Wayne. Évasion shoegaze

© Judith Lapara

Wayne, c’est une certaine idée de l’héritage rock alternatif, dans le son bien sûr, mais dans les valeurs aussi. Une certaine idée du rapport physique à la musique, du don de soi. Du do it yourself. De l’authenticité et de la sincérité aussi. Savant shoegaze dont la douceur n’a d’égal que la rugosité, le son de Wayne est un son qui ne ment pas, qui ne se cherche pas d’excuses ni d’artifices superflus. Un son tendu, viscéral, fier de ses aspérités. Et propice à de délectables évasions auditives.


En concert vendredi 9 mars à l’International (gratuit) / Paris 11e

Manifesto XXI – Quel a été le déclic pour monter ton projet solo ?

Wayne : J’y ai toujours pensé, j’avais des trucs à sortir, j’ai participé à plein d’autres projets de groupe, composé à plusieurs, mais là je ressentais le besoin d’être libre dans la création, d’aller au bout de mes idées. Un jour j’ai composé un morceau dans ma chambre, il y a quatre ou cinq ans, je me suis dit « ah cool », je l’ai laissé reposer, et je suis revenue plus tard dessus, c’était « Alive », un morceau que j’ai sorti il y a un an.

Au départ je ne voulais vraiment pas le sortir, puis au final je me suis dit « Écoute t’as rien à perdre, tu vas créer un petit Facebook, un petit Soundcloud, et sortir tes petits morceaux. »

J’ai commencé par partager « Alive », puis d’autres démos, ça s’est fait petit à petit, il n’y avait pas de directive particulière, l’idée c’était juste de sortir mes morceaux et de les faire écouter à qui voulait les écouter.

Tu trouvais que c’était une pression particulière d’assumer un projet solo ?

Cette pression elle a existé avant de sortir les morceaux en fait. Je me mettais énormément de barrières, jusqu’au jour où j’ai franchi le truc en me disant j’ai rien à perdre. Ça m’a permis de désacraliser le fait de sortir mes morceaux et de les faire écouter. À partir de là la pression est partie et s’est transformée en d’autres pressions différentes.

Mon objectif maintenant c’est vraiment de sortir des morceaux, d’arrêter de les stocker, parce que comme la plupart des musiciens je compose beaucoup, en attendant de sortir un disque. J’ai décidé d’arrêter de me prendre la tête avec ça, si j’ai un morceau qui me plait je le sors.

Dans une dynamique plutôt de flux où l’immédiateté prime, comme le font les rappeurs depuis un moment déjà et de plus en plus d’artistes ?

Oui, j’en ai marre de me donner des échéances, que je n’arrive de toute manière pas à respecter. Tu joues ton titre en concert, tu le sors, sans forcément en faire un événement autour d’un format particulier. Pour être dans quelque chose de plus naturel en fait.

Est-ce que tu penses que c’est l’avenir cette formule, où le flux l’emporte sur le format ?

Moi je suis très attachée à l’objet du disque, mais je me rends compte que l’objet coûte cher, prend du temps à fabriquer, et j’aspire à plus de rapidité, de simplicité. Je veux me forcer à ne pas trop réfléchir là-dessus, tu fais ton truc tu l’envoies et c’est tout, transmettre le morceau directement à la personne, de toute manière les gens écoutent tout sur Internet aujourd’hui.

Mais en gardant quand même l’horizon du disque à un moment-clé ?

L’idéal pour moi, qui aime tenir l’objet disque dans la main, serait évidemment de sortir des EPs physiques plus que des titres sur internet, ce n’est pas un choix, c’est une adaptation pragmatique.

Est-ce que l’identité esthétique du projet t’est venue intuitivement où ça a plutôt été un long cheminement ?

Le premier morceau que j’ai composé seule je ne savais pas où j’allais, c’est normal. Mais en le faisant écouter autour de moi, tout le monde m’a dit « Mais c’est tellement toi », les gens l’ont pris comme une espèce d’évidence, que moi je ne voyais pas forcément. Je ne me pose pas de questions, je sors les trucs comme ils sortent, instinctivement. Et il se trouve qu’au final, quand tu écoutes l’ensemble des morceaux, il y a quelque chose qui les rattache.

Je compose plein de styles différents chez moi, mais j’ai envie de garder pour ce projet une ligne cohérente avec ce que j’ai commencé à tracer.

L’instrumentarium du projet tu l’as défini en amont ou au cours de ton travail de composition ?

Au tout début c’était vraiment guitare/voix, et depuis j’ai trouvé au fur et à mesure plein d’astuces qui me permettent d’unifier et de singulariser mon son, que ce soit via mon accordage, ma manière de mixer…

J’ai eu beaucoup d’idées farfelues, comme intégrer un instrument rarissime que personne d’autre n’utilise. Puis au final je me suis que je m’en foutais d’être unique ou pas, je voulais juste que ça me ressemble, du coup je me suis dit « Essaye des trucs avec ta guitare, creuse avec ce que t’as ».

Donc pour composer j’utilise simplement une basse, une guitare, et des sons percussifs.

© Judith Lapara

Il y aussi tout une partie de ta musique qui découle d’un travail de sound design et de texture plus que de composition, comment t’est venu ce goût-là ?

En gros quand je compose un morceau j’ai ma guitare, je bidouille pas mal dessus, puis je trouve généralement très rapidement le riff et une mélodie de voix, que j’enregistre. Je compose ensuite le reste de l’arrangement. En général j’ouvre une piste, j’enregistre le morceau de A à Z, puis une deuxième piste de A à Z… Ce qui fait qu’au final, j’ai plein de pistes avec plein de matière.

La base du morceau est souvent bouclée en une demi-heure, ce qui me prends le plus de temps c’est les détails, y compris ce que t’appelles le sound design. Je reviens souvent sur les pistes qui ont déjà été multipliées par quinze, je les bidouille, je les trafique, je les coupe, je fais des vagues… Et c’est là où je travaille vraiment cette espèce d’ambiance.

Toute cette partie du travail tu la fais sur ordinateur du coup, pas avec des pédales analogiques ?

À l’enregistrement, pour des raisons pratiques, je le fais sur ordinateur, par contre pour les concerts on change les textures, et là on a vraiment le plaisir avec mon guitariste de bidouiller le son, de trouver la bonne pédale… C’est une partie que j’adore.

Il y a un parti pris très organique dans le projet, pourquoi ?

C’était une évidence pour moi car j’ai toujours écouté du rock, des musiques organiques qui crachent quelque chose, je ne me voyais pas avec des machines. Alors on est à l’abri de rien, je ne suis réfractaire à rien (mis à part l’accordéon), mais je tenais jusqu’ici à ce que ce soit quelque chose d’organique.

Est-ce que pour toi « organique » équivaut à « authentique », « sincère » ?

Je pense qu’on peut être très sincère derrière les machines, ça dépend de la personne et de son background, mais pour moi l’organique a un côté plus direct,
plus physique.

Combien vous êtes sur scène ?

On est trois, et on est très bruyants. Je suis à la guitare, Vincenzo de Marinis à la deuxième guitare – avec un pédalier quatre fois plus grand que le mien, ce qui est quand même inédit – et Charlie Poggio  à la batterie. Pas de bande, pas d’ordinateur. Je réfléchis éventuellement au fait d’ajouter quelqu’un à la basse.

Est-ce que ça a été une évidence que ce projet se prolonge sur scène ?

Au départ je ne voulais pas du tout faire de la scène parce que j’avais très peur. Déjà c’est la première fois de ma vie que je suis chanteuse lead, d’ailleurs par défaut, parce que je n’avais juste personne sous la main. Donc loin de moi l’idée de faire de la scène avec ce projet, au contraire ça me terrorisait.

Plusieurs années plus tard on m’a proposé de faire un concert à l’Espace B, j’ai longuement hésité, puis je me suis dit tu sais quoi il y a un moment faut que tu le fasses, faut y aller. Donc on a fait ce premier concert, et je me suis dit c’est cool en fait !

Ce qui t’angoissait ce n’était pas du tout le rapport à la scène, puisque tu as joué dans plein d’autres projets, c’est le rapport au lead, au fait d’assumer un projet personnel ?

C’est clairement ça oui. Ce qui est marrant c’est que j’ai eu très peur de jouer avec ce projet sur scène, jusqu’au jour où on m’a proposé cette première date. Ça m’a complètement calmée, le stress s’est transformé en une hâte incroyable, et le jour du concert j’avais hâte de monter sur scène – ce qui est très original pour moi car même quand je joue pour les autres je suis plutôt quelqu’un d’angoissé.

Pour tout ce qui est identité visuelle, à quoi tu aspires et comment tu t’organises ?

J’ai un œil minable, et je veux juste que l’univers visuel soit fidèle à la musique. Du coup jusqu’ici j’ai fait appel aux gens autour de moi, qui sont beaucoup plus doués que moi dans ce domaine-là, parce que moi je suis là pour faire de la musique, pas des dessins ou des clips – j’en ai fait un et c’était moi qui bouffait une pizza, donc bon, c’est pas plus mal de s’entourer de gens qui savent le faire.

Mon premier clip, « Alive », c’est mon amie Judith Lapara qui l’a réalisé, et je suis très fière du résultat, c’est quelqu’un qui me connait, et au-delà d’être très talentueuse je savais qu’elle allait cerner exactement ce que j’avais à dire, là ou il fallait aller.

Ma première pochette, je savais ce que je voulais, et c’est mon amie Sandra Nicolle qui l’a faite.

Ma dernière pochette c’est une amie qui s’appelle Marion Martinez, qui était ma coloc.

Tu délègues beaucoup parce que ce sont des gens avec qui tu te sens en confiance ?

J’ai du mal à déléguer en musique, par contre pour tout ce qui est autour je sais que ce n’est pas mon domaine et que d’autres le feront mieux que moi.

Qu’est-ce qui occupe ton énergie en ce moment dans Wayne ?

Au-delà de la composition des morceaux, ce qui me préoccupe beaucoup en ce moment c’est de trouver un entourage solide au projet, pour pouvoir le faire avancer, le faire tourner.

Tu as sorti un premier morceau en français, qui est une réadaptation d’un autre morceau à toi originellement en anglais ; est-ce que c’est une voie que tu penses poursuivre, celle du français ?

Et bien c’est une vraie question que je me posais encore hier soir… J’ai des pour et des contre et j’ai la pression en fait, parce que j’ai très envie de passer en français, alors que ça n’a jamais été le cas avant et que je ne pensais pas du tout y arriver un jour, mais j’ai l’impression que sur ce projet, il y a des morceaux qui s’y prêtent et d’autres non.

Est-ce que c’est une nouvelle volonté qui a pu être influencée par l’air du temps, qui veut qu’on apprenne peu à peu à réassumer le français en musique ?

Non, j’ai toujours aimé le français et voulu écrire en français, mais je n’ai jamais osé. J’ai toujours écrit en anglais parce que c’est ce que j’écoute, et aussi parce que c’est moins frontal.

Un moment j’ai eu envie de poursuivre dans cette démarche d’authenticité, de « straight to the point« , de me faire un peu violence aussi et de passer en français, du coup j’ai demandé à Sandra Nicolle de m’aider, c’est comme ça qu’on en est venues à réarranger ce morceau.

En tout cas ça vient beaucoup plus d’un cheminement personnel que de l’air du temps. Mais je ne veux pas me poser trop de questions par rapport à ça, si le morceau fonctionne mieux en anglais il sortira en anglais, s’il est mieux en français, il sortira en français. Tout ça doit rester au service du morceau.

Pour finir, tes obsessions sonores du moment ?

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