Voyage Initiatique avec Adrien Durand

Bon Voyage Organisation est un projet à géométrie variable, composé de sept membres, dont le centre gravitationnel est le musicien Adrien Durand.

Mélomane et compositeur au verbe franc et l’esprit boulimique, il est l’un de ceux qui font joyeusement déraper les interviews. Il n’est pas sûr que ce qui suit soit reposant à lire, mais après tout, comme Adrien le dit si bien « Notre époque fuit la sophistication. Nous avons rarement l’espace pour s’exprimer intellectuellement, submergés constamment par des produits culturels totalement premier degré. »

Les bases sont posées : L’homme possède une collection de vinyles qui se comptent en milliers, il a composé pour des artistes tels que Amadou et Mariam, il est passionné de mythes et de religions anciennes et il conçoit la musique comme un sacerdoce.

Les vacances ? Travailler avec moi, ce n’est jamais les vacances à vrai dire.

Il n’a pas peur de l’avouer : Adrien est un acharné de la chose bien faite, habité entièrement par la musique.

Titre témoignant de la sensibilité de ce musicien pour les musiques africaines et orientales, « Le grand pari »est la dernière pépite iconoclaste et intrigante de Bon Voyage Organisation. Commence ici une épopée retranscrite en différentes étapes, en autant de  chapitres qui invitent à mener une longue réflexion thématique à chaque fois, n’en déplaise aux détracteurs des interviews fleuves.

Prochain concert le 6 juillet au Petit Bain

Le voyage

« La musique fait toujours voyager, mais la votre est entièrement basée là-dessus » je lui lance. La discussion commence de la plus belle des manières, car Adrien Durand n’est pas du tout d’accord. « Non, la musique ne fait pas toujours voyager. Surtout pas la chanson française », il rétorque. Le fait est que la musique, pour lui, n’est pas un moyen pour « raconter sa journée ». Hormis les histoires tissées par un Bob Dylan, les petits récits factuels ne sont pas son truc.

Il convoque Gainsbourg, qui disait du cinéma français « Je ne vais pas au cinéma pour voir ce que je peux voir devant la porte de chez moi ». La musique a pour lui un autre but : l’évocation.

C’est l’écriture « à la Grand Blanc« , ces mots soigneusement choisis et passionément criés ou chuchotés qui ne veulent rien dire de précis mais qui pour chacun, renvoient à une histoire fantasmée. Une écriture impressionniste tout compte fait, loin de la platitude visuelle et auditive de notre temps, dictée par l’exigence d’efficacité des réseaux de distribution.

Ainsi se construit le voyage : c’est avant tout une escapade au sens propre, car Adrien Durand est un chasseurs d’instruments et de sonorités qui ne craint pas les frontières. Il ne s’agit pas ici d’un trip arabisant comme ceux très en vogue en ce 2018, mais plutôt d’un amour sincère de l’inconnu, comme celui partagé par des musiciennes comme Léonie Pernet ou Alice Lewis, d’autres artistes qui simplement planent au-dessus de « ce qu’il se fait maintenant ».

Mais c’est aussi et surtout le voyage mythique, l’exode spirituel, l’Odyssée dans tout ce qu’elle évoque de grandiose d’un point de vue philosophique et anthropologique.

Le mythe, les histoires

« L’exode est au cœur de la musique afro-américaine, de la soul. Et puisque tout le monde aspire d’une manière ou d’une autre à la soul, c’est devenu un thème récurrent. »

Passionné connaisseur de mythologie ancienne et de religions, le personnage ne manque pas de sens du mysticisme, qu’il relie volontiers à son rapport avec la musique.

Je suis soumis à la musique, il y a une chose mystique là-dedans. C’est mon sacerdoce.

L’usage que les musiciens de la nouvelle scène française font des réseaux sociaux ne compromettrait-il pas cette idée de sacerdoce, cette capacité d’aller dans l’abstraction des chimères ? Et si on avait perdu le sens du symbole ?

Adrien Durand

A l’heure où le combat homosexuel, entre autres, est porté par des figures comme Eddy de Pretto, dont la viralité est presque effrayante, n’aurions-nous pas perdu le sens des vraies histoires ?

C’est ce manque de subtilité et de volonté d’aller outre les métaphores évidentes que fuit Adrien Durand. Redonner le goût de ce qui n’est pas immédiat et socialement acceptable car, tout compte fait, loin d’être clivant.

Ils peuvent nous faire croire ce qu’ils veulent. Mais le vrai Eddy de Pretto c’est Kiddy Smile.

Car Kiddy Smile est l’emblème de l’artiste qui a n’a pas véhiculé uniquement sa personne, mais qui a porté un concept plus vaste que lui jusqu’à incarner une vraie mythologie urbaine (référence bien sûr à la culture du voguing, devenue un fer de lance du combat trans et gay).

L’ambiance

Il ne faut pas céder au formatage juste parce que les gens ont besoin de te classer en trois minutes.

Dans une interview, Björk disait à Arvo Part que sa musique n’était pas faite pour être écoutée, mais pour rentrer dedans. La recherche d’Adrien Durand peut être assimilée à cette vision. Pénétrer dans un album signifierait, en somme, en sortir une heure après comme si l’on quittait une salle de cinéma.

En cela, la justesse formelle valorise la force de chaque ingrédient, donnant vie à des mets que l’on ne fait pas que goûter. L’équilibre des composantes crée un effet de plongée qui mène à la découverte de chaque arôme, bien au-delà du simple goût.

La bonne cuisine c’est pas d’avoir trois mille instruments, comme ils le montrent à la télé. Pour faire un bon plat il suffit d’une tomate et d’un oignon.

Cependant, comme les théories de l’art minimal l’illustrent, au moins depuis le Bauhaus, l’audace se bâtit sur des fondations solides. Broder autour d’un thème signifie avoir suffisamment assuré ses bases pour pouvoir produire de l’innovation. L’instinct va avec la discipline. L’acharnement et la justesse d’une artiste telle que Björk en témoignent.

Adrien Durand appelle cela le « syndrome Satisfaction ». Ce n’est pas parce que Chris Richard a écrit un livre en une nuit que 8000 autres types peuvent en faire autant. Il y a Chris Richard et il y a le reste du monde : la spontanéité c’est une conquête, tout comme l’équilibre.

« L’ambiance, dans ce que je fais, se traduit par des paysages musicaux. Certains définiraient cela de cinématographique, mais c’est inexact je trouve : la musique était cinématographique avant même que le cinéma existe. L’obsession du paysage, de la construction d’une narration nous vient au moins de Schoenberg, des musiques hongroises, de la marche turque… En ce sens, le voyage a toujours fait partie de la musique, bien avant que les images arrivent. »

La poésie

Dans le règne de l’immédiateté, il n’est pas aisé de composer des poèmes. Car par excellence, le poème atteint son apogée lorsqu’il parle à tout le monde sans que personne ne puisse dire avec certitude de quoi cela parle. Rien n’est transparent en poésie, car ce qui compte sont les figures littéraires favorisant l’évasion.

L’écriture de Grand Blanc, par exemple, s’apparente à cela, avec un pouvoir d’évocation universel. « Paul Eluard a écrit tout un poème sur l’occupation, mais on ne sait pas vraiment si c’est de l’occupation qu’il parle ou bien d’un chagrin d’amour. L’art de dire tout sans rien dire d’évident. » explique Adrien. « La Montagne Sacrée de Jodorowsky ? Bullshit or not bullshit ? Il a juste assis un homme avec une barbe sur un trône, mais on essaie d’y trouver à chaque fois des nouvelles significations… Il y a là une poésie qui se crée. »

Tout dire, ou rien, en dire un peu, laisser planer le mystère. Laisser aux auditeurs le soin d’explorer, de s’initier à un cheminement à travers les symboles, comme dans un film de Kurosawa, autre référence dans le domaine de l’incompréhensible poétique.

« Et si finalement, tout dire était vulgaire ? » nous nous demandons, à mille lieu de notre point de départ, et pourtant si près du but.

C’est compliqué de tout dire sans être vulgaire. Il n’y a que Véronique Sanson qui sait tout dire, sans tomber dans la vulgarité. Et puis quand on dit tout, parfois on tombe dans l’horrible travers du ridicule. Pourtant, c’est justement ce qui est vulgaire aujourd’hui qui sera audacieux demain. Le rock’n’roll, après tout, est construit sur la vulgarité.

L’underground se doit probablement d’être vulgaire, d’être crade, pour détoner avec horreur et consternation parmi les bourgeois. Et il y a une vulgarité dans l’excès d’élégance. Alors la poésie, plus que la quête du beau formel, ne serait-elle pas la quête de la justesse ?

Car une chose est certaine, quand c’est trop bien fait, c’est de la merde.

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