Ruines : pour une esthétique du temps

Symboles des soubresauts de ce monde, les ruines occupent une place prépondérante dans l’espace médiatique aujourd’hui. Les ruines de Bagdad ou Gaza, celles des Twin Towers après le 11 septembre. Elles sont tellement omniprésentes que ces ruines médiatiques ont perdu leur sens. Pourtant, elles nous fascinent. Leur beauté à la fois tranquille et violente nous attire autant qu’elle génère une certaine angoisse. Angoisse d’une décadence qui s’offre à nos yeux voyeurs.

Ballroom, Lee Plaza Hotel, de la série The Ruins of Detroit, 2005-2013 © Yves Marchand & Romain Meffre.
Ballroom, Lee Plaza Hotel, de la série The Ruins of Detroit, 2005-2013 © Yves Marchand & Romain Meffre.

Les photographies du français Thomas Jorion, né en 1976, incarnent bien cette sensation. Les bâtiments en ruine ou délaissés qu’il capture sont hors du temps. Figés dans un état de délabrement, abandonnés, comme extrait de l’activité du monde, déchus de leur fonction. Pourtant, ils portent en eux la trace indélébile de ce temps qui s’écoule et dont ils sont les premiers témoins. Cette esthétique qui nous renvoie à notre propre temporalité est également forte dans les photographies du duo français Yves Marchand et Romain Meffre. Dans leur série The Ruins of Detroit, ils explorent les ruines de la Motor City devenue aujourd’hui le symbole, l’archétype même de l’abandon et de la chute des utopies modernistes. Toute la fragilité de notre éphémère passage sur terre s’incarne dans ces immenses théâtres, usines, et autres bâtiments qui témoignent de la décadence du modernisme tel que l’ont imaginé les générations qui nous précèdent. Sans tomber dans la critique pure et simple de ce modèle, de ce one best way qui a fait les heures de gloire de la ville de General Motors, ils cherchent ici à retenir un peu de cet état éphémère de ruine. Pourtant chargés d’angoisse et d’une très forte tension émotionnelle, leurs clichés, ainsi que ceux de Thomas Jorion, concentrent le paradoxe des temps de décadence. Entre nostalgie d’un passé dont la gloire est fantasmée et l’enthousiasme pour un avenir encore à déterminer, les ruines nous rappellent que tout est incessant changement, incessant renouvellement … et qu’il serait bien prétentieux de prétendre pouvoir figer ce phénomène.

The ruins of DetroitThe Ruins of Detroit, 2005-2013 © Yves Marchand et Romain Meffre.

La réalité capturée dans ces clichés n’existe déjà plus, nous n’en avons qu’un aperçu tronqué, déformé par le regard du photographe et non encore éclairé du travail de l’historien. C’est cet aspect qui guide le travail du photographe Mathieu Pernot. Partant des archives – aussi bien écrites que visuelles – d’un lieu, d’un mode de vie, il a travaillé de concert avec l’historien Philippe Artières sur l’exposition qui a eu lieu à La Maison Rouge de Paris. L’Asile des photographies est un travail à quatre mains autour des archives d’un hôpital psychiatrique de la Manche. Alors que cet hospice a fermé, et qu’il ne reste que les ruines des bâtiments, le duo fait revivre les hommes et femmes qui ont animé la vie de ce lieu. À la demande de l’établissement, et de la Fondation du Point du Jour – Centre d’art contemporain à Cherbourg, ils ont construit une différente façon de construire la mémoire, cette nébuleuse construite sur les ruines de notre identité. Les photographies de Mathieu Pernot, dénuées de toute narration, évoquent la vie passée de cet espace en transition et nous offrent une autre vision de la décadence de l’Homme, s’exprimant dans les ruines d’une architecture.


MathieuPernot_07Mantes-la-jolie, 1er juillet 2001: Série « Implosions« , 2001-2002 © Mathieu Pernot

C’est une thématique qu’il avait abordé dès 2007 au travers de sa série Grands Ensembles dans laquelle il mêlait des photographies de l’implosion de ces bâtiments par les pouvoirs publics aux cartes postales éditées lors de leur construction pour vanter les mérites de ces villes nouvelles et modernes. Reprenant les écrits de riverains de ces ensembles à la pointe de la modernité, ainsi que leurs visages à côté des implosions spectaculaires des tours d’Issy-les-Moulineaux ou encore de La Courneuve, il redonne une forme d’humanité alors même que celle-ci était la grand oubliée de l’architecture fonctionnaliste et du renouvellement urbain des années 1950-1960.

Dans une perspective moins politique, Cyprien Gaillard, prix Marcel Duchamp 2010, aborde la question de ces grands ensembles architecturaux. Le travail transversal de ce jeune prodige allie toutes formes d’expression artistique : peinture, dessin, sculpture mais aussi vidéo, installations in situ et performances. Les ruines romantiques de la série de gravures Believe in the Age of Disbelief (2005) ou encore la performance de land art Real Remnants of Fictive Wars (2003-2008) confrontent l’architecture moderne fonctionnaliste à ces ruines, envahies peu à peu par la Nature qui reprend ses droits. L’artiste, qui envisage son travail comme une archéologie de l’architecture contemporaine, développe une réflexion sur la place de l’homme au sein de ces paysages voués à disparaître. Se refusant à la narration, il nous invite pourtant à nous remettre face à notre propre temporalité et notre inéluctable destruction. Son exposition personnelle au Centre Pompidou s’intitulait Ur en référence à un site archéologique en Irak et au label Underground Resistance de Détroit qui ranime les bâtiments en ruine des usines de Détroit au rythme de ses soirées électro. Cyprien Gaillard y présentait la série Geographical Analogies, un ensemble de polaroid regroupés en composition de 9, qui mêlent des clichés de sites archéologiques mais aussi de paysages urbain comme La Courneuve. La durée de vie courte des polaroids, extrêmement sensibles à la lumière, l’humidité, rappelle la fragilité des sites qu’il photographie. Ils sont en effet enfermés dans un paradoxe : celui de leur préservation, qui ironiquement entraîne leur destruction (érosion, tourisme de masse, fragmentation pour être présentés dans des musées etc.). On retrouve ici cette violence dont les ruines sont le symbole qui pourtant n’entame en rien leur beauté énigmatique.

CyprienGaillard-manifesto21-art-sciencespo-rennes
Cyprien Gaillard, Polaroids issus de la série Geographical Analogies, 2006 – 2011. (Cyprien Gaillard Courtesy Galerie Bugada & Cargnel, Paris).

C’est cette beauté énigmatique que met en scène l’artiste danois Jesper Just. Lors de sa récente exposition à la Galerie Perrotin, Paris, l’artiste a présenté une vidéo intitulée Sirens of Chrome réalisée en 2010 à Détroit. Sa vidéo, pourtant elle aussi dénuée de toute narration, entend briser les stéréotypes de genres et de races. Quatre femmes noires, au volant d’une Chrysler, symbole du riche passé de Détroit, parcourent cette Motor City apocalyptique en silence. Jesper Just nous entraîne à leur suite dans un ancien théâtre reconverti en parking. Elles exécutent alors une chorégraphie surréaliste et dramatique qui incarne les relations tissées entre elles, teintées d’érotisme et pourtant plombées par une impossibilité à communiquer. Nous sommes alors suspendus dans le temps, en slow motion, dans cette ville en ruine, dans un état paradoxal d’angoisse face à la décadence et l’extrême solitude à laquelle elle nous renvoie et de fascination pour sa beauté sombre et sans fard.

 

 

 

Anne-Sophie Furic

Spread the love !
  •  
  •  
  •   
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
More from Anne-Sophie Furic

Du Corbusier à Cergy-Pontoise, état des lieux de l’architecture urbaine

On associe la ville moderne à une cité sans âme. C’est vrai...
En savoir plus

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *