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Murman Tsuladze. Quand l’absurde s’invite en costard au comptoir-istan

Murman Tsuladze. Quand l’absurde s’invite en costard au comptoir-istan

Manifesto 21 - Murman Tsuladze

Faire la rencontre des Murman Tsuladze, c’est quitter, l’espace de quelques heures, le carcan réduit d’une normalité étroite. Le trio casse le traditionnel jeu de la question-réponse, en proposant une réécriture de l’interview. À l’occasion de la sortie de leur EP, on a tenté de capter les ondes de ces ovnis venus de nulle part, au langage compris partout.

16H au café de l’Industrie. Sainte Période où les verres de vin venaient bercer nos après-midi attablés, et dernier jour avant le (re)confinement. C’est ici que le trip débute. Quelques secondes déjà et les Murman Tsuladze vous font décoller. « Krikor est gravement occupé. Il s’occupe de trouver un vaccin pour soigner la population, tout cela avec un piano en guise d’éprouvettes, tu imagines bien qu’il n’a pas pu se libérer. » Pour lui faire honneur, une photographie installée au centre de la table et la promesse de Zaouri de parler en son nom, grâce à ses talents de ventriloquie. Non, il ne s’agit pas d’un film de Quentin Dupieux, mais d’un avant-goût des quelques heures qui nous séparent du couvre-feu.

Entre fantaisie, jeu de rôle, réalité, authenticité, enjolivement et trips, le groupe croit dur comme fer en un leitmotiv simple, qui semble se résumer par : soyez qui vous voulez/croyez. Alors oui, certaines réponses sont à prendre avec des pincettes mais une chose est sûre : les Murman Tsuladze n’ont cessé de nous surprendre et de piquer notre curiosité. Une interview haute en délire mais pleine de beauté, entre Paris, Belgrade, Bruxelles et la Turquie, dont on ne sait toujours pas démêler le vrai du faux. Et pour quoi faire ?

Manifesto XXI – Quelle entrée fracassante ! Avec le cadre de feu Bacho, occupé à sauver l’humanité. Que faisiez-vous avant notre rencontre ?

Murman : En toute simplicité… J’écoutais un débat sur la Tchétchénie. Kadyrov fout la merde en Russie, donc les gamins font n’importe quoi. Entre Erdogan et Poutine, les Tchétchènes ont toujours été persécutés. On ne connaît quasiment rien sur eux, mis à part le pétrole, les massacres. C’est triste quand même. 

Zaouri : Ouais c’est vrai ça. À y réfléchir, je ne sais pas si je préfère travailler dans le pétrole ou le caviar. Et toi ?

Aucun des deux ! Bon, sinon pourquoi les Murman Tsuladze ? Un tip pour se souvenir facilement de votre nom ?

Murman : Ah ! Celui qui s’en souvient du premier coup l’aura vraiment voulu. Et puis, c’est aussi mon vrai prénom, Murman Tsuladze. Je suis Géorgien, de la descendance Murman Tsuladze. 

Zaouri : Moi c’est Zaouri de Marashkala, la capitale du Daghestan, république caucasienne de la fédération de Russie, proche, elle aussi, de la Tchétchénie. 

Pour une époque où les extrêmes explosent, mettre un peu de neutralité est un signe de paix.

Murman

Zaouri, quel est ton background ? 

Murman : Déjà, il faut savoir une chose PRI-MO-RDI-ALE : on vient d’un pays qui n’existe plus. Il était situé pile poil entre la mer Caspienne et la mer Noire. Il a été dissout, à la fin de l’URSS. Mais aucune nostalgie. Le concept de « pays » est assez vénal comme celui de nationalité. Archaïque ! Le côté retour vers le passé, non merci.

Zaouri : Alors moi j’étais avec la cousine de Murman, Redonda. Du coup on est devenus amis assez vite. 

Murman : Je connaissais déjà Zaouri de son groupe précédent, la Cicciolina. J’ai tellement aimé comment il jouait que je lui ai proposé de monter un groupe. J’avais déjà des sons préparés donc il était le musicien idéal pour poser dessus.

Krikor (ventriloque) : Je suis fils de pêcheur ! Je viens de Tbilissi. Personnellement, j’avais un champ de pêches juste à côté de celui du champ de pastèques de Krikor. Très vite, ça a matché tous les trois et les Murman ont commencé. 

Vous venez vraiment de « nulle part » ? 

Krikor : De nulle part. Pour une époque où les extrêmes explosent, mettre un peu de neutralité est un signe de paix. Outrepasser la nationalité, pour en créer une nouvelle !

Des vrais citoyens du monde. Vous utilisez la langue géorgienne dans vos chansons. Pourquoi ne pas réinventer une langue ? 
Murman : Regarde le français, il y a plus de mots arabes que de mots gaulois. Donc une langue, c’est la symbiose d’identités tellement variées ! On chante en géorgien, mais on intègre beaucoup de français aussi. Et les instruments aussi ont une langue ! Tu imagines le mélange. 

Vous êtes très attachés à un instrument en particulier, possible de nous en dire plus ?

Murman: Oui. Le saz ! En gros, on était en Serbie, il y a deux ans. C’était le moment où en Turquie, la lira était à son taux le plus bas, donc on a décidé de partir sur les routes pour trouver l’instrument parfait. Je suis adepte du saz et c’était l’occasion d’en trouver un pas cher. 

Sur place, comment avez-vous trouvé THE saz ? 

Murman : On a un très bon ami là-bas, qui nous a fait faire le tour d’Istanbul pour le trouver. À la fois électroacoustique, qui sonne bien, et la connexion surtout ! Je l’ai acheté dans une boutique de tapis volant, pas ceux de Saint Maclou ! Donc tu imagines la puissance.

Quel dévouement ! Et du coup à Istanbul, comment ça s’est passé ? 

Murman : À partir du moment où on a eu l’instrument, je lui ai proposé les chansons, il les a appris comme un âne par cœur ! Un peu comme les Français qui chantent en anglais et qui ne captent rien. Maintenant on écrit de plus en plus ensemble sur les nouveaux sons.

Zaouri : Je répétais tout par coeur sans vraiment capter mais les sonorités sont si vivantes, si vibrantes, qu’elles rentrent facilement.

Pourquoi as-tu « la flemme de danser », comme tu le dis dans un morceau ?

Zaouri : Un état un peu phase déprimé. En gros, c’était une représentation de l’État qui n’agit plus. L’État a la flemme de danser, il est paralysé, inactif. On a choisi de faire le clip en manif’ pour signifier notre pensée. La symbolique des métrages et dans la continuité de notre philosophie, on s’inspire de nos clips phares qui sont des outils de communication et d’expression puissants. 

Par exemple ?

Zaouri : Mon clip du moment c’est Rammstein, « Deutschland ». La critique de l’Allemagne est si violente ! Le clip est démentiel. Pareil pour « Amerika ». Les mecs, ce sont des génies, ils reprennent toute l’Histoire du pays en images pour mieux impacter les paroles ! Pareil, Kraftwerk, leur histoire c’est leur ADN. Nous on a envie de suivre cette identité revendicative. C’est pareil, les clips ce sont un peu nos bébés.

Et vos personnages ? Je sais bien que dans le fond vous êtes Zaouri et Krikor, mais j’ai cru entendre parler d’un certain Nunez ?

Murman : L’idée c’est d’oublier qui on est. On est musiciens avant tout. Les interviews à répétition sans âme, c’est pesant pour nous, le journaliste et le lecteur ! Du coup, autant rendre ça amusant. On se crée, on se transforme à chacune de nos rencontres. On est en évolution permanente !

Zaouri : L’idée c’est de parler de musique avant tout. Et surtout, on a voulu faire de Murman un personnage moral qui existe par lui-même. Indépendamment de nous.

Nous on veut rester indépendants. Les labels c’est le sheitan donc on gère tout par nous-mêmes.

Zaouri

Un personnage moral autonome ?

Zaouri : Le tout-puissant du monde que l’on a inventé. Les hommes dans notre monde on s’en fout qu’ils soient noirs, arabes, tout ce que l’on veut c’est s’entourer de gens beaux et intenses, sensibles et doux. Ah, point important : on déteste les gros beaufs ! 

Pas si ouverts alors ? 

Zaouri : Tu sais ce que sont les gros beaufs ? L’humour lourd, gras donc oppressant. C’est les mecs qui vont refuser toute sensibilité en jouant les gros durs, alors que c’est totalement faux, on est ultra sensible dans le fond. C’est un apport majeur pour plaire et être compris. Les beaufs réfutent cet aspect de leur être. Et nous, on n’aime pas ça. 

Murman : Moi je pensais qu’en arrivant en France, tout le monde était ouvert, féministe, éduqué. Et en fait c’est 1840. Le climat est tellement clivant. Paris c’est l’enfer ! Les mecs sont si machos, dans leurs gestes et leurs façons de penser, c’est assez bizarre à découvrir.

Zaouri : Moi qui suis né à Paris, la finesse à la française c’est du pipeau ! Pour moi s’il y a la classe à la française, c’est grâce aux étrangers ! Tous les gens qui sont ouverts ont une grand-mère qui vient de l’étranger. Le mélange, c’est le génome de l’humain. 

Krikor : La base de l’ADN c’est le cosmopolite, sinon on est consanguin.

Le beauf ce n’est pas le contre-exemple du cliché de l’élégance à la française  ?

Murman : Si le beauf est rustique oui, mais ce n’est pas le cas. Celui rue de Lappe c’est l’enfer. 

Zaouri : L’élégance à la française c’est de la valeur ajoutée. C’est nous qui avons érigé ça comme tel mais c’est de la merde ! Pareil pour l’Amérique. Jusque Trump, on idéalisait l’Amérique comme alors que ça fait bien longtemps qu’ils détruisent le monde. Il a ouvert les yeux à l’humanité donc limite merci à lui.

La scène c’est notre essence, à côté l’aspect virtuel c’est naze.

Krikor
Murman Tsuladze – « Au soleil, je ne veux plus me marier » (Réalisation : Murman Tsuladze)

Je comprends. Bon si on revient à Murman, vos premiers concerts ? 

Zaouri : Le plus marquant c’est Pete the Monkey, mais on avait déjà fait une quinzaine de dates avant ! Belgrade, Bruxelles, Serbie, Suisse. On s’est baladés dans toute l’Europe, de squats en squats, des coffee shops de Séville jusqu’aux concerts à Paris. Grâce à tous nos potes, on a parcouru l’Europe. Nous on veut rester indépendants. Les labels c’est le sheitan donc on gère tout par nous-mêmes.

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Votre rapport à la scène ? 

Zaouri : Moi j’ai un rapport passionnel à la scène, ultra exigeant, j’aime quand c’est rocky et pas quand c’est clean. Je peux rentrer dans des rages terribles.

Murman : On ne veut pas faire du clic pour du clic, notre musique elle marche en live surtout ! La scène c’est notre essence, à côté l’aspect virtuel c’est naze.

Votre plus grand souvenir en groupe ? 

Murman : Alors là ! C’est une bible ! Hummm… quand on a fumé avec Zaouri. J’avais plein de weed d’un côté, plein de CBD de l’autre, sauf que je me suis trompé de poche…

Zaouri : Il faut savoir que je ne supporte absolument pas l’herbe. Et je suis parti si loin, 8h de K.O. total, j’ai fait un voyage cosmique. On devait partager la chambre avec des Américains tellement déprimants, dans un hôtel minable ! C’était horrible. 

Krikor : Belgrade ! Un concert tellement fou, avec un vieil ampli soviétique/yougoslave qui éclatait les oreilles. On était quasi en burn-out du taf, on gérait tout nous-mêmes, les dates, les voyages, l’orga… En un an, on a fait 40 ou 50 concerts sans bookers, sans managers, et payés que dalle. J’en pouvais plus, et là j’ai ouvert la bouche, Krikor m’a dit « laisse-toi aller » et on a dansé comme jamais. Après un live, tu es encore en transe, faut enchaîner et ça devient fou.

Murman Tsuladze – « Au soleil, je ne veux plus me marier » (Réalisation : Murman Tsuladze)

Vous retournez en Géorgie ? 

Murman : Ah mais si tu veux une histoire de fou : notre dernière fois, la télé nationale est venue ! Là-bas on est des grosses stars. En gros, on devait faire un concert, mais il y a eu problème, une bonbonne de gaz a explosé dans un appartement dans la ville. Faut savoir qu’il ne se passe tellement rien là-bas, que c’était THE flash news de l’année.

On déteste tant être catégorisés, nous on est un global groove ! 

Zaouri

Une explosion de gaz ?!

Murman : Je te jure ! La télé qui était sensée nous interviewer a dû y aller illico. Et a repoussé le rendez-vous au lendemain matin. Le soir on a fait un concert et on s’est lâchés comme jamais. À 6h du mat’, on a annulé la télé parce qu’on n’a pas envie de courir après les médias. Mais, à 7h, qui frappe comme des malades à la porte ? La prod qui avait eu notre adresse par ma mère. Mon frère en caleçon qui ouvre et là, un chauffeur de taxi qui hurle : « Levez-vous, levez-vous, l’émission commence dans 30 min ! » Des malades. 

Ah quand même, ils vous voulaient vraiment ! Et dans l’écriture, les sujets qui vous inspirent ?

Krikor : Tout ! On brode autour d’un ressenti, d’une émotion soudaine. On aime bien mélanger des personnages, comme Viktor Tsoi, le Gainsbourg russe, et Wittkowski, qui discutent sur une barque dans la mer Noire. 

Un concert idéal dans le futur ? 

Murman : Moi un cabaret marocain avec que des shlags, et une première partie en traditionnel Laotien.

Zaouri : Une fête comme dans Amadeus, avec du Salieri ! Et on joue tous à l’envers ! Et j’aimerais que ce soit la pianiste qui a révolutionné le game, Khatia Buniatishvili, qui vienne pour nous ambiancer avec Buba Kikhabize, le génie géorgien par excellence, comme régisseur !

Et en featuring ?

Murman : L’Égyptien Omar Khorshid pour qu’il vienne faire des solos ! Néanmoins, il faudrait le ressusciter quand même… 

Zaouri : Les Suédois Viagra Boys ! 

Comment décrire votre musique, votre patte, vos clips ?

Zaouri : Se refuser à tout, on veut juste te dire : va voir ! On déteste tant être catégorisés, nous on est un global groove ! 

Murman :  « Ballade post-soviétique du futur. » Et pas ballade dans les Balkans hein ! Parce que les Balkans et le Caucase c’est pas du tout la même chose ! Le seul point commun c’est le turc et l’héritage ottoman. Tout pays en -stan, ça vient du perse. Regarde la Franzistan ! Ça peut servir partout, exemple : le casse-couillistan.

Krikor : L’andouillistan c’est le worst ever, l’insulte suprême.

Les conditions idéales pour écouter ? 

Krikor : Dans la bagnole tu mets « Raz Dva Tri » et là ça part ! Nous on veut changer les codes, on a des potes punk, rap, nos mamans, nos potes du bled, et chacun doit kiffer sans être clivant.

Murman : Mélanger toutes les classes sociales dans nos publics, des sans-papiers et des che-ri, on veut que tout le monde se retrouve et se lâche comme jamais ! 

Et pour la suite ? 

Aller loin ! Un concert secret dans les catacombes ? Pour nous le couvre-feu c’est une prohibition, alors suis-nous…

Avec joie !

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