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Parlons poil : « Une partie de notre corps est omise »

Parlons poil : « Une partie de notre corps est omise »

Parler de poil féminin n’est pas évident, ni anodin. Les courageuses autrices Léa Taieb et Juliette Lenrouilly ont fait de ce combat féministe un compte instagram et un livre : Parlons poil ! aux éditions Massot.

Plus de 2 000 personnes ont répondu aux questionnaires diffusés sur les réseaux sociaux par les journalistes pour écrire ce livre. Et je suis heureuse de cette parution, très précise et documentée. C’est un peu une bulle de réconfort pour moi, qui suis très poilue. Car oui, en 2022, avoir des poils et les montrer en société, c’est encore un acte féministe. Près de 80% des françaises affirment vouloir continuer à s’épiler, selon une étude menée par Research Now en 2018. 

Puisque l’intime, le personnel, est politique, parlons-en : moi par exemple, j’ai subi nombre de discriminations pilophobes, on m’appelait « cRomagnon » à l’école, j’étais persuadée que j’avais un problème hormonal jusqu’à récemment. A l’adolescence, je ne pensais jamais qu’un garçon puisse « s’intéresser à moi », puisque j’ai des poils noirs et durs sur tout le corps et que les épiler représenterait un budget exorbitant, inabordable pour le milieu d’où je viens. Et puis, qui voudrait d’un yéti comme copine ? C’était inimaginable de m’accepter comme ça. Même l’été, je portais des collants et tout le monde savait pourquoi. J’ai cessé d’aller à la piscine pour cette raison. Pour les cours d’EPS, je me changeais dans les toilettes au lieu d’aller au vestiaire collectif. Mon frère le disait à ses potes : j’ai plus de poils que lui, même aujourd’hui. Puis, quand j’ai commencé à avoir une sexualité, l’épilation était un pré-requis avant de passer à l’acte. Si ce moment était inattendu, même si mon désir était au maximum, je m’y refusais. Ou alors j’allais dans la salle de bain pour me raser rapidement, pour que ce soit « propre »… Quand on se rase, les poils repoussent souvent sous la peau. Ce qui est très, très, mauvais pour le corps. Bref, les poils et ses injonctions, c’est toute ma vie.

Le « marketing de la honte » cité dans le livre Parlons poil !, a clairement eu un rôle crucial dans la construction de mon identité. Quand on grandit dans le corps d’une femme, on nous apprend que, pour faire tomber un homme, il faut avoir la peau lisse. Et ce, dans le monde entier. 

Ces dernières années, nombreuses sont les célébrités (blanches) qui osent montrer leurs corps non-épilés : c’est le cas de la chanteuse Angele, par exemple, ou de Marion Seclin, Julia Robert… Dans les milieux queer et lesbiens, on a laissé le poil vivre depuis longtemps. Mais aujourd’hui, il serait temps de parler d’une « intersectionnalité du poil ». Puisque disons-le : il est rare de voir des personnes racisées, grosses, porteuses d’un handicap, et-ou précaires (issues de classe ouvrière), oser afficher en public leur corps velu. J’imagine qu’elles n’ont pas envie de subir une discrimination de plus dans un quotidien déjà (très) lourd. Oser défier la norme, c’est souvent un privilège. Les consœurs s’appuient – entre autres – sur le livre Décoloniser l’esprit, de Ngugi Wa Thiong’o pour leur enquête.

Manifesto XXI : Bonjour Léa et Juliette, merci d’avoir accepté cet entretien. Pourquoi vous êtes vous intéressées aux poils des femmes et non des hommes (on part du principe que l’on vit dans une société normée et genrée de façon binaire) ? Est-ce lié à votre histoire personnelle, à notre « angoisse du poil » comme le titrait Causette en 2009 ? 

Juliette Lenrouilly : Beaucoup de gens nous posent cette question, et surtout les hommes (rires). Le poil masculin a toute une histoire symbolique, autre que celle de la femme. C’est un autre sujet, qui n’a rien à voir. On a voulu faire ce livre parce qu’il se passait quelque chose côté poil féminin. Plus on travaillait sur le sujet, et plus on se rendait compte qu’il y avait des choses qui n’avaient pas été dites. Jamais on ne s’est posé la question : « est-ce qu’on devrait traiter aussi les discriminations liées à la pilosité des hommes ? »

Je n’ai pas subi de discrimination pilophobe visée, mais on en est entouré, et forcément ça m’affecte. Pourquoi je suis mal à l’aise quand je ne suis pas épilée en allant à la piscine ou à la plage ? C’est très embêtant. J’ai souvent entendu des blagues de mecs qui disaient avoir couché avec une fille poilue et que ça leur posait des problèmes de libido… Elles étaient l’objet de moqueries… Il y a 12 milliards de micro-agressions autour du poil féminin… J’ai envie que le monde sache ce que c’est que d’être une femme aujourd’hui et à quel point on n’est pas libres. On s’arrache un bout de notre corps tout le temps et ce, dès l’adolescence. Ce livre, c’est pour dire haut et fort : rendez-vous compte de ce qu’on vit ! 

Lea Taieb : C’est aussi parce qu’on vit dans une société patriarcale, le but est de raconter à quel point on doit se soumettre à cette norme. On a l’impression que le poil est un détail. Or pas du tout, les femmes n’ont pas le droit d’exister en société avec des poils assumés. Il y a toujours eu cette envie d’exacerber cette norme binaire des genres. Sublimer le poil masculin comme un signe de virilité, de pouvoir, de sagesse. Le poil est vénéré chez les hommes alors qu’il est honteux, chassé, chez les femmes. On le refuse sur le corps des femmes, il est contre nature, indécent… C’est évident qu’il faut parler du poil féminin, puisqu’il fait l’objet de discriminations. 

Depuis qu’on est toutes petites on est bourrées d’injonctions et ça nourrit des complexes, des obsessions, on oublie de relativiser. On passe notre temps à penser qu’on serait indésirables avec des poils. On le voit : avoir recours à l’épilation définitive, c’est s’ancrer dans une féminité. On s’épile pour enfin être reconnue comme une femme avec les attribus socialement acceptables. Le poil serait donc un facteur de désintégration sociale. 

Parlons poil !

Selon vous, y a-t-il désormais un « business du poil », depuis que le body-positivisme (ndlr : l’acceptation de soi et de son corps) a fait son entrée dans le marketing ? Quel constat en faites-vous ? Existe-t-il un féminisme washing du poil ? 

Léa T : C’est certain qu’il y a un féminisme washing mais disons qu’il sert quand même la « cause » du poil. Il faut le représenter au quotidien. Les marques qui osent montrer les femmes au naturel, « normales », ça aide les nouvelles générations à (peut-être) considérer leur corps autrement. On n’est pas obligé de ressentir une honte féroce de son corps poilu. Mais on vit dans une société avec des normes tellement bien ancrées, qu’elles ne prennent pas de gros risques. Et puis les marques n’ont pas d’autres choix que d’être féministes puisque c’est dans l’air du temps, c’est devenu un marché. 

Juliette L : Le truc le plus marquant pour moi, c’est quand une marque de rasoirs donne un message du genre : « vous n’avez pas besoin de vous raser les filles », tout en vendant des rasoirs. C’est hallucinant. L’industrie continue de grimper même avec la « révolution du poil », puisque le laser connaît un pic énorme (Dépil Tech, lumières pulsées, body minutes), leur communication est partout, ça grimpe, ils sont en grande forme. Ils baissent même leurs tarifs. La révolution de l’épilation c’est aussi ça. Les filles sont de plus en plus jeunes à se retirer les poils. Et les marques adaptent leur publicité pour ce public de (très) jeunes filles, il y a même eu une pub de Veet avec une enfant

Ndlr : Selon un sondage de BBraun de 2021, 80% des femmes françaises s’épilent régulièrement les aisselles, les jambes et le maillot. Autre fait marquant : plus de la moitié des femmes de moins de 25 ans s’épilent intégralement le maillot aujourd’hui, contre 45% en 2015. La mode de l’épilation intégrale (démocratisée par les films X mainstream) compte donc toujours plus de jeunes adeptes. 

Vous dites que la publicité aurait les moyens de faire changer les mentalités sur la pilosité des femmes et de déconstruire les stéréotypes sexistes. Selon votre enquête, elle choisit donc délibérément de ne pas le faire ? 

Juliette L : Comme toute image [de marque], elle aurait les moyens financiers de le faire, comme pour le cinéma par exemple, mais c’est encore un tabou. Plus on en voit, et moins ce sera choquant. On en voit beaucoup plus depuis trois ans, mais surtout dans des réseaux féministes.

Lea T : Les marques n’ont aucun intérêt à le faire puisque le poil est subversif. Donc il est là seulement pour provoquer, elles utilisent le poil comme des actions « coup de poing ». Mais si elles le font trop, cela va normaliser le poil, ce n’est pas le but. Il faut que ça leur rapporte quelque chose. L’action du poil reste très localisée, elle n’est pas tout à fait sociétale. Elle reste confinée à une bulle féministe radicale.

On n’est ni pro-poils ni anti-poils, on est juste pro-choix. 

Léa Taieb

Dans la grande majorité des représentations aujourd’hui, quand on visibilise le poil « féminin », il est sous les aisselles. Les jambes, le pubis, le ventre velu, les tétons, les fesses poilues, la barbe ou même les bras… c’est une autre histoire… Quelle est votre hypothèse à ce sujet ? 

Juliette L : On nous apprend à la puberté qu’on a des poils sur les jambes, le pubis et les aisselles. Mais au-delà de ça, personne ne nous en parle. Alors qu’on le sait, on a nous même des corps, et il y a des poils qui poussent de partout. Énormément de femmes nous ont raconté qu’elles avaient dû cacher leurs poils sur les joues, sur le ventre, sur les doigts… Et on continue de vivre dans une société qui pense que ça n’existe pas. Plein de jeunes filles pensent que c’est anormal. Une partie de notre corps est omise dans la SVT, la biologie, donc la société. Et d’ailleurs, plus on ne montre que ces poils-là, plus on a l’impression qu’il n’y en a pas ailleurs. 

Pourquoi d’ailleurs avoir choisi une photo d’une femme avec des poils sous les aisselles pour votre couverture du livre ? 

Léa T : On voulait une image incarnée, avec un visage. Et montrer des poils sous les aisselles, c’est montrer la touffe de poils la plus proche du visage. Il y a un côté empouvoirant à lever le bras aussi, même si ce n’est pas un ouvrage militant. On n’est ni pro-poils ni anti-poils, on est juste pro-choix. 

Le magazine Télérama a fait une couverture avec Jackie Reedson, une personne non binaire qui assume ses poils (sur les jambes). Iel est blond·e, mince, et blanc·he. Pourquoi c’est encore plus difficile pour les personnes racisées de montrer leurs poils ?

Juliette L : C’était une découverte pour nous, on ne s’était jamais posé la question. On a appris beaucoup sur l’intersectionnalité des poils aussi. Par exemple : une femme blanche bourgeoise qui porte des poils, c’est une féministe bobo ultra cool, mais une femme noire et précaire, elle est vue comme négligée. Elles ont une double pleine, clairement. Quand tu es top model et que tu assumes ta pilosité, c’est sûrement dur aussi, tu vas vivre un backlash, mais ça reste encouragé en ce moment, c’est trendy. Alors qu’une femme grosse, racisée, on va dire qu’elle ne prend pas assez soin d’elle, qu’elle se « laisse aller »… Donc elle va éviter de le faire pour ne pas se faire insulter encore plus. Une femme qui n’est pas épilée n’a pas le droit de sortir, d’avoir de relation sexuelle, en fait ele n’a droit à rien.

Léa T : D’ailleurs on le voit avec Angele ou Julia Roberts, on les adore, on en parle dans le monde entier, etc. Mais ce ne serait pas pareil avec une star grosse et racisée. Les chanteuses noires ont la peau lisse. On avait parlé avec le collectif Le sens du poil qui nous avait raconté qu’ils n’avaient pas trouvé de femmes noires poilues. Alors qu’elles existent, évidemment. C’est quand même une anecdote importante. C’est toujours le même profil de femmes qui cessent de s’épiler : elles ont un métier libéral, un bon niveau d’étude, d’éducation, elles vivent dans une grande ville… Une femme noire risque d’être renvoyée à une dimension sauvage, animale. C’est pour ça que c’était important pour nous de mettre une femme racisée en couverture, pour normaliser ça, aussi. 

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Comment la presse féminine spécialisée a-t-elle, selon vos recherches, contribué à maintenir et alimenter nos complexes vis-à-vis des poils ? Serait-elle au service des marchands de rasoirs ?

Léa T : Tout l’historique de la presse féminine montre qu’elles nourrissent l’idée que le poil est « sale ». Une femme qui n’est pas épilée n’a pas le droit de sortir, d’avoir de relation sexuelle, en fait elle n’a droit à rien. C’est beaucoup de culpabilité qui pèse sur nos corps. Aujourd’hui cette « presse féminine » essaie de prendre le chemin du féminisme, mais son modèle économique ne marche pas. Tout est une question d’argent : qui paye la pub ? Qui finance ces médias ? Il faut également qu’elles gardent des lectrices plus conservatrices et âgées sur le journal papier. Chez Madame Figaro magazine par exemple, elles sont plus libres sur le web que sur le print. 

Le poil continue d’être invisibilisé, ou alors il est là juste pour provoquer. 

Juliette Lenrouilly

Comment le rejet du poil se manifeste-t-il dans l’art et la culture en général ? 

Juliette L : Je demande souvent aux gens s’ils ont déjà vu des poils visibles sur des peintures, des sculptures, au musée, etc. Par exemple Venus. Cette impression qu’on a que le poil féminin n’existe pas, elle s’est créée parce qu’on a délibérément choisi de représenter la femme imberbe. Quand Venus arrive et qu’elle sort d’un coquillage, elle ne pourrait pas être plus naturelle, et pourtant elle n’a aucun poil… Dans l’histoire de l’art, les femmes n’ont pas de pilosité sous les bras, ça traverse les époques. Aujourd’hui ce n’est donc pas étonnant qu’on se retrouve avec des enfants qui, quand ils voient des poils sur leur maman, demandent : « mais pourquoi tu as les jambes de papa ?» Parce qu’on n’en voit nulle part dans les manuels. Le poil continue d’être invisibilisé, ou alors il est là juste pour provoquer. 

Pour le film Titanic, le réalisateur a demandé à Kate Winslet qu’elle n’ait pas de poil. Alors qu’à l’époque, en 1912, elle en aurait eu. Et que tout a été fait pour qu’on soit immergé dans cette époque. La déco, la vaisselle, la musique, les costumes, tout. Sauf pour les poils, bien sûr. On n’imagine même pas que les femmes puissent en avoir, et la culture, la photographie, le cinéma, l’art en général, ont un rôle crucial à jouer. 

N’a-t-on jamais montré de femmes poilues ? 

Juliette L : Pendant longtemps on n’a montré aucun poil. Puis c’est arrivé au XIXe siècle, en devenant un objet érotique. Il avait été tellement caché, que ça a choqué l’opinion publique. Les peintres ont commencé à faire des nus en montrant du duvet sur les zones intimes. Et donc ça a excité les gens. C’est pour ça que L’origine du monde est choquante. Elle est « scandaleuse » non pas parce qu’on montre un sexe mais parce que ça révèle au grand jour une pilosité féminine. C’était beaucoup trop intime et le spectateur était renvoyé à sa condition animale. 

Le premier confinement de 2020 a-t-il vraiment permis aux femmes de libérer leurs poils ? Et enfin pourquoi selon ce que vous écrivez, « s’épiler n’est pas une affaire de goût » ? 

Juliette L : On ne peut pas revendiquer que toutes les femmes de France ont le même goût. Dans cette logique, 99% des femmes se seraient réveillées un matin en se disant : « wow c’est tellement génial de m’arracher la peau. » Non. C’est comme le pantalon ou la jupe, il n’y a rien de naturel à s’épiler. Dans notre premier questionnaire (sur lequel s’appuie leur livre, ndlr), les femmes répondaient : « je le fais pour moi car c’est plus joli », mais si on creuse un peu, après, elles disent que c’est « pour aller à la piscine » donc le regard des autres comptent, ou « pour mon copain »… Là on a la réponse. Donc c’est bien à partir des autres (et souvent des hommes) qu’on s’épile. Le confinement a révélé que quand les femmes ne sortent pas de chez elles, les poils poussent. Beaucoup de femmes ont découvert leur poil et sa texture à ce moment-là : bouclé, long, dur, noir, blanc… Mais quand elles sont ressorties, les statistiques ont montré qu’elles se sont épilées à nouveau. 

Léa T : On a posé la question suivante aux femmes interrogées, pourquoi continuez-vous à vous épiler ? La plupart ont répondu : « parce que j’ai peur. » Peur du regard des autres, de ce qui pourrait arriver, que mon copain me quitte, que ma famille me rejette, mon patron, etc… C’est l’éclatante vérité du confinement : on ne s’épile pas pour soi. L’injonction à l’épilation est un moyen de contrôler la sexualité des femmes. Mais on sait que l’on vit dans une bulle algorithmique, la prise de conscience que ce n’est pas un choix, est quasiment impossible.


Parlons poil !, Léa Taieb et Juliette Lenrouilly, éditions Massot, 232 p.

Image à la Une : © Victor Taieb

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