YSL POP STAR

yvessaintlaurent-popstar-manifesto21
Yves Saint Laurent par Andy Warhol

Pendant un entretien avec l’historienne de mode Florence Müller à propos de la maison Saint Laurent, je lui pose une question qui surgit spontanée après des mois de réflexion sur la vie de cet extraordinaire personnage : « Pourrait-on définir Yves Saint Laurent de couturier pop ? ». Après un temps de réflexion, Madame Müller affirme que « Oui ! Absolument ».

Il n’est pas évident de comprendre pourquoi cette définition colle si bien à l’œuvre de M. Saint Laurent, même si, presque surement, vous ressentez vous aussi une atmosphère pétillante et vivement coloriée lorsque je vous parle de cet artiste. Parcourons donc ensemble les étapes qui, pendant cette conversation avec Madame Müller, nous ont menées à cette presque évidence : M. Saint Laurent était une pop star.

Je vais donc commencer, comme souvent lorsque l’on écrit à propos de Saint Laurent, par l’épaule. Issu d’une famille bourgeoise, Yves Matthieu Saint Laurent détestait pourtant la bourgeoisie. Ce n’était pas un rejet insensé d’enfant borderline souhaitant se séparer brutalement de son milieu d’origine : c’était une réflexion sur la femme de son temps, sur le monde qui l’entourait et donc, sur la mode, mieux, sur le style. Élève de Christian Dior, il avait développé une approche de la couture complètement en opposition à celle de son maitre : si pour M. Dior la femme devait s’adapter au vêtement, pour M. Saint Laurent le vêtement devait suivre le corps de la femme. La première école de pensée donne comme résultat une posture plutôt rigide, carrée : la femme est immobile, elle subit le monde qui l’entoure, elle se fait regarder sans pouvoir vraiment agir. Le buste est rigide du fait que la taille se situe au niveau du bassin et elle est souvent marquée par un corset. Des baleines peuvent contribuer à accentuer cet effet « dos de danseuse ». Cette image traduit parfaitement la technique Dior :

manifesto21-mode-popculture-dior
Christian Dior, collection « Cygne » robe « Cygne noir », 1949

M. Saint Laurent mène sa révolution technique et idéologique en déplaçant le centre d’équilibre du tour de bassin à l’épaule. C’est donc à partir de l’épaule que le vêtement Saint Laurent se dessine, le tissu est d’ailleurs déroulé sur le mannequin des épaules vers les bas. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Cela signifie que la posture « nonchalante » et « jemenfoutiste » est née. En haussant la taille au niveau des hanches et en renforçant le volume des épaules, on obtient des pièces qui permettent à la femme de bouger librement. La conclusion de cette réflexion formelle est bien sûr le smoking, un vêtement d’homme transformé en vêtement pour femme. Une pièce élégante devenue quotidienne et asexuée. C’est de la pure provocation. Sur ces photos nous voyons que la nouvelle liberté de mouvement acquise par les femmes, permet la création de la posture que l’on pourrait appeler « x » : une épaule plus haute que l’autre, car la main est rigoureusement dans la poche (la plupart des pièces Saint Laurent ont des poches, même certaines robes), un bras libre (les manches sont bien souvent amples), une jambe qui maintien l’équilibre du corps, l’autre pliée ou bien en mouvement. Une allure, donc, empruntée aux bad boys qui devient, désormais, la « gestuelle des femmes libres » comme le dit Madame Müller.

smoking-yves-saint-laurent

manifesto21-saintlaurent

Le but de cette explication pratique était de montrer qu’à travers des partis pris techniques, un créateur de mode peut faire passer des messages à son public. Autrement dit, il n’y a pas de révolution artistique sans qu’il y ait de révolution technique au préalable. Ainsi, avec le smoking de 1966, M. Saint Laurent traduit l’atmosphère de son époque : l’heure est à l’émancipation des femmes, des revendications des jeunes, le monde s’accélère et les jeunes filles doivent bouger avec lui.

M. Saint Laurent voulait habiller la rue. Non pas les bourgeoises, bien trop figées et anachroniques, mais les filles de son âge qui, comme lui, vivaient avec frénésie cette époque de transition. Une approche extrêmement pop donc : finie l’ère des Balenciaga enfermées dans leur tour d’ivoire, le couturier fait entrer dans les grandes maisons de luxe l’air frais de la rue. Il le fait par l’invention d’une allure : le but n’était pas, pour Yves Saint Laurent, de sortir des collections différentes chaque saison, mais d’offrir aux femmes un vestiaire complet capable de leur donner un style, de leur faire porter une vision du monde. Pour cela, il s’inspire des vraies gens, non pas des riches clientes : il crée la blouse, le trench, le jumpsuit… autant de pièces inspirées des tenues des paysans, des marins, des classes populaires en somme. La sienne est une réflexion autour du mouvement : comme il l’avait affirmé, chaque vêtement part d’un geste. S’il n’y a pas de geste, il n’est pas possible d’imaginer le mouvement du tissu.

Inspiré de vraies personnes qui l’entouraient (Loulou De la Falaise, Betty Catroux, Victoire Doutreleau, etc.), M. Saint Laurent a défini le style de la femme moderne. Ce style est celui de la femme active, de la femme qui s’autogère, de la fille qui s’habille avec discrétion, mais qui donne à ses vêtements un grand charisme, du seul fait d’être comme elle est. Si cela ne devait pas vous suffire pour voir en quoi Yves Saint Laurent est un couturier pop, allez regarder une vitrine Maje, Sandro, The Kooples, Zadig & Voltaire, Isabel Marant… Même Zara. Ces petites vestes, ces jeans, ces baskets, ces petits pulls confortables, ces perfectos : ce sont des cadeaux de M. Saint Laurent, les armes qu’il a données aux femmes pour affronter le monde contemporain.

manifesto21-mode-popculture
Des tenues Sandro et Maje traduisant les influences de Saint Laurent

Mais ce n’est pas fini. Comment ne pas ériger à créateur pop l’inventeur du prêt-à-porter ? À vrai dire, Yves Saint Laurent n’aurait pas fondé Rive gauche sans que la vision commerciale de Pierre Bergé se soit imposée. Il fallait un certain flair pour comprendre que vendre des vêtements pour les jeunes des seventies et surtout, les vendre à la bonne clientèle nécessitait une stratégie ad hoc. Le premier magasin Rive gauche était situé près de la Sorbonne : quartier étudiant donc, afin de rester véritablement proche de la génération qu’il fallait habiller. Yves Saint Laurent se reconnaissait plus dans le style rive gauche que dans la haute couture, raison pour laquelle il songera plusieurs fois à se débarrasser des collections plus haut de gamme. Pierre Bergé, directeur administratif de la maison, partageait cette vision, qui consistait tout simplement à lancer le concept du « fast fashion », du magasin de vêtements aux prix accessibles permettant de ne pas se sentir en décalage vestimentaire avec son époque. Or, Rive gauche restait un label cher pour la plupart des jeunes, mais cette expérience pionnière a sans doute permis la démocratisation de la mode.

Si vous me demandez à quel moment la mode a-t-elle vraiment découvert les bénéfices de la pop culture, je vous dis en 1965 avec la robe Mondrian. Cette création porte plusieurs innovations : du point de vue de la ligne, la Mondrian est courte et droite, exactement à l’opposé de ce que faisait M. Dior. Également surprenant a été le choix des matériaux : elle est constituée de carreaux en jersey et lainage cousus ensemble. Autre grande avancée, la mode pioche sans pudeur dans le monde de l’art figuratif : c’est en lisant un livre sur Mondrian que sa mère lui avait offert que le créateur a eu l’idée de transformer ces monochromes tape-à-l’œil en imprimés textiles. Les années 1960 s’annoncent déjà pop. Des matières souples, une coupe fonctionnaliste et des couleurs dignes d’une réclame : quatre ans après l’ouverture de sa maison, M. Saint Laurent affiche à travers cette robe son manifeste.

manifesto21-mode-popculture-saintlaurent
Collection Pierre Bergé et Yves Saint Laurent, robe Mondrian.

Au-delà du concept « robe Mondrian » qui est en soi pop, ce qui est encore plus pop et « vulgairement » commercial est sans doute le succès planétaire rencontré par ce véritable premier must have de l’histoire. Cette robe incarnait savamment ce que les femmes des années 1960 voulaient porter, et pas que les femmes aisées. Ainsi, ce modèle fut copié, imité, des licences furent signées… des reproductions étaient disponibles dans les plus gros magasins du monde. À tous les ennemis de l’imitation à grande échelle, M. Saint Laurent répondait avec ce mélange de super luxe et de super accessibilité. Saint Laurent, que le sociologue Pierre Bourdieu définissait comme étant « un couturier de gauche ».

Nous pourrions citer plusieurs autres exemples de produits Saint Laurent devenus iconiques et nous pourrions analyser la stratégie de communication de Pierre Bergé en long et en large. Le parfum-scandale Opium en serait alors l’emblème. Cependant, il est plus intéressant de constater que M. Saint Laurent a tout simplement créé un métier, celui de styliste. « Le dernier des couturiers et le premier des stylistes » affirme Florence Müller. Définir Yves Saint Laurent uniquement comme un « couturier pop » serait réducteur et faux. Il a été le dernier de ces créateurs qui, ciseaux à la main, travaillaient avec l’atelier, dans l’atelier, comme des artisans. Il était capable tout à la fois de construire la stratégie marketing de la maison, d’adopter un esprit business et de se comporter, en somme, en directeur artistique. Bergé et Saint Laurent ont fait la transition entre la tradition (représentée par les couturiers : Chanel, Dior, Givenchy, Balenciaga, etc.) et la mondialisation (incarnée par les stylistes : Karl Lagerfeld, John Galliano, Marc Jacobs, Nicolas Ghesquière, etc.).

Nostalgique du temps passé, tourmenté par des fantasmes créatifs anachroniques, constamment à la recherche d’évasion, Yves Saint Laurent n’avait pas l’allure ni la personnalité d’une pop star. Son amour de la qualité, du savoir-faire, de la coupe bien faite, du made in France en somme, en font l’homme le moins « commercial » de son temps. Loin des délires de Pierre Cardin, de Carven et de ses autres contemporains, Yves Saint Laurent était « pop » tout simplement parce qu’il sentait son époque. Il percevait la fin d’un système et la naissance d’une nouvelle société. Société qu’il a habillée sans réellement y trouver sa place.

J’ai interrogé Madame Müller quant à la façon dont elle envisageait le rapport entre Yves Saint Laurent et le temps. C’est relativement simple : cela se résume dans le fait d’avoir créé pour son époque. Y avoir apporté sa contribution, avec simplicité et sans trop en faire. Car de Betty Catroux à Cara Delevingne, de ma mère soixante-huitarde à moi, nous nous habillons toutes en Saint Laurent.

 

 

 

Spread the love !
  •  
  •  
  •   
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
More from Costanza Spina

« Passport » d’Alexander Chekmenev. Indépendance post-soviétique

Dans le cadre du festival Photo Saint-Germain, la Galerie Folia expose du...
En savoir plus

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *