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Thiago Nassif : L’ascension d’une nouvelle génération d’auteurs-compositeurs brésiliens

Thiago Nassif : L’ascension d’une nouvelle génération d’auteurs-compositeurs brésiliens

Suite au succès de Três (2016), première collaboration du producteur multi-instrumentiste brésilien Thiago Nassif avec l’américain Arto Lindsay, le Carioca remet le couvert avec un quatrième album hybride, expérimental et résolument moderne. Édité par le label britannique Gearbox, Mente, abolit la dimension de genre musical pour proposer une oeuvre singulière et décloisonnée.

L’artiste pluridisciplinaire, musicien, compositeur et producteur Thiago Nassif peut contempler du sommet du Corcovado le chemin qu’il a parcouru depuis dix ans. En 2009, sa première oeuvre sonore intitulée Garconnière, conçue avec des collages audios, le propulse sur la scène indépendante de São Paulo où ses expérimentations artistiques l’amènent à travailler sur la relation entre la musique et son aspect visuel. Ce goût prononcé pour l’hybridation transdisciplinaire le conduit deux ans plus tard à élaborer Praxis, son deuxième album, avec l’aide de musiciens mais aussi de peintres, de sculpteurs et d’architectes.

© Hick Duarte

Rencontre providentielle

En 2015, Nassif quitte São Paulo pour Rio de Janeiro où il rencontre Arto Lindsay, musicien américain fondateur du groupe DNA (l’un des piliers du genre No Wave, enregistré par Brian Eno pour la compilation No New York) qui s’est, à la fin des années soixante-dix, illustré dans les mythiques salles new-yorkaises Max’s Kansas City et CBGB. De cette rencontre entre deux générations de musiciens avant-gardistes émerge une collaboration l’année suivante avec la sortie de Três, troisième album du Brésilien. L’attirance pour l’expérimentation de Nassif associée à l’expérience pionnière de Lindsay matérialisa leur travail sur les textures sonores, façonnant une œuvre aussi moderne qu’atypique, ajoutant des touches funks, rocks et électroniques à des compositions ancrées dans l’héritage de la musique populaire brésilienne.

La lumière phare de la nouvelle génération d’auteurs-compositeurs brésiliens

Arto Lindsay

En 2017 Nassif renvoie l’ascenseur à son mentor en co-produisant son album Cuidado Madame qu’il rafraîchit de sa vision musicale moderne. Lindsay ne tarit par sur l’éloge en érigeant le jeune producteur originaire de Sao Paulo comme : « La lumière phare de la nouvelle génération d’auteurs-compositeurs brésiliens ». Il fallut néanmoins attendre 2018, lorsque le label britannique Foom décide de rééditer Três, pour que Nassif sorte de l’ombre et consolide sa réputation internationale.

© Hick Duarte

Métissage musical, tradition culturelle brésilienne

Le Brésil possède un héritage culturel musical conséquent qui s’est formé au cours du XXème siècle avec l’acculturation et la réinterprétation de genres musicaux étrangers, mais aussi grâce à sa diversité culturelle, qui permit de colorer les chansons d’une touche singulière, illuminant les compositions d’une marque distinctive. L’une de ses particularités provient de la langue portugaise, de la diction du chant et de la sonorité poétique des mots, mais également d’un élargissement de la palette instrumentale, de la création de sons inouïs, ainsi qu’à travers l’élaboration d’une culture des tempos et de rythmes inédits.

Les musiciens et compositeurs brésiliens tels Heitor Villa-Lobos, João Gilberto, Gilberto Gil, Vinícius Moraes, Caetono Veloso, Jorge Ben – pour ne citer qu’eux car la liste est longue –, ont considérablement enrichi la culture musicale nationale à travers le développement de genres qui développèrent l’imaginaire commun d’un pays bercé par ses mythes : des plages de cocotiers paradisiaques au carnaval par l’intermédiaire des genres choro, samba, marchinha, bossa nova, tropicalisme, pagode, axé music, … Dès les années cinquante, le regard occidental sur les musiques latino-américaines évolue. La musique brésilienne n’est plus considérée comme une curiosité exotique d’une société marquée par l’entreprise coloniale, mais devient un produit de consommation de masse – à partir de 1951, la maison de disque Le Chant du Monde, financée par le Parti Communiste Français, assura la majeure partie de la production de musique traditionnelle brésilienne en France. Le phénomène s’amplifia quand le public français découvrit la bossa nova grâce au film Orfeu Negro du réalisateur Marcel Camus (primé par la palmes d’or du festival de Cannes en 1959 et l’oscar du meilleur film étranger en 1960).

Nos écrivains ou nos peintres vont chercher au Brésil de nouvelles musiques et de nouvelles couleurs 

Roger Bastide, sociologue et anthropologue français

Contrairement à la culture musicale jamaïcaine à l’instar de l’émergence des sound-systems, le Brésil intégra sa culture populaire à la culture nationale officielle dans un processus d’institutionnalisation de la musique populaire. Cette diversité musicale joua un rôle majeur dans le lancement des musiques latines sur les scènes internationales et ouvrit la voix à l’ascension de la world music.

L’une des forces du travail artistique de Thiago Nassif est qu’il se place dans cette continuité de culture de métissage musical en incluant des influences habituellement peu représentées dans la musique brésilienne contemporaine. Pour Mente – qui se traduit aussi bien par « esprit » que par « iel ment » –, Nassif et Lindsay croisent No Wave, procédés électroniques, jazz, funk, rock, pop et tropicalisme, prouvant que sa musique dépasse le concept de frontières en associant langues et cultures anglo-saxonnes avec des éléments chaleureux issus de l’héritage musical brésilien.

Cependant, l’art conceptuel transdisciplinaire n’est pas la seule dimension que l’artiste souhaite apporter à sa musique. Il la rend actuelle en l’imprègnant également d’une touche de contestation politique et de problématiques sociétales. Le titre « Santa » par exemple – dont les paroles ont été rédigées selon un processus d’écriture imaginé par l’artiste Fernanda Zerbini tel que l’explique Nassif à The Wire, évoque l’androgynie, la transidentité et la non-binarité sur un rythme d’afoxé, généralement pratiqué lors de cérémonies rituelles par la minorité religieuse Candomblé (estimée à environ 3 millions de pratiquants brésiliens). Ce syncrétisme cultuel est né des croyances traditionnelles des esclaves ouest-africains implantés par la force en Amérique du Sud au XVIème siècle, dont les pratiques religieuses jugées païennes étaient interdites. Ainsi Thiago Nassif compose avec le passé colonial et la diversité brésilienne pour mettre en lumière des traditions qui constituent son folklore et son héritage culturel tout en l’associant à une palette sonore électronique, bruitiste et distordue plutôt « arty ». Cette diversité est également représentée avec la participation d’une multitude de musiciens brésiliens contemporains qui ont tout autant appuyé cette création.

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Mente symbolise cette vibration à l’esprit audacieux de la nouvelle génération de musiciens brésiliens. L’album est imbibé de ce parfum d’expérimentation novatrice qui pourrait potentiellement déclencher une nouvelle vague artistique et culturelle dans ce pays à la nature luxuriante, miné et bâillonné par son chef d’État rétrograde Jair Bolsonaro.

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Photo en une : © Hick Duarte

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