Tricky, la voix de la furie

Tricky, la légende du Trip Hop, fait une nouvelle livraison en cette année 2014 avec l’album éponyme « Adrian Thaws ». Une bonne piqûre de rappel, qui m’a donné envie de partager sur l’artiste enfumé et possédé.

« Adrian Thaws » expose une nouvelle fois une énorme qualité de Tricky : son talent incroyable pour mettre en avant d’autres artistes. L’album, pas son meilleur, nous fait cependant découvrir des voix bluffantes, des rap ravageurs et des litanies obsédantes. Son album touche à tout mais ne se perd pas. Mention spéciale à Gangster Chronicles et à la chanteuse Bella Gotti, qui ferait passer le pire rappeur West Coast pour Jean-Baptiste Maunier des « Choristes ».

« … On peut discuter ? »

Tricky a toujours donné cette impression d’être guidé, et ce depuis son album « Maxinquaye » de 1995. Le Trip Hop était son domaine, et tout le monde saluait le roi. Il était le petit risque coloré que prenait l’industrie du disque, celui qui allait faire peur aux parents des adolescents blancs derrière leur radio. Et donc celui qui allait vendre. Mais le problème , c’est que Tricky ne rentre dans aucune case, quelle soit musicale ou autre. Et surtout pas dans celle de l’industrie musicale et de la promo. Les journalistes musicaux savent qu’une interview avec Tricky peut finir en fission nucléaire, si le courant ne passe pas. Et cela se voit sur scène, des performances parfois dingues constamment contre-balancées par d’autres beaucoup plus… inégales (du genre tourner le dos au public durant tout le concert, Dylan style). Mais c’est ça la musique, du feeling avant tout, ça se commande pas nous dit Tricky : «ça n’a rien à voir avec le talent, la technique. C’est de l’énergie, de l’énergie pure, et c’est un don. »

La rage de vaincre du Bruce Lee du trip-hop

Tricky a tout au long de sa carrière trituré le son, voire le chaos qui pouvait en sortir. Habitué, dans sa vie comme dans sa musique, à parler sans fioritures de sujets trash, mais avec la rage de celui qui se bat pour ne pas sombrer. Sombrer dans quoi ? La célébrité, que Tricky a toujours fui, par peur de se détacher de ses racines, de rentrer dans un monde factice et finalement, de ne plus avoir rien à exprimer. Il suffit de le voir saborder sa propre promo d’album en interview pour bien se rendre compte que si Tricky partage, il n’attend pas grand chose en retour. Pour Tricky, ce qui est valable en musique, c’est avant tout le spontané, le « vrai ». Et dans cette quête d’un chaos véritable, originel, Tricky, en total autodidacte ne se pose aucune limite. Le ton apocalyptique et lancinant de Pre-Millenium Tension (culminant avec Tricky Kid) où les guitares de Frusciante des Red Hot Chili Peppers sur l’album « Blowback », rythme reggae ou hard rock,… Et dans les textes aussi ! Qu’il parle de la vie dans les ghetto, de l’amour, de la dope, de son enfance, pas de versions édulcorées qui tiennent. Soit ça mérite d’être dit – et dans ce cas, pourquoi transformer le propos ? – soit on garde le silence.

Tricky Kid !

L’ambiguïté sexuelle est au centre de la musique de Tricky. Lui, qui à cause de son asthme doit prendre des stéroïdes (de la testostérone), accepte et cultive l’androgynie. Jusqu’à se travestir vers ses 15 ans, et sortir dans son quartier de Bristol, avec sa bande de rude boys, vêtu d’une belle jupe rouge. « Je choque, mais c’est de l’anxiété. C’est pour attirer l’attention. C’est d’ailleurs pour ça que je fais mon métier. Et parfois, c’est un challenge, parce qu’en jupe tu es très vulnérable ». Jouer avec les genres pour troubler, Tricky rejoint la longue liste des artistes qui ont cultivé l’excentricité, la folie, pour éviter le piège mortel de l’artiste : le commun.

Mais là encore, Tricky se démarque en faisant cette démarche sans aucune arrière pensée, d’image, de commercialisation. Tricky parle, chante, compose avec en filigrane sa vie, celle d’un jeune de Bristol (Knowle West), grandissant dans un milieu vicié, rendu fou par le désœuvrement. Famille décomposée, parents absents ou décédés, troubles mentaux sous-jacents, violence. Tricky prend tout cela et y ajoute la solidarité du milieu, la fierté d’en être, son génie. Personnage changeant, définitivement atypique, il est dur d’en brosser un portrait rapide. Aussi je ne peux que conseiller de s’en faire sa propre opinion ! Pour cela je recommande vivement de regarder le documentaire d’Arte de 1997 sur Tricky, qui retrace le début du parcours de cet artiste qui réussi l’exploit de rendre sa fragilité menaçante.

Théo Milin

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