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Top 15 des meilleurs films de 2019

Top 15 des meilleurs films de 2019

Alors que 2020 commence à peine, voici notre ultime hommage aux pépites des salles obscures qui nous ont ému.e.s. lors de l’année écoulée.

Par Johanna Makabi, Théo Cazedebat, Louise Malherbe, Léna El Shérif et Apolline Bazin

Atlantique

Mati Diop (France, Sénégal)
En plus d’être une critique acerbe d’un capitalisme qui pousse à l’exil, Atlantique, premier long-métrage de Mati Diop, nous offre le point de vue des autres, celles qui restent, à travers des mythes rarement explorés dans le cinéma occidental. Ada (Mame Sané), une jeune Dakaroise, est plongée dans le désarroi alors que son petit copain vient de la quitter pour partir en Europe. Le film hypnotise par ses plans sur les vagues de l’océan, au rythme de la bande-originale par Fatima Al Qadiri, devenue déjà un classique. Nièce de l’un des cinéastes sénégalais majeurs du XXe siècle, Djibril Diop Mambéty, Mati Diop s’inscrit ainsi dans une histoire dont elle ouvre un nouveau chapitre. Atlantique est un film hybride à l’image de sa réalisatrice, osant le genre là ou l’Hexagone ne l’attend pas.
JM

Tu mérites un amour

Hafsia Herzi (France)
Tu mérites un amour de l’actrice et réalisatrice Hafsia Herzi, c’est la touche de douceur de l’année 2019. Un film sans prétention qui nous plonge dans la rupture de Lila (Hafsia Herzi), qui tente de reprendre confiance en elle à coups de rencontres Tinder et de soirées ratées. Dans cette chronique d’une femme de notre époque, Hafsia Herzi s’ancre dans le réel en parvenant à échapper à la facilité d’un réalisme social. Une réalisation classique, mais généreuse, nous ouvrant les portes de son univers, de ses amis et des appartements parisiens. Le film se conclut sur cette belle citation du poème de Frida Kahlo, « Tu mérites un amour ». Une bouffée d’air frais et de sororité.
JM

Vif-Argent

Stéphane Batut (France)
La traversée lyrique d’un jeune homme qui cherche à savoir qui il est. Renvoyé sur terre parmi les vivants, il retrouve un amour de jeunesse. Vif-Argent est une leçon pour introduire le surnaturel de manière insidieuse. Passant d’une image réaliste et presque documentaire, au parc des Buttes-Chaumont éclairé aux néons. Le film étonne par sa beauté et les partis pris esthétiques tranchés, à l’image de la veste à paillettes que porte le protagoniste pendant tout le film. À l’origine directeur de casting, Stéphane Batut nous fait découvrir des pépites même dans les plus petits rôles. La révélation du film : Thimotée Robart, d’une justesse ingénue dans le rôle principal. Soutenu par l’Acid (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion), c’est définitivement un film qui aura mérité d’être vu. 
JM

Sorry to Bother You

Boots Riley (États-Unis)
Certains films sont de fait les marqueurs d’une époque même dans toute leur originalité. À l’image d’un Nowhere de Gregg Araki sur la désillusion de la fin des années 1990, Sorry to Bother You est un condensé des luttes des années 2010. Ce n’est pas un hasard si le film mixe tous les enjeux sociaux, politiques et culturels de notre temps. L’auteur du film, Boots Riley, est un personnage célèbre dans la ville d’Oakland, à la fois chanteur, réalisateur et activiste. Tout y est : de la mise à mort des afro-américains par la police, la précarité, la déshumanisation des travailleurs, jusqu’aux dérives médiatiques et à l’indécence des riches. L’histoire raconte le désir d’ascension de Cassius, un jeune afro-américain qui finit par décrocher un boulot de téléopérateur et utilise sa « voix blanche » pour gravir les échelons aux côtés de sa petite copine militante Detroit (Tessa Thompson). Ajoutons que celui-ci est interprété par Lakeith Standfield, qui joue aussi Darius, le pote perché de Childish Gambino (Donald Glover) dans la série Atlanta. Comment parler de lutte des classes en 2019 ? Sorry to Bother You.
JM

De la terreur mes sœurs

Alexis Langlois (France)
De la terreur mes soeurs est ponctué d’autant de climax qu’il y a d’actrices. La caméra d’Alexis Langlois voit naître des icônes. Les rapports de force s’inversent, quand la révolte et les rêves s’expriment à travers un univers aussi référencé que personnel, qui explose dans le sublime collectif formé par Nana Benamer, Naelle Dariya, Raya Martigny et Dustin Muchuvitz. Ce gros bijou scintillant est un manifeste queer, camp, puissant, sensible et exaltant. Alexis Langlois nous fait vivre un écroulement du cis-tème et de l’ancien monde, et présente des alternatives cosmiques qui soufflent sur le cinéma : tremblez !
TC

Varda par Agnès

Agnès Varda (France)
En 1959, Truffaut présentait Les Quatre cents coups au festival de Cannes. Cinquante plus tard, le cinéma perdait de ses icônes intemporelles : Michel Legrand, Anna Karina, et la photographe, cinéaste, plasticienne et « Mamita-Punk » Agnès Varda. Dans ce dernier film, elle nous transmet son ultime leçon, sa dernière conférence, et nous fait traverser le siècle à travers son oeuvre prolifique. On en ressort plus fort.e, plus engagé.e, plus sensible, plus artiste, en gardant avec soi des maximes qui continueront de résonner : il nous faut regarder, penser, transformer, créer, se réinventer. Le flambeau est passé, viva Varda.
TC

Portrait de la jeune fille en feu

Céline Sciamma (France)
Alors que l’année nous a laissé.e.s fatigué.e.s par la rapidité des swipes à droite, Céline Sciamma nous plonge dans la lenteur et la subtilité d’un coup de pinceau, d’un regard qui veut saisir, d’un geste qui traverse, de la beauté de l’être et de sa puissance. Parce qu’on avait besoin d’être bouleversé.e, de faire un pas de côté, d’aimer mieux, plus fort, plus intensément et de se laisser envoûter. Parce qu’on avait besoin de liberté, de femmes, de force, de larmes, de frissons, et parce qu’Adèle Haenel nous a apporté tout ça. Parce que depuis Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes, on cherche une oeuvre qui pourra aussi justement nous parler d’amour, et qu’on la trouve ici, tant elle nous impose de ralentir, de prendre le temps de ressentir toutes les étapes de gestation d’un sentiment. Dans ces étapes, on croisera ce qui fait l’existence : l’art, l’engagement du corps, de l’esprit, du collectif, et de l’individu. 
TC

Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma, 2019

La Vie invisible d’Eurídice Gusmão (A Vida Invisível)

Karim Aïnouz (Brésil, Allemagne)
Mélodrame naturaliste se déroulant à Rio de Janeiro dans la deuxième moitié du XXe siècle (et librement inspiré par le réalisateur du roman Les Milles Talents d’Euridice Gusmao de Martha Batalha), le grand gagnant de la section Un Certain Regard de cette année dévore le spectateur comme la jungle dévore la plage du Brésil. Le récit suit deux soeurs, injustement séparées par leur père à l’adolescence et qui n’auront de cesse de se chercher l’une l’autre. De cette trame narrative parfaitement maîtrisée émerge un manifeste sublime sur le machisme ordinaire – celui des pères et des maris –, sur les corps féminins qui doivent toujours faire fi de leurs désirs et encaisser l’amour et les grossesses. Au Brésil, comme ailleurs, le patriarcat réduit, empêche et sépare.
LM

Guida (Julia Stocker) et Eurídice (Carol Duarte). La Vie invisible d’Eurídice Gusmao, Karim Aïnouz, 2019

The Nightingale

Jennifer Kent (Australie, USA, Canada)
Deuxième long-métrage de Jennifer Kent (qui a connu un succès critique avec The Babadook, film d’horreur intelligent et maîtrisé sur les difficultés à être mère), The Nightingale raconte la violence colonisatrice en deux temps : celle subie par le corps féminin et les terres aborigènes. Alors que le film débute comme un rape and revenge classique (un acte de violence inouïe est commis contre la famille d’une jeune Irlandaise qui n’aura d’autre but que de se venger), le contexte historique et narratif permet une passerelle singulière entre les différentes minorités en présence : les femmes d’un côté, les populations aborigènes massacrées de l’autre. The Nightingale est très certainement l’un des films les plus importants de la décennie sur les sujets de la misogynie, du racisme, et de la violence coloniale, puisqu’il parvient à les réunir et à faire dialoguer leur violence. 
LM

Parasite (Gisaengchung) 

Bong Joon Ho (Corée du Sud)
C’était la première fois que le festival de Cannes couronne le cinéma coréen, et il était temps ! Bong Joon Ho, figure incontournable du cinéma contemporain, revenait enfin à une production sud-coréenne (ses deux précédents films ayant flirté avec Hollywood) pour nous servir sur un plateau ce qu’il sait faire de mieux : mise en scène ambitieuse, profondeur sociale du scénario, et humour piquant que seul le cinéma asiatique semble capable d’utiliser à bon escient. Travelling descendant vers la pauvreté des protagonistes, travelling ascendant vers la bourgeoisie de la famille Park, la caméra de Bong Joon Ho se mue en indicateur économique et nous traîne dans l’espace minuscule et embouteillé de la famille Kim pour mieux exposer l’indécence des opulents : indécence des moeurs, de l’éducation, et de la peur du pauvre. Film méchant et cruel (la cruauté trouvant justification dans l’inégalité des richesses inhérente au capitalisme néolibéral), Parasite est une satyre sociale impeccable qui nous laisse devant cette question légitime : que reste-il aux laissé.e.s-pour-compte de l’économie mondialisée sinon la vengeance ?
LM

Voir Aussi
© Anthonin Ternant, "Creepy Rain", Black Bones

Sorry We Missed You

Ken Loach (Royaume-Uni)
Ken Loach, au sommet de son art, nous force à assister au quotidien d’une famille anglaise qui tente de joindre les deux bouts. Entre contrats « zéro heure » et statut d’auto-entrepreneur, Ricky et Abby nous donnent une triste leçon de résilience. Du haut de ses 16 ans, leur fils Seb incarne la génération qui grandit en voyant ses parents se faire avoir par le système. Sa voix incroyablement grave ne manquera pas d’imprimer un sentiment durable de malaise au plus profond de nous. La justesse des acteurs et la pertinence du scénario rendent douloureusement compte d’une société dirigée par l’individualisme. Un des films de l’année à voir pour se questionner sur la direction que prend notre époque, ou tout simplement parce que c’est le dernier Ken Loach.
LES

Chambre 212

Christophe Honoré (France)
Cette comédie audacieuse réunit brillamment un quatuor d’acteur.trice.s français.es dans un semblant de huis-clos aux décors flamboyants. Le film traite du couple, du regret, du choix, sans jamais tomber dans le mélodramatique : Maria (Chiara Mastroianni) quitte son mari après 20 ans de mariage, et se retrouve face à ses supposés torts de compagne frivole, mais ne saurait perdre la face. L’apparition de son mari plus jeune, et les autres personnages masculins qui l’entourent (son mari plus vieux, et sa volonté incarnée par un homme) auront beau tenter de la faire culpabiliser, elle se rattrapera à son instinct et aux personnages féminins (Camille Cottin) pour trouver la force de leur tenir tête. Le tout nous est servi accompagné d’une BO délicieusement kitsch, d’Aznavour à « Could It Be Magic » de Barry Manilow interprété au piano lors de la magnifique scène finale. Drôle et fantasque, ce Christophe Honoré nous livre un message rassurant et moderne. On en ressort en fredonnant et le cœur léger.
LES

Us

Jordan Peele (États-Unis)
Avec ce deuxième film, le réalisateur de Get out poursuit sa critique acide de la société américaine en faisant monter la tension d’un cran et en assumant un nouveau long-métrage d’horreur. Porté par la performance impeccable de Lupita Nyong’o, Us mêle subtilement dénonciation du racisme et exploration de la dualité de la psyché humaine.
AB

Les Hirondelles de Kaboul

Zabou Breitman et Éléa Gobbé-Mévellec (France)
Dans le registre délicat des adaptations au cinéma, Les Hirondelles de Kaboul se distingue. La palette de couleurs ocre fait ressortir tout le désespoir et la résignation d’une ville qui meurt lentement, asphyxiée par les Talibans. Cette animation basée sur le roman de Yasmina Khadra fait ressortir la fatalité et l’injustice du drame qui se joue.
AB

Bacurau

Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles (Brésil)
Dans un futur proche, le Nordeste brésilien est livré à lui-même : l’État délaisse cette région immense, et les politiques locaux sont aussi incapables que corrompus. Alors quand le petit village de Bacurau est menacé, la mystérieuse fibre résistante des villageois se réveille… Rentrée au bercail pour assister à l’enterrement de sa grand-mère, Teresa (Barbara Colen) retrouve une foule de personnages hauts en couleur. Si la tension s’installe doucement, la chasse à l’homme finale de ce western à la croisée des genres n’en est que plus excitante, surtout qu’elle est menée par le personnage de Lunga (Silvero Pereira/Gisele Almodóvar), un bandit queer ultra charismatique. Le résultat est détonnant et jouissif.
AB

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