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Young Coconut : « Le club n’est pas une zone de non-droit »

Young Coconut : « Le club n’est pas une zone de non-droit »

Actuellement en résidence à Hotel Radio Paris, le jeune DJ Young Coconut prend le temps de réfléchir aux urgences qui traversent le milieu de la nuit dans cette période où toute l’industrie aspire à une réouverture des clubs. Dans ses mix, à la radio ou depuis sa cuisine, il nous rappelle : le dancefloor est un espace fortement politique, où les oppressions sexistes et racistes ne sont pas recalées par la sécu à l’entrée.

En résidence à Hotel Radio Paris depuis peu, les sets de Young Coconut enflamment les ondes depuis bientôt deux mois. Entre invité·es de marque (Jeune Pouce ou encore Sylvere) et beats qui nous donnent envie de nous téléporter en club, les lives de l’artiste ont de quoi nous motiver à la lutte. Car c’est bien cela dont il est question, dans la rue comme sur la piste de danse. Rencontre, en un soir de mars, dans la ballroom du jeune DJ, entre « self kiff » et danse engagée.

Manifesto XXI – Salut Young Coconut. Première question : est-ce qu’il est important pour toi de te situer pour faire ta musique ?

Young Coconut : C’est bien plus que ça. Je n’aime pas qu’on me définisse par mon physique et ça arrive souvent dans l’industrie musicale. Quand tu es une personne racisée, on va te coller des étiquettes : une chanteuse noire doit faire du RnB ou de la soul, sauf que non, pas forcément. C’est un peu pareil pour le DJing : on a plus l’habitude de voir des DJ blanc·hes qui passent de la techno et des DJ noir·es de l’afro par exemple. Dans la plupart des clubs, ce sont des blanc·hes qui sont derrière les platines. Heureusement que c’est en train de changer mais c’était comme ça. Et puis, quand j’ai commencé à mixer et à inviter d’autres artistes à jouer avec moi, je trouvais important de donner de la place à des personnes issues de groupes minoritaires.

Les personnes racisées sont souvent un peu mises de côté derrière les platines. Il y a encore beaucoup de travail.

Young Coconut

Dès mes débuts, j’ai eu la chance de m’affilier à un collectif qui s’appelait Mélange (à la base une marque de vêtements upcyclés) qui avait pour idée de mélanger plein de gens de milieux différents, de les rassembler dans des soirées. Et ça marchait super bien ! La première fois que j’ai mixé, c’était pour eux et ça a créé un vrai melting-pot qu’on ne voit pas souvent à Paris. 

Le mouvement #StopAsianHate est en train de s’amplifier, surtout aux États-Unis. Est-ce que tu penses qu’il y a aussi quelque chose à faire aussi du côté des violences racistes envers les personnes de la communauté asiatique dans les clubs et du milieu de la nuit ?

Carrément, là-dessus on est encore bien en retard. Les États-Unis sont en avance pour reconnaître le problème. Avant de faire quoi que ce soit en France, je pense qu’on est encore dans le déni complet que ce genre de choses horribles arrivent aussi ici et que la scène musicale n’est pas épargnée.

Young Coconut © photo Étienne Glénat

Depuis mars 2020, tu as beaucoup mixé en ligne, dans ton salon, avec tes potes. Ça a changé quelque chose dans tes sets d’être un DJ assigné à résidence ?

C’est particulier pour moi car j’ai commencé à mixer en 2019 et il y a vite eu la crise du coronavirus. J’ai eu ma première date en novembre, puis très vite d’autres propositions, mais malheureusement ça ne s’est pas fait. C’était très étrange car j’étais en pleine lancée, avec plein de projets, et tout est tombé à l’eau. En plus de mon activité de DJ, je suis aussi cinéaste/auteur donc j’ai commencé par me focus là-dessus pendant le premier confinement. Mais au bout d’un moment, l’envie est revenue de faire rire et danser les gens. J’ai vu que beaucoup de gens étaient dans le mal et je me suis dit : quitte à m’entraîner, autant me filmer et voir ce qu’il se passe. Et j’ai de la chance, je vis avec deux femmes qui m’inspirent beaucoup. On a lancé le premier livestream avec mes colocs qui dansaient derrière et elles ont complètement vidé ma chambre pendant que je mixais. Ça faisait rire les gens alors pourquoi ne pas continuer ? L’idée était de changer de pièce à chaque livestream. À un moment, on était dans la cuisine, et pendant que je mixais mes colocs cuisinaient. Je me suis rendu compte de cette capacité à donner du bonheur aux gens alors j’ai continué pendant six semaines. On est resté·es dans la cuisine et c’est devenu ça : on fait à manger, on partage les recettes, et je mixe.

Manifesto 21 - Young Coconut
© Mical Valusek

Après une pause, quand les choses ont commencé à réouvrir, j’ai eu l’idée de continuer et, en plus, d’inviter des DJs à faire ça dans ma cuisine, en « vrai ». On a alors lancé les mix pour une bonne cause, intitulés « Coco + les cocos ». On partageait des liens pour soutenir financièrement des associations, en parallèle de notre stream. On a soutenu le comité Adama, Acceptess-T. Pour la troisième session avec Andy4000, on dirigeait vers une liste d’associations. L’idée c’était de se faire plaisir tout en faisant une bonne action. Il nous semblait important de ne pas « juste » danser et tout oublier, car la situation était extrême. Ça me faisait du bien de faire ça. On peut faire beaucoup de choses depuis chez nous. 

L’année dernière je me suis demandé : à quoi ça sert d’être DJ ? Comment faire plus que juste faire danser les gens ? Comment puis-je faire ma part dans la lutte en étant DJ ?

Young Coconut

Tu penses que danser dans un club c’est faire partie de la lutte ? 

C’est tout à fait faisable et c’est quelque chose que j’expérimente en ce moment. Comment est-il possible de faire un DJ set engagé ? En commençant par le choix de mes sons. L’année dernière je me suis demandé : à quoi ça sert d’être DJ ? Comment faire plus que juste faire danser les gens ? Comment puis-je faire ma part dans la lutte en étant DJ ? La solution que j’ai trouvée est de demander aux institutions qui m’invitent à mixer de verser un pourcentage de mon cachet à une association. Pour que ça ne vienne pas de ma part, mais pour que les institutions soient sensibilisées au fait qu’elles peuvent elles aussi verser leur argent dans de bonnes causes. On a tous et toutes notre part à faire. 

Quand les clubs rouvriront, il faudra totalement changer sa manière de faire du DJing. Je pense aux propos engagés du DJ et musicien Simo Cell avec lesquels je suis entièrement en accord. Il rappelle qu’il ne faut par exemple pas oublier l’impact écologique qu’on a en tant que DJ, quand on te booke tous les week-ends dans des pays différents. C’est extrêmement important de donner du plaisir mais il ne faut pas oublier tout ce qui se joue derrière.

Tu commences une résidence à Hotel Radio Paris. Que va te permettre d’explorer cette expérience ? 

Mon idée de base est de faire le show avec des invité·es issu·es de groupes minoritaires, d’explorer les idées du « self kiff » et du « bedroom bash ». Je veux ainsi créer un safe space dans un lieu intime : la chambre à coucher. Pendant la résidence, je ne vais inviter que des femmes, mes copines par exemple, et faire en sorte qu’elles se sentent en sécurité. En club, les femmes ne se sentent pas toujours super bien et je souhaitais agir pour changer tout ça. En ce sens, il me semblait tout naturel d’avoir pour première invitée Jeune Pouce qui est à la base du « self kiff ». Elle se kiffe, elle est belle, intelligente, et elle s’approprie le regard qu’on porte sur elle. Je trouve que c’est important d’apprendre à s’aimer et de se sentir beau ou belle, bien. Je veux donner l’énergie de se kiffer, de se respecter.

Dans ton travail, tu mixes des hits pop comme ceux de Rosalia avec des chants de protestation, des sonorités beaucoup plus industrielles, du reggaeton, des monuments de la culture ballroom, etc. Où est-ce que tu penses situer ta musique dans ce mélange ?

Je ne me situe nulle part. Le plus important pour moi est de danser et de ressentir des vibrations, à la croisée entre mon travail de musicien et celui de réalisateur. C’est un luxe dans la musique, on peut juste réagir à un son sans avoir à se justifier. Alors que quand tu vas voir un film, après on demande ton avis, ce que tu as aimé ou pas : il faut savoir se défendre et s’expliquer. En club non : à aucun moment quand t’arrives sur la piste de danse, que tu réagis à un son alors que personne ne danse dessus, on ne va venir te voir pour te demander pourquoi tu danses. En ce sens, le ballroom est une source d’inspiration, pour sa musique entraînante mais aussi toute la culture qu’il y a derrière. C’est quelque chose d’extraordinaire ! La liberté que ça donne aux personnes freaks ! Le ballroom crée un espace où les invité·es sont en sécurité, tu peux être qui tu veux. C’est un peu ce que j’essaie de créer sur des plateformes diverses. Et dans les genres qui me font danser plus que d’autres, je pourrais citer la Jersey club ballroom, la Baltimore club ou la hard drum. J’aime cette idée de cultures qui dansent.

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Arrête-moi si je me trompe, mais il me semble que dans les mix de ton SoundCloud, on entend surtout des voix masculines. Qu’en est-il dans les mix de ta résidence ?

J’ai choisi de ne mixer que des femmes à Hotel Radio Paris. Ce qu’il y a sur mon SoundCloud n’est plus trop représentatif de ce que je fais maintenant. Dans ma résidence, j’essaie d’explorer ce que c’est pour les hommes, le « self kiff ». Pour moi, c’est cette idée de respecter les femmes et de se sentir bien, mais aussi se dire que c’est ok d’arriver en club et de danser librement, de passer au travers des jugements.

Tu avais fait un mix pour Manifesto XXI l’année dernière. Un an après, est-ce que ton approche de ta musique a évolué, et si oui comment ? 

Oui, au premier abord je me dis que je mixais tout le temps les mêmes choses. J’ai appris entre-temps à manier plein de BPM différents, d’un tempo rapide à un plus lent, mais aussi à m’adapter au format de la radio.

Young Coconut pour Manifesto XXI

Quelle est la première chanson que tu passerais dans un club de nouveau rempli après cette petite fin du monde ? 

J’aime beaucoup « Dont Talk to Me » de SCRAAATCH, donc ça pourrait très bien être ça. C’est très représentatif de mon mood général quand je suis en club : je suis là pour danser et c’est tout. Juste danser.

Il ne faut pas faire des clubs des endroits où l’on peut tout oublier, ce n’est pas comme ça que ça marche.

Young Coconut

Envie de rajouter quelque chose ?

Oui. J’ai un message important que j’ai envie de faire passer : il est temps pour les hommes de rejoindre le mouvement féministe et de faire notre part. Nous n’en faisons pas assez. Les hommes ont peur de se sentir illégitimes ou de ne pas savoir ce qu’il faut faire pour aider dans la lutte. Mais un homme peut être féministe. Je l’ai compris grâce à mes copines qu’en tant qu’homme, ce n’est pas qu’on peut être féministe mais qu’on doit l’être. Il est très important pour nous tous de faire notre part, dans le féminisme mais aussi dans toutes les autres luttes. Il faut se demander : que puis-je faire moi pour faire avancer les choses ? Dans ce sens, il ne faut pas faire des clubs des endroits où l’on peut tout oublier, ce n’est pas comme ça que ça marche. Il y a beaucoup de gens qui ne se sentent pas bien en club, comme les femmes, les personnes racisées qui se font refuser à l’entrée. Le club n’est pas une zone de non-droit. Il y a un énorme travail à faire. Il est important de prendre ce temps de réflexion avant que tout ne rouvre. Il ne faut pas recommencer comme avant. Quand les clubs vont rouvrir, il faut avoir amélioré les choses et non pas revenir deux ans en arrière.

Photo à la une : © Mical Valusek

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