L’art peut-il changer le monde?

«L’art peut-il sauver le monde?» J’étais nonchalamment allongée sur deux chaises au jardin du Luxembourg, dans la perspective d’une langoureuse sieste matinale sous le soleil printanier, lorsque deux étudiants en théâtre me posèrent cette question pour un micro-trottoir. Non sans avoir troublé mon repos, cette question philosophique éternellement actuelle m’a, comme dirait Kant, «réveillé(e) de mon sommeil dogmatique». Déjà, cela présuppose que le monde doit être sauvé, donc changé. Je crois que je n’ai pas besoin de développer ce point, il suffit de suivre l’actualité. Mais la véritable question, c’est : comment changer le monde?

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L’art est avant tout esthétique, l’artiste contemple le monde et en crée un à son tour. Peut-il avoir une action sur le réel, réguler les rapports entre les hommes, comme le ferait l’action politique? La démarche générale des avant-gardes artistiques au tournant du XXe siècle s’inscrit dans un projet politique, lié à la société qui leur est contemporaine. Ces mouvements artistiques veulent avancer, rompre avec le passé pour pouvoir projeter un regard neuf sur le futur. À l’origine, l’avant-garde est un vocable militaire désignant un groupe de soldats en première ligne, qui prend un risque pour le gros de la troupe. Il faut un certain courage pour se détacher des dogmes, des codes, des institutions qui pérennisent des idées classiques et vétustes sur l’art. Les avant-gardistes mettent alors toute leur ferveur au service d’un projet révolutionnaire touchant l’art, mais aussi le monde dans lequel ils vivent.

Changer le monde par l’art : l’imbrication entre révolution esthétique et révolution politique

La forme esthétique d’une oeuvre n’est pas gratuite. Le langage formel de chaque artiste, le sens qu’il donne à son activité peut véhiculer une idéologie particulière. Elle est clairement assumée chez les constructivistes et les productivistes russes. Ils développent dans la Russie postrévolutionnaire un art pratique et utile à la société, un art dans lequel l’artiste serait un ouvrier de l’art au service du peuple, plutôt qu’un individu original et génial. Rodtchenko, par exemple, prône un art fonctionnel, objectif et universel, afin d’améliorer les conditions matérielles de l’homme. Il favorise l’aspect pratique, autrement dit les arts appliqués. Après la révolution politique de 1917 (changer le régime et le gouvernement) doit suivre la révolution esthétique (en adéquation avec la nouvelle société que l’on veut mettre en place). Au nom de leur idéologie marxiste, ces artistes s’instiguent eux-mêmes comme les continuateurs d’un projet révolutionnaire sur le champ esthétique.

Tikhobrazov, intérieur, 1844, aquarelle. L’intérieur aristocrate est un genre qui se développe dans l’art élitiste de la Russie du XIXe siècle.
Tikhobrazov, intérieur, 1844, aquarelle. L’intérieur aristocrate est un genre qui se développe dans l’art élitiste de la Russie du XIXe siècle.
Tatline, maquette du monument à la Troisième internationale, vers 1919. La structure en forme de spirale tournante est en verre, en fer et en acier. Ce projet architectural constructiviste au modernisme fonctionnel était destiné à abriter la direction du Komintern
Tatline, maquette du monument à la Troisième internationale, vers 1919. La structure en forme de spirale tournante est en verre, en fer et en acier. Ce projet architectural constructiviste au modernisme fonctionnel était destiné à abriter la direction du Komintern

Non seulement idéologique, l’oeuvre d’art peut aussi être politique et s’inscrire dans la ligne culturelle d’un parti. Le groupe des surréalistes a en vain tenté d’atteindre la reconnaissance du parti communiste, ce qui est assez étonnant étant donné leur conception de l’art et de la vie, centrée sur le rêve, l’inconscient, l’imagination, le désir, les passions, le hasard, la folie. Les surréalistes veulent libérer les facultés de l’homme, réprimées par une société sclérosée, dominée par des valeurs bourgeoises. André Breton, chef de file de ce mouvement, écrit en 1935 : « ‘transformer le monde’, a dit Marx ; ‘Changer la vie’ , a dit Rimbaud ; ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un». Les deux mentors des surréalistes, l’un poète et l’autre théoricien du communisme, figurent bien leur projet de révolution, à la fois poétique et politique.

Mais quelles sont les limites d’un tel engagement ? Doit-on appréhender les oeuvres artistiques comme des manifestes politiques? Les futuristes italiens ont manifesté leur soutien aux «faisceaux italiens de combat» créés par Mussolini en 1919. Leur sensibilité les rapproche de ce mouvement politique, mais (heureusement) on ne saurait réduire l’amour de la vitesse, du progrès technique, de la machine, au fascisme mussolinnien. Nous pouvons admirer sans fasciser le dynamisme d’une automobile de Luigi Russolo, la puissance des couleurs saturées, le contraste agressif, mais aussi jubilatoire entre le rouge flamboyant et lumineux du fond et le bleu froid et ferreux de la carcasse métallique. La machine incandescente semble défier les lois de la pesanteur grâce au traitement stroboscopique du mouvement.

Russolo, dynamisme d’une automobile, 1912
Russolo, dynamisme d’une automobile, 1912

Il parait légitime pour un artiste de vouloir instaurer de la nouveauté sur son propre terrain, de changer le monde de l’art. Mais n’est-ce pas réduire l’art à un simple instrument que de le mettre au service d’une révolution politique? Concevoir la culture telle que la décrit Bourdieu, comme le moyen d’affirmer sa supériorité intellectuelle, comme un «capital symbolique» dont chacun pourrait user afin d’assoir un pouvoir d’ordre social, revient à nier l’existence d’un monde de l’art ayant ses propres dynamismes. Le monde de l’art n’est pas le simple reflet des relations de pouvoir dans la société. Malraux montre dans La création artistique que le «monde de l’art» évolue selon sa propre temporalité, il se renouvelle, tout comme le monde social dans lequel nous vivons : «le monde de l’art n’est pas celui de l’immortalité, c’est celui de la métamorphose». Peut-on penser une interrelation entre notre monde et le monde de l’art? L’art peut-il agir hors de son espace virtuel?

L’art peut changer notre vision du monde

L’art et ses créations nous affectent, il touche notre corps, mais aussi notre esprit. Il peut ainsi infléchir et modifier notre façon de penser et de percevoir. Si l’art ne peut pas changer le monde, il peut changer notre vision du monde. Plutôt que de modifier de manière concrète la vie en société, comme le ferait l’action politique, les avant-gardes artistiques accomplissent une révolution spirituelle. L’art est un champ de recherche et de création à part entière, capable de promouvoir une vision du monde neuve et d’avoir un impact sur le fonctionnement et les valeurs de la société. La preuve, c’est que de nombreuses théories scientifiques sont élaborées en continuité avec les spéculations artistiques. N’importe quel peintre du dimanche sait, grâce à sa pratique, que l’on produit la lumière avec la couleur sur la toile. Et pourtant, il faut attendre Newton au XVIIe siècle pour abolir dans les moeurs la distinction entre la couleur et la lumière!

Les artistes de la première Renaissance ont posé sur le monde un regard nouveau, en rupture avec la vision du monde panthéiste du Moyen-Âge. L’invention de la perspective par les artistes florentins du Quattrocento a des conséquences indéniables dans l’histoire des idées. L’architecte humaniste Alberti invente en 1435 le procédé pictural de «perspectiva artificialis» (la perspective géométrique au point de fuite central) dans son traité De Pictura. Toute la composition graphique s’articule autour de ce point de fuite indiquant le point de vue du spectateur. Cette perspective anthropocentrée (axée sur l’homme) est donc en osmose avec l’esprit humaniste qui va dès lors dominer l’intelligentsia européenne. Pour Alberti, le tableau est comme une «fenêtre ouverte» à travers laquelle nous regardons le monde. Léonard de Vinci ajoute que le tableau est une paroi de verre. Il serait fâcheux d’oublier son existence, sous peine de se heurter à cette vitre, symboliquement teintée et filtrée par le regard du peintre, tels des moucherons avides d’air pur et désireux de folâtrer dans la nature accueillante de paysages bucoliques. Erwin Panofsky rappelle que la perspective est une forme symbolique, pas la représentation réaliste et scientifique de notre perception visuelle. L’art du Quattrocento, propre à l’état d’esprit de ses créateurs, traite l’espace physique sur le modèle de l’espace géométrique (il prépare donc le terrain à la science physico-mathématique moderne promue par Galilée). L’art ouvre la voie à la science, car sa représentation du réel traduit une pensée du réel.

Maître de Tahull, la fresque catalane Maestas Domini à Barcelone, au XIIe siècle : le traitement de l’espace céleste est typiquement médiéval (par superposition de plans, sans effet de profondeur).
Maître de Tahull, la fresque catalane Maestas Domini à Barcelone, au XIIe siècle : le traitement de l’espace céleste est typiquement médiéval (par superposition de plans, sans effet de profondeur).
Fra Carnevale, perspective architectonique, XVe siècle : la construction est rigoureuse et géométrique, typique de la Renaissance. L’homme et ses oeuvres architecturales sont au centre de la représentation.
Fra Carnevale, perspective architectonique, XVe siècle : la construction est rigoureuse et géométrique, typique de la Renaissance. L’homme et ses oeuvres architecturales sont au centre de la représentation.
Miró, la ferme,1921-1922 : le regard du spectateur se perd dans le grouillement inquiétant de formes éparpillées de manière aperspective sur la toile.
Miró, la ferme,1921-1922 : le regard du spectateur se perd dans le grouillement inquiétant de formes éparpillées de manière aperspective sur la toile.

La Renaissance n’est pas une avant-garde, mais elle incarne bien la force de rupture qui est celle de l’art en général. Sans se réduire à une telle lecture, l’art est un prisme intéressant pour l’analyse sociologique, anthropologique et politique d’une époque. À l’aube du XXe siècle, les avant-gardes artistiques européennes renient l’exigence illusionniste héritée de la Renaissance, dont la perspective. Ce rejet n’est-il qu’une question esthétique? Rien n’est moins sûr. Changer les formes et les règles de l’art, c’est s’affirmer dans son époque. Entre passé et futur, les avant-gardes aspirent à la rupture et au renouveau. Car la destruction appelle une renaissance!

Oui, l’art change le monde et l’homme, mais le processus de transformation est lent et n’est pas la mainmise d’une volonté particulière. Si on doit donner à l’art une fonction, c’est de questionner le monde, nous surprendre, ébranler notre façon de voir les choses, pour penser un avenir différent, et pourquoi pas meilleur? On ne peut que regretter la dévalorisation de cet aspect fondamental de la culture dans une société privilégiant exclusivement la recherche scientifique, l’économie, la finance, grosso modo tout ce qui permet de trouver aux crises les solutions concrètes les plus immédiates possible. Oui, la politique doit se préoccuper avec pragmatisme du futur proche. Mais, l’art transforme le monde plus profondément, dans un mouvement lent et non prévisible. Il n’en est pas moins essentiel.

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