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SMITH, portrait d’un artiste désidéré

Dans le cadre de sa dernière exposition évolutive et pluridisciplinaire – “Désidération : Prologue” présentée à Paris -, le plasticien SMITH est revenu sur son parcours. Des bancs de la Sorbonne en philosophie à ses multiples expérimentations artistiques, rencontre avec un plasticien qui redéfinit les frontières du genre.

Un vendredi de novembre. Une pluie nerveuse s’abat sur Paris. Le temps idéal pour s’abriter au chaud dans une galerie d’art et se laisser transporter par les douces joies de la contemplation. Ce soir-là, la galerie des Filles du Calvaire, nichée dans le quartier du haut Marais, affiche justement complet. À l’intérieur, une foule compacte tente de trouver une place aux quatre coins de l’espace principal, formant progressivement un cercle irrégulier autour d’une imposante installation métallique. Au fond de la salle, le musicien Akira Rabelais prend les manettes de la table de mixage pendant que le plasticien SMITH, chef d’orchestre de cette manifestation et le poète Lucien Raphmaj, s’installent sur la structure centrale. Dans le public, le philosophe Paul B. Preciado observe la mise en place de cette expérience inédite. Le cadre est posé, les étoiles s’alignent, “l’exercice désidéré” peut enfin commencer. 

“Désidération”, un voyage vers notre essence cosmique

L’exposition “Désidération : prologue”, présentée le mois de novembre dernier, n’était, comme son nom l’indique, que la première étape d’une expérience au long cours. Avec ce nouveau projet, le plasticien photographe et vidéaste SMITH, accompagné des membres de la Cellule Cosmiel tente de nous transporter dans la “désidération”. Un concept né des nombreuses discussions du collectif, tirant son étymologie du mot “désir” et qui s’apparente en définitive au « rapport nostalgique que nous entretenons avec notre origine stellaire » .

SMITH, Désidération (2001-2019) Courtesy galerie Les filles du calvaire

« Désidération, j’en suis au début. L’exposition s’appelle ‘Prologue’, car je pense en être à la première étape de ce que va devenir ce travail. J’ai commencé à y réfléchir il y a trois ans avec un ami astrophysicien, Jean Philippe Uzan et ensemble on a créé un collectif, la cellule Cosmiel » introduit SMITH au début de notre échange avant de poursuivre :  « Avec un troisième complice écrivain, Lucien Raphmaj, on s’est réunis régulièrement pour essayer de définir ce qu’était pour nous ce concept. On a essayé dans un premier temps de produire des textes, des conférences. Et assez rapidement, on a eu une invitation du Mac Val puis de la galerie des Filles du Calvaire pour faire une exposition alors que la désidération n’a pas encore produit d’oeuvre en tant que telle. On en est encore à un travail de définition et d’expérimentation. »

Derrière cette notion, se cache aussi une forme de mélancolie fauve, dont on ne trouvait jusqu’alors pas la cause, et qui prend aujourd’hui tout son sens. « C’est Jean Philippe qui a trouvé le terme. Il existait déjà. J’ai trouvé son étymologie absolument magnifique. C’est le sentiment qu’éprouve le marin lorsqu’il ne peut plus se repérer avec les étoiles. C’est l’idée d’être privé des astres. On dit qu’il est désidéré. »

Derrière ce terme, il y a ce double sentiment d’attraction, de souhait que l’objet revienne et de manque. Je me suis rendu compte que c’était exactement ce que je ressens

« Ce que l’on a définit chez moi comme de la mélancolie, comme de la dépression, devenait maintenant de la désidération. » poursuit le plasticien avec lyrisme.

SMITH, Désidération (2001-2019) Courtesy galerie Les filles du calvaire

Construction d’un vocabulaire plastique “indiscipliné”

Ce nouveau projet s’inscrit parfaitement dans la démarche esthétique de l’artiste, tirant à chacune de ces expérimentations plastiques les fils d’un large bagage théorique. Car SMITH, né.e Dorothée Smith, commence son voyage plastico-intellectuel par des études de philosophie. Michel Foucault, Jacques Derrida, Donna Haraway ou encore Maurice Merleau-Ponty sont autant de références qui marquent l’étudiant.e et qui l’accompagneront dans son cheminement artistique. Très vite, à cette appétence pour le savoir académique vient s’ajouter l’envie de se former à la photographie. Il intègre alors la prestigieuse École de Photographie d’Arles, étape clef dans son parcours qui lui permet d’identifier ses terrains d’investigations.

« Ma formation à Arles c’est le premier volet, le premier pas dans mon parcours. J’ai pu y pratiquer la photographie, une discipline que j’investis depuis l’enfance car mes parents sont photographes. Ça m’a permis de structurer mon travail. J’ai produit énormément d’images à cette période que j’ai montrées, ici, lors de ma première exposition Löyly (2012). » énonce SMITH, prit dans l’agitation des souvenirs.

SMITH, Désidération (2001-2019) Courtesy galerie Les filles du calvaire

Les corps en mue, hybrides, en transition de ses ami.e.s deviennent rapidement ses sujets de prédilection. La photographie devenant alors une manière de les rendre visible, de les incarner, dans une histoire de l’image laissant peu de place aux corps trans. « C’était mon regard sur mon quotidien, sur les espaces que je traverse, sur les corps que je fréquente, les endroits où je vis. L’une des questions qui a été abordée à ce moment-là, c’était celle de la transition au sens large, la transition du passé, comme passage, mais surtout la transition de genre qui me concernait et qui me concerne toujours et qui manquait assez cruellement de représentation en photographie à part peut être celles portées par des personnes non concernées. » ajoute l’artiste.  

S’ensuit une formation au Fresnoy, où il déploie tout son éventail expressif. Pendant cette période, les problématiques explorées s’affirment, l’entrée dans l’interstice scientifique se précise et l’usage de la vidéo devient de plus en plus constant. Son installation C19A2802 Agnès cristallise cette période d’affirmation d’une identité artistique singulière. Cette œuvre pluridisciplinaire ou plutôt “indisciplinaire” pour reprendre les termes de SMITH, présentée en 2011, interroge la matérialité de genre à travers la question de la prise d’hormones de synthèse attribuées aux personnes trans comme traitement de substitution.  

SMITH, Désidération (2001-2019) Courtesy galerie Les filles du calvaire

Sortir de la matière : l’exploration du fantomatique et de la biotechnologie

À sa sortie du Fresnoy, l’exploration du corps prend une nouvelle direction. Bientôt, le fantomatique, la présence des corps absents s’invite dans la réflexion de SMITH. « Ce qui m’intéressait, c’était moins la mort que la persistance des effets du corps une fois qu’il a disparu. Ça allait des télécommunications comme un skype à ce qui permet à deux corps de se rapprocher. C’est là où j’ai compris que la photographie ne me permettait pas d’aller au bout de mon expérimentation, car je ne pouvais pas retranscrire la présence physique. » poursuit le plasticien de 34 ans. Le projet “Spectographies” naît de là. D’une volonté de ressentir à distance la chaleur des corps.

« Pour Spectographie, j’ai eu l’idée de mettre en place une machine connectée à une puce électronique que je mettais faite implanter sous  le bras. Le public rentrait alors dans cette installation, et une caméra thermique, capable de capter la chaleur des corps, les photographiait. Ils obtenaient le portrait de leur chaleur et cette chaleur était envoyée en temps réel dans ma puce qui était elle-même connectée à un vêtement et qui me permettait de ressentir à distance la chaleur des gens qui étaient en train de pénétrer dans mon installation… »

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SMITH, Désidération (2001-2019) Courtesy galerie Les filles du calvaire

À cette installation s’agrège une auto-fiction explorant cette même thématique et une série de photographie réalisées à la caméra thermique. Et avec le projet trandisciplinaire “Traum”, initié par SMITH en 2015, ce sont les thèmes de la métamorphose et de la plasticité des corps qui s’invitent dans le discours de l’artiste. « Traum, c’est un film dont j’avais rêvé les images pendant des années. Je pensais à un personnage qui traverse mon travail depuis près de 10 ans et qui questionne depuis l’adolescence la plasticité du corps. C’est un projet qui a mis plusieurs années à se mettre en place comme Spectographie. Il est né de discussions que j’ai mené avec Lucien Raphmaj. » poursuit l’artiste.

Je voulais aborder la question de la métamorphose mais pas n’importe laquelle, celle qui peut subvenir à l’issu d’un traumatisme.

Aujourd’hui, avec “Désidération”, SMITH et les membres de la Cellule Cosmiel tentent de dépasser les frontières du voir, par l’union des corps célestes et des corps terrestres. Une quête vers l’infini ? Sans aucun doute.

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