comme un gros fan qui s’est infiltré avec sa cape d’invisibilité et je suis là « Wow, trop stylé ».

Propos recueillis par Lila Castillo et Bérénice Cloteaux-Foucault

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