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Virgil Vernier. « L’Apocalypse a déjà eu lieu »
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Si d’aventure, quelqu’un, dans trente ou quarante ans, se demandait ce que l’on ressentait en 2018, il faudrait assurément lui montrer Sophia Antipolis. Quatre ans après Mercuriales, Virgil Vernier confirme, avec ce sublime deuxième long-métrage, sa place précieuse et iconoclaste dans le cinéma français.

Manifesto XXI – Sophia Antipolis est le nom d’une technopole des Alpes-Maritimes, la plus importante d’Europe. Mais ça pourrait être très bien celui d’une cité de la Grèce antique. Comme dans tes autres films, beaucoup de correspondances avec les mythes sont faites. D’où te vient ce goût pour la mythologie ?

Je ne suis pas si calé que ça et n’ai aucune prétention exhaustive. Je ne veux pas être un spécialiste. Je m’astreins à une imagerie que j’ai découverte dans les livres de CM1 et de sixième sur la Grèce ou l’Egypte antique. J’aime le fond populaire de cette culture. Tous ces codes qui peuvent être drainés par la télévision ou les dessins animés me paraissent un fond commun démocratique que n’importe quel spectateur peut connaître. La vulgarisation de tout ça est, pour moi, ce qu’il y a de plus beau : comment l’Eglise a créé une bande-dessinée avec la Bible à l’intérieur de son enseigne ?

Ce n’est pas le détail qui est important mais les images fortes, incarnées, qui restent à travers les époques et se retrouvent dans notre civilisation.

Ça me fascine. Je ne connais rien à l’Egypte antique mais j’adore vraiment toute son imagerie et c’est mon modèle premier. J’y suis allé quand j’avais huit ans et ça m’a marqué. Mais, j’adore, au même titre, le dessiné-animé Les Mystérieuses Cités d’Or qui était une sorte de vulgarisation bête et méchante de tous les contes.

Quel a été le point de départ de Sophia Antipolis ?

Qu’est-ce que tu répondrais toi ?

Je dirais qu’entre tes précédents films (Iron Maiden et Mercuriales) et celui-ci, il y a eu les attentats. Dans Sophia Antipolis, tu filmes le monde de l’après. C’est un monde ravagé par la tristesse, la désolation. C’est aussi un grand film sur les corps et sur le manque : on ressent un besoin physique de tendresse, de camaraderie, d’altérité. Dans tes autres films, il y a souvent la mise en place d’une sororité qui ouvre une espérance. Là, il n’y a plus aucun lien et les personnages essaient de reconstituer ce lien perdu.

Après quatre ans de réflexion sur ce film, je ne sais même plus quoi répondre parce que tout me plaît… La première chose serait le Sud de la France. J’aime vraiment beaucoup ce coin : la Côte d’Azur et cet univers plus contemporain des start-ups. Ce décor-là de la nouvelle économie, cette croyance en un nouveau stade du capitalisme jusqu’à la crise de 2008…

On croyait vraiment que l’argent allait sauver le monde. Et tout ça a été mis à mal.

Il y a eu le terrorisme c’est vrai, la crise économique depuis et tout est dérisoire maintenant. On a presque de la tendresse pour des choses que l’on détestait autrefois. Comme tout ça s’est écroulé, ça en devient touchant. J’aime bien ces décors de technopole aussi froids, sinistres et déshumanisés qu’ils sont. Ça ressemble plus à Los Angeles, à ces lieux qui sont faits pour des flux que l’on voit en voiture. Ça veut impressionner comme l’architecture fasciste voulait impressionner l’homme en lui montrant des choses qui n’étaient pas du tout à son échelle.

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L’économie me paraît être l’un des nouveaux dieux d’aujourd’hui et la jeune fille vierge, adolescente, continue d’être un objet de fantasme, surtout pour le cinéma. J’ai envie qu’il y ait cette idée de la femme sacrifiée qui soit là de manière fantomatique puisqu’on ne la verrait jamais et qu’elle soit un passage de relai entre les personnages, une histoire dont on parle. Ce truc que j’ai traité de manière légère et presque dérisoire au début avec le prologue sur la chirurgie plastique devient quelque chose d’hyper triste et sinistre. C’est une réaction à l’échec de la télé-réalité, à l’utopie depuis Loana de faire croire à tous ces gens qu’ils vont devenir connus. On voit bien qu’avec Secret Story saison 8, ils ont tous été jetés à la poubelle. C’était aussi un mythe du nouveau millénaire : mettre en avant des gens qui ne savent rien faire de particulier. La mise en valeur de la bêtise comme truc cool est triste.

Dans Sophia Antipolis, on a l’impression d’être dans un monde post-apocalyptique que l’on revient peupler peu à peu.

L’Apocalypse a déjà eu lieu.

Peut-être que l’on a vécu une petite apocalypse avec l’Etat Islamique. Il y a eu une perte d’innocence qui s’est faite. On a perdu l’innocence de ce charme parisien des terrasses de café présents depuis le XIXe siècle. Le monde pouvait s’entre-tuer et on était là en train de discuter… Il n’y a pas eu une grande Apocalypse comme dans la Bible, mais plein de petites. Les choses ne sont pas aussi grotesques que dans les dessins d’enfants. Si ce film parle autant de la violence liée aux sports de combat comme le Krav-maga, c’est pour ça. D’un seul coup, certains se sont dits qu’il fallait combattre, sortir avec une arme, ne plus être un petit corps maigrelet… Qu’il faut redevenir un guerrier.

Le gourou de la secte n’arrête pas de dire à l’un des membres qu’il est une barre de fer. Physiquement, il devient aussi dur qu’une barre de fer.

J’utilise la pellicule parce que c’est de la chimie : ça permet de transformer la boue en or, le trivial en sacré. Dans cette scène, c’est pareil : on transforme un homme en un autre matériau. Il n’arrête pas de lui dire : « Tu es une barre de fer, tu es une barre d’acier… ». J’aime beaucoup ce jeu avec l’alchimie. C’est quelque chose que je retrouve chez Pasolini : comment, en mettant du Bach sur des bagarres de prolétaires dans des terrains vagues, ça devient autre chose. On change de matière. Tout ce qui peut évoquer, dans le réel, la croyance en d’autres mondes et chanter la puissance des éléments naturels m’intéressent. J’attends ça d’un film, qu’il me fasse voir la magie.

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Dans Sophia Antipolis, il n’y a quasiment plus de croyances…

J’ai choisi le côté le plus angoissant : la secte. Quand des gens qui, secrètement, au niveau – 2 de l’hôtel Ibis du centre commercial, se réunissent pour parler des aliens, c’est hyper triste. On comprend qu’ils sont seuls, que leurs petit-enfants ne leur parlent plus et qu’ils se mettent à trop traîner sur Internet parce qu’ils sont remplis de vide. Ça devient bouleversant.

La tristesse s’inscrit même dans le paysage. Le plan où deux femmes de la secte font du porte-à-porte dans cet immense décor avec une nature luxuriante autour montre leur solitude extrême.

C’est un regard ironique sur la Côte d’Azur où toutes les villas sont rachetées par des Russes ou des Qataris qui ne s’y rendent jamais. Ils ont juste acheté ces maisons et n’y viennent qu’une fois par an. Donc ces maisons sont tout le temps vides. La Côte d’Azur est un désert bizarre : elle est achetée par des grandes richesses mais on ne peut pas en profiter.

Le soleil méditerranéen est aussi très important. Le film semble brûler de partout : le soleil bave des rayons, le kérosène se répand, des figures de grands brûlés se baladent dans la ville… Tout le monde accumule les disparitions familiales.

Je n’ai jamais pensé à l’expression française de « grand brûlé » au sens d’être cramé par la vie… C’est assez juste. J’ai consciemment essayé de décliner tout ce que la brûlure pouvait dire. J’ai envie de faire un film sur le Sud alors parlons de ce soleil, du rapport à l’Egypte, du Dieu-Soleil… La soleil crée la vie, une nature luxuriante, belle et sensuelle. Mais il aveugle aussi, il s’abat sur nous, nous éblouit et peut se voir comme une malédiction. Dans le film, il y a l’idée apocalyptique qu’une boule de feu s’écraserait sur terre. Le soleil qui brûle renvoie à un soleil noir, à une mélancolie du Sud où l’on devrait être heureux parce qu’on a tout : les palmiers, la mer, le ciel bleu…

L’humeur est d’autant plus noire parce que l’on a tout et qu’on ne devrait donc pas se plaindre.

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Et pourtant quelque chose dépasse cette tristesse…

Juste de la tristesse, c’est complaisant, c’est chiant. Tout peut être mélangé à un sentiment d’absurde, de grotesque, de folie, d’humour. Une tristesse drôle…

Oui c’est très présent dans ton cinéma. Dans Mercuriales (2014), je me souviens de cette séquence où Joanne appelle sa mère pour lui dire qu’elle va décrocher un casting, enregistrer un album, etc. Elle ne croit pas une seconde à ce qu’elle lui dit. C’est drôle mais c’est aussi très triste parce qu’on comprend, et elle le comprend aussi, que son futur est complètement verrouillé.

Je veux faire ressentir ce genre de moments où l’on s’illusionne sur soi-même ou bien quand on y croit plus trop. Quand tu étais ado, tu disais peut-être très sérieusement à tes copains que tu allais être le nouveau Rimbaud, que tu allais bientôt sortir un roman de 500 pages, etc… Si on avait filmé ça, tout le monde se serait moqué de toi. Mais en même temps, on t’aurait trouvé émouvant. J’adore la naïveté, la beauté de l’innocence naïve.

Ça peut être cruel aussi.

C’est toujours difficile de dire officiellement où on en est dans la vie. Imaginons quelqu’un au chômage depuis longtemps. Il regarde ses mails tous les matins mais n’a aucune réponse. Il va dire « Non, non, mais j’attends une réponse » alors qu’il est lui-même dégoûté de ne pas l’avoir déjà. Il raconte sa légende sociale. Comment se présente-t-on au reste du monde ? Quand on va à une soirée et qu’on est hyper mal, on ne va pas déprimer tout le monde en disant qu’on se sent comme une merde. On digresse sur le petit truc positif de notre vie, on le grossit…

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Tu filmes les personnages et ce qui pourrait sembler insignifiants avec une vraie attention. Dans tes films et d’autant plus dans Sophia Antipolis, on a l’impression que tout le monde pourrait être le personnage principal. Comment se met en place la relation avec chaque acteur, notamment avec les « apparitions éphémères » ?

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Il y a très peu d’improvisation dans Sophia Antipolis. C’est très écrit. Donc les personnages je les aime avant de trouver leurs interprètes. Il faut ensuite que je trouve des gens qui me touchent, qui vont amener leur langue particulière, leur manière d’être… Filmer une femme vietnamienne ou philippine de 45 ans, seule sur la Côte d’Azur, m’intéresse d’emblée. Ce sont des gens que l’on croise, que l’on ne regarde pas et d’un seul coup, dans un film, ils dégagent un charme et un mystère sur lequel j’ai envie de m’attarder. Mais je n’ai pas envie de faire un long-métrage qu’avec eux. Ils m’intéressent parce qu’ils peuvent m’amener vers une autre rencontre.

Ça se rapproche du mode de la chronique.

La chronique s’oppose à la narration. Avec Chroniques de 2005 (ndlr : long-métrage de 2007 non distribué), je voulais faire des sortes de photographies. Dans les films, même les plus inintéressants des années 80, j’adore voir comment les gens sont habillés, quelle musique passe dans les supermarchés, tout ce que le film apporte comme élément ethnographique. C’est ce que je voulais mettre en avant en faisant des films. Raconter une histoire appartient à une forme ancienne du cinéma. Je m’intéresse plutôt à une manière plus moderne et personnelle : réussir à saisir l’époque, ses codes, la manière dont les gens vivent, s’habillent, parlent, etc. Je me suis juré de ne pas mettre trop mes fantasmes de fiction et de laisser le plus possible les choses arriver d’elles-mêmes.

Mais des grands motifs comme la sororité, la jeune fille ou les correspondances mythologiques parcourent quand même ton œuvre…

Oui, ça me dépasse. Mais à l’intérieur de ces thèmes, j’essaie de ne pas manipuler les choses. Je rejette la culture dans tous les sens. Je n’ai pas envie de me référer à l’histoire du cinéma. J’ai un fantasme grotesque de virginité. Je n’ai pas envie de faire des clin-d’œils au passé. Je cherche quelque chose qui n’aurait pas besoin de références. Je veux que mon monde se suffise à lui-même. C’est hyper grandiloquent et prétentieux, voire mégalomane, mais ça m’excite. Qu’est-ce qui fait qu’on aime encore un truc un siècle plus tard ? Pour y arriver, il faut dépouiller l’œuvre de tout ce qui lui est inutile.

Pourquoi aime-t-on encore autant Sophocle aujourd’hui ? Parce qu’il a réussi à trouver une langue épurée qui traverse les époques.

Comment est né ton désir de cinéma ?

Ah on part là-dessus ? (rires) Je ne m’y attendais pas… Je m’intéressais pas beaucoup au cinéma mais une fille avec qui je sortais me l’a fait découvrir. Assez tard, à 21 ans. J’étais alors aux Beaux-Arts et ne m’intéressais qu’à l’art contemporain, à la peinture, à la musique. Grâce à Pasolini, je me suis rendu compte que le cinéma pouvait être intéressant pour moi. Ses films m’ont ouvert les yeux sur une manière d’approcher les images auxquelles je n’avais jamais pensé. Filmer une réalité d’aujourd’hui sous un autre prisme : la lecture politique qui peut être faite en filmant l’Antiquité, une manière particulière de faire jouer les acteurs en les laissant regarder la caméra… Tout ça m’a paru hyper libérateur. Comme je n’y connaissais rien, je pensais que le cinéma c’était simplement les films de Spielberg ou ceux de super-héros… Je ne savais pas que le cinéma pouvait aller sur ce terrain-là.

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Ça a été très vite parce que tu fais ton premier film, Karine (2001), à 25 ans.

Quand j’ai découvert ça, j’ai tout de suite quitté les Beaux-Arts. J’avais un prof que j’adorais, Christian Boltanski, qui m’a conseillé aussi de partir. Je me suis enfermé dans ma chambre et pendant un an, je n’ai fait qu’écrire, regarder des choses sur Internet et préparer un film. Tout seul, sans argent : Karine. J’ai enchaîné avec L’Oiseau d’or que j’ai perdu et qui a donc disparu. C’est mythique ! Après j’ai fait Chroniques de 2005 tout seul. Je vivais en coloc avec un dealer. Il m’a donné 50 000 euros en cash dans une mallette pour que je fasse ce film.

Tu enchaînes ensuite avec plusieurs documentaires dont deux sur les flics co-réalisés avec Ilan Klipper (Flics, 2007 ; Commissariat, 2010) et un autre, très drôle, sur un physionomiste de boîte de nuit (Pandore, 2010). Comment réussis-tu à être aussi proche de gens qui te seraient, a priori, très éloignés, en tout cas idéologiquement ?

50% du travail consiste à établir un lien de confiance. C’est la chose la plus dure que j’ai apprise avec le documentaire : c’est bien beau d’avoir de belles idées mais faut avant tout mettre en confiance des non-professionnels. C’est beaucoup de ruse, de séduction comme lorsqu’on drague quelqu’un. Il faut accepter de passer beaucoup de temps avec des gens que tu n’aimes pas spécialement, juste pour les rassurer. J’ai appris à parler et à trouver des points communs avec des gens dont je ne partage pas les mêmes valeurs. Quand ils acceptent d’être filmés, je ne les trahis pas.

J’ai la religion du plan-séquence : ne pas isoler le début ou la fin d’une phrase mais tout montrer.

Tu appliques cette morale dans tes fictions aussi.

La parole, c’est sacré. Même si c’est du bavardage, même si c’est une parole de merde, une petite anecdote qui raconte ton quotidien… Il n’y a rien de plus sacré dans le monde que nous, les humains. Pour moi, il n’y a pas de Dieu donc voilà. On ne revivra jamais cette journée d’octobre 2018 à 16h dans ce café. On ne se reverra peut-être plus mais on aura vécu ce moment-là, toi et moi. Avec le soleil. Et on se sera dit des choses plus ou moins importantes. La seule chose sacré dans le monde c’est ce que deux êtres humains échangent. Dans l’amour, dans l’amitié, dans le vrai échange de parole et d’intelligence.

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