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Retro X : « Je t’attaque mais je t’aime, tu vois ce que je veux dire ? »
Retro X pour Manifesto XXI

Retro X, c’est l’artiste. Il chante de l’EMODRILL, une musique de gang émotive, du rap émo. Les bases de son univers codifié se trouvent dans son album de 2017, Digi. Il vient de sortir 24, et nous l’avons rencontré.

« Tu vois ce que je veux dire ? » Moi oui, Gianni. Pour ma part, ça fait un moment que je t’écoute ! Mais ce papier peut être destiné à nos chères et chers lecteurices qui feront peut-être la connaissance de Retro X pour la première fois.

Surtout ne partez pas ! Même si tout ça ne vous est pas familier, tout vous sera expliqué, et croyez-le, ça en vaut la peine. Retro X : vous faites face à l’avant-garde du rap français, déjà connu jusqu’aux Etats-Unis puisque révélé par (l’unique) Frank Ocean dans sa playlist du moment. Retro X, c’est l’artiste et DGBE son label. 387, c’est « la Maison Blanch. », le label de son manager Gizo Evoracci. Il y a aussi Cyka Vision, qui orchestre le tout en produisant de magnifiques vidéos. A eux tous, ils forment un corps. 

Nous avons eu l’honneur de rencontrer Retro X lors de la release party de son dernier album, 24, le 11 juillet dernier à la Java. Soirée par ailleurs assez incroyable tant au niveau de la pluralité des artistes qu’au niveau du set de Retro X, qui a vraiment donné beaucoup d’énergie et d’amour à un public survolté ; et c’est bien mérité car c’est à la hauteur de ce qu’il offre.

Depuis 2015, l’artiste multiplie les projets ambitieux et les collaborations. Digi sortait en 2017, à la base de tout son univers codifié actuel. Tout ça pour enfin pouvoir nous présenter le fameux 24, à la hauteur de toutes les attentes. 

MANIFESTO XXI – Tu as sorti Digi en 2017, c’est un chef d’œuvre. Dans quelles conditions a-t-il été fait ?

Retro X : J’étais à Melun chez mes parents. A ce moment-là, j’ai rencontré Thomas du Sahara Hardcore Records, j’avais déjà pas mal de sons alors on a commencé à bosser. C’est le lifestyle que je menais à cette époque-là qui fait que Digi est comme ça. Il est très expérimental, je me cherchais beaucoup.

On a presque l’impression que tu étais amoureux !

Peut-être que j’étais amoureux. Pourtant ce n’était pas la période de ma vie où il y avait le plus d’amour, mais c’est la période de ma vie où j’étais avec ma mère ! Je ressentais plus sa vie qui était difficile, elle faisait tous les jours Melun-Boulogne, et elle le fait encore. Moi je n’avais pas de travail, pas d’école, pas d’argent, et je devais aller jusque chez Timothée Joly pour enregistrer. On n’avait pas de moyens et on était tous en train de construire des bases pour créer une musique, un mouvement musical tu vois.

Digi c’est la base, Digi c’est le tout, même maintenant c’est Digi, et ça le sera toujours. C’est le noyau.

Sur ce projet tu as beaucoup collaboré avec Timothée Joly, sous son blaze de producteur « Alan Mayers ».

Ouais c’est moi qui le lui ai donné ! Il avait plusieurs blazes, et dans sa chambre il y avait un poster où il y avait écrit Mayers dessus. Du coup je l’ai surnommé Alan Mayers et il a kiffé, et depuis c’est le délire en gros quand il prod pour moi, c’est son blaze.

T’a aussi beaucoup bossé avec des gars comme NxxxxxS, est-ce que c’est eux qui t’ont influencé dans le délire un peu expérimental ?

Moi, de base, j’ai toujours fait des sons expérimentaux. Avant j’enregistrais avec le micro de mon Mac ! C’est NxxxxxS qui m’a contacté la première fois, j’avais trouvé une prod’ de Bladee sur YouTube, et j’ai posé dessus avec le micro de mon Mac justement, et j’ai balancé la track sur SoundCloud. Il a kiffé. Le son c’est « Fox Lady ».

On pourrait dire que Digi est plus compliqué que 24, qui est plus simplifié. Mais pour moi faire un travail plus simplifié… c’était compliqué !

Il y a eu une grosse évolution depuis Digi. Heroes (2018), c’était déjà plus Drill. Et là, 24, ton dernier projet, c’est carrément énervé.

C’est EPIC. Dès le début je suis arrivé directement avec ce que j’aime tu vois, je n’ai jamais essayé de faire comme les autres, même si comme tout le monde je m’inspire. Je me suis dit que là c’était le moment pour les gens de pouvoir s’imaginer un concept, que les gens puissent se dire : 24 c’est de l’EMODRILL. C’est un mélange de tout, mais seulement les bases, en simplifié.

L’EMODRILL est un mélange de drill et de musique à base d’émotions. C’est un mélange d’attaques et de sentiments, je t’attaque mais je t’aime, tu vois ce que je veux dire ?

Et personnellement, t’as évolué comment ?

Je vis juste des trucs de plus. Comme je te disais avant j’étais chez mes parents à la cité avec mon pote Mike, là maintenant on a un appart à Toulouse, on est chez Gizo Evoracci à la Maison Blanch., on a un peu plus de moyens pour faire de meilleurs clips et enregistrer de meilleurs morceaux… Ce que j’ai envie de faire c’est de faire les choses mieux pour les gens qui nous écoutent, toujours faire des trucs frais et nouveaux !

Digi, emodrill, flz, 387, etho… t’a un champ lexical autour de ton univers artistique très développé, qu’est-ce qui t’inspire ?

Franchement, ce qui m’inspire dans tout ces codes ce sont mes anciens… C’est mon oncle Majesté Mondo, c’est Gizo qui sont à la base des rappeurs qui rappent avec des codes. Et moi je suis un peu né dans ces codes-là aussi. J’ai toujours été un peu codé tu vois.
Flz ça veut dire Flyzup, 387 c’est la Maison Blanch., ce sont juste des codes sur lesquels on se base, c’est notre façon de se comprendre quand on kick.
Le Digi c’est la base, c’est mon bébé t’as vu et j’ai essayé de le faire pour que les gens l’écoute encore longtemps, pour pas que les gens se disent « ah là il fait chaud je ne peux pas l’écouter, là il fait froid je peux » … Ils peuvent l’écouter à n’importe quel moment de leur vie, il fallait qu’il soit intemporel. Digi c’est vivre comme tu es, à fond !

C’est comment en France d’être un rappeur noir qui fait de la musique émo ?

Je ne sais pas comment ça évolue parce que moi j’ai toujours de bons rapports avec les gens avec qui j’ai grandi, avec ma famille aussi. Après je pense que tu peux avoir des histoires partout, tu peux être un mec qui vit en banlieue comme en plein Paris, et si tu sors tu peux te faire embrouiller tu vois. C’est en fonction de toi et ta journée, il ne faut pas forcément se dire que c’est à cause de quelque chose en particulier.
Je me dis que ça ne m’handicape pas, ça me donne même de la force d’être noir, ça me donne envie de me battre plus. Et ça me donne envie de gagner plus, et plus t’as envie de gagner plus tu gagnes. J’ai trois fois plus de raison de gagner en fait. Je suis fier, et je pense que n’importe quelle personne qui est comme il est, qu’il soit noir, gay ou peu importe – il faut qu’il fasse ce qu’il a à faire quoi qu’il arrive ! Ce n’est pas à nous de juger ces personnes ici sur Terre, c’est mon avis personnel. Tant qu’ils ne me dérangent pas, qu’ils ne viennent pas me faire chier ou me poser des problèmes, je respecte.

Ça me donne même de la force d’être noir, ça me donne envie de me battre plus. Et ça me donne envie de gagner plus, et plus t’as envie de gagner plus tu gagnes. J’ai trois fois plus de raison de gagner en fait.

Mais repartons sur le sujet « je suis un rappeur noir qui fait de l’émo » : je ne pense pas que ça dérange mes frères noirs, ni mes frères de banlieue et de cité. Ils sont toujours intéressés pour écouter de nouvelles choses, même si ça peut être difficile à entendre les premières fois. Je suis souvent avec des fréros qui me font écouter eux aussi de nouvelles choses, ça se voit qu’ils aiment la musique et on est tous pareil sur ça. On aime la musique, donc on trouvera un point d’entente dans tous les cas, parce que personne ne fait de frasques, on reste focus sur le même chemin.
Un de mes objectif aussi c’est d’être un point d’intermédiaire à tout ça. J’ai passé toute ma vie dans des HLM, mais je connais aussi des gens qui ont passé toute leur vie dans des super résidences. Ils ne sont pas forcément riches mais ils ont une vie plus cool que certaines des nôtres (mais ça ne veut pas dire qu’ils n’ont pas de problèmes !). Je sais que moi et mes gars on est le pont qui réunit tout ça, parce que nous on a grandit dans les HLM, mais on n’a pas forcément fait les mêmes choses que les gens qui y vivent. Mais on y a été quand même hein, personne ne pourra nier ça. On a quelque chose de nouveau à apporter des deux côtés.

Je posais cette question parce que l’émo, de base, c’est une musique plus blanche. A l’échelle de la musique, c’est plus permis aux blancs d’être sentimentaux.

Je vois ce que tu veux dire. Mais si on revient en arrière, on s’aperçoit que les musiques qui touchent le plus aux sentiments, comme le jazz ou la soul, ont été faites par des gens qui ont eu beaucoup de peine à cause de l’esclavage, à cause de la ségrégation… Pour moi les plus grands artistes sont ceux qui ont connaissance de la peine qu’il y en a en eux.

Il y a beaucoup de références à l’art dans tes œuvres. Est-ce que tu préfères l’étiquette artiste à celle de rappeur ?

En fait, y’a un quiproquo en 2019 : pour être un rappeur faut encore forcément dire que t’es un thug, que tu bicraves de la drogue, que t’as la sacoche, t’es le gérant, et que tu contrôles ta zone. Et si ce n’est pas forcément ce que je dis dans tous les morceaux, certaines personnes vont dire que ce n’est pas du rap. Mais je considère que c’est du rap. Parce que je rappe. A ma manière ! C’est ça l’EMODRILL.

Donne-nous une définition de l’EMODRILL.

L’EMODRILL est un mélange de drill et de musique à base d’émotions. C’est un mélange d’attaques et de sentiments, je t’attaque mais je t’aime, tu vois ce que je veux dire ? C’est comme une meuf qui veut insulter son mari ou son mec mais au fond elle l’aime, mais elle va l’insulter de tous les noms parce que là il a déconné. Et c’est EMODRILL parce qu’au fond, elle l’insulte violemment parce que, justement, elle l’aime.

Les médias américains ont été moins frileux sur toi que les médias français, est ce que ça te rend triste ? Tu sais l’expliquer ?

Non franchement ça ne me rend pas triste, j’ai confiance dans les médias français. Ils vont faire leur travail et arriveront à un point où ce sera inévitable de parler de nous et de montrer ce qu’on fait. Je sais qu’ils sont bons pour faire ce genre de choses et ils le feront bien. Peut-être que ce n’est pas le moment mais nous on est là tranquilles, on sait ce qu’on a à faire, on patiente mais y’a pas de problème. Chaque chose en son temps. Et même s’ils ne parlent pas de nous c’est peut-être parce qu’ils ont d’autres choses à faire ! Et nous aussi on a d’autres choses à faire, dans tous les cas on se captera un jour pour parler de tout ça, si le public suit !

L’essentiel c’est que le public et des journalistes comme toi vous suiviez. Là on est ensemble dans ce putain de truc et je te jure que ça va le faire quoi qu’il arrive.

Je n’ai pas forcément envie d’être la super star de l’univers, mais j’aimerais bien que mes sons soient écoutés un peu partout. Partout où c’est possible. Si les gens m’écoutent de loin, je serai fier d’eux, je serai fier de nous !

Comment la drogue t’inspire dans ta musique ?

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La drogue c’est un médicament utilisé pour entrer en transe. Certains vont utiliser l’alcool, d’autres la cocaïne, d’autres l’ecstasy… mais toutes les drogues sont faites pour te mettre dans une autre face de toi-même, que tu le veuilles ou non. Ça ne veut pas dire que c’est toi, mais ça fait partie de toi. Je me suis drogué, je me drogue, je suis drogué, peut-être comme beaucoup de jeunes, mais je ne fais pas l’apologie de la drogue. Ça ne m’intéresse pas, moi je suis là pour faire l’apologie de la musique, et du Digi.

C’est aux médias et au public de donner leur avis, concernant moi ou la drogue, je vous laisse le soin de le faire. Tout ce que je dis, c’est que beaucoup de morceaux ont été faits sous drogues, d’autres non. Quand j’ai décidé de rapper je n’étais pas drogué. Je peux rentrer en transe avec autres choses que de la drogue, je suis avec mes gars on est dans un délire total, dans une putain de maison et là nous on entre en transe par exemple. T’as même pas besoin d’être drogué t’es déjà dans un délire, c’est du direct !

Dans « Yawee » tu dis : « j’ai recommencé mes prières, même si j’étais sous drogues ». La drogue t’inspires Dieu ?

Quand je me drogue je n’exclus pas le fait de me poser des questions sensées. Je n’exclus pas le côté positif que la drogue peut apporter. Certes, il y a un côté négatif, mais quand je me drogue, je n’exclus pas la recherche scientifique, la recherche spirituelle, l’introspection dans un état second. Des gens diront que c’est blasphématoire, je les respecte et je ne suis pas là pour dire que ce que je fais c’est bien. Mais si je suis défoncé et que je me pose de bonnes questions sur la vie – que je ne me serais jamais posé si je n’avais pas fumé – c’est quand même positif ! On ne peut pas dire que c’est mal, parce que je suis en train de réfléchir à quelque chose de bien ! Qu’est ce qu’on en pense de ça ?

Je respecte toutes les religions et je trouve que certaines religions permettent à des personnes de s’en sortir et de faire beaucoup de choses dans leur vie. Je ne veux pas être le rappeur qui se met à parler de religion. Tout ce que je dis, c’est que j’aime tout le monde. Je ne crois pas forcément tout ce qui est satanique, tout ce qui est mauvais, j’essaye de faire des choses bien, mais je ne suis pas parfait. Et je pense que tous mes gars aussi sont pareils que moi, et un digi-boy n’est pas là pour faire du mal aux gens ou pour faire le mec, il est là pour servir la nation, servir le Monde.

Pourquoi ton projet 24 est aussi offensif ?

J’ai plus de problèmes. Quand j’ai fait Digi, j’avais certes moins d’argent, je n’avais rien avec mes gars, mais j’avais moins de problèmes.

Tu penses que l’argent ça amène les problèmes ?

Je n’ai pas assez d’argent pour pouvoir répondre à cette question, clairement je te le dis ! Après je sais qu’avec un peu d’argent tu peux déjà avoir plus de problèmes que si t’as rien. Par exemple, j’ai plus d’argent donc je vais m’offrir plus de choses, je vais m’offrir un scooter, je vais me faire attraper par les keufs, je suis sous weed, bah je vais devoir payer une amende de 400 balles et être convoqué. Là c’est un problème banal, mais voilà, plus de responsabilité. Maintenant je dois m’occuper de mes gars et faire en sorte que la machine tourne parce qu’il y a des gens qui comptent sur moi comme mon manager ou mes parents. Il faut que je reste un peu sain quand même.

On voyage beaucoup dans tes sons, tes clips… ça représente quoi pour toi ?

Ça me passionne. C’est quelque chose que j’aime faire. Je n’aime pas l’avion mais je suis prêt à y rester autant de temps qu’il faut pour arriver à destination parce que j’aime trop sentir un nouvel air. Chaque endroit a son odeur, j’aime bien sentir de nouvelles odeurs.

Ça ne m’inspire peut-être pas dans ma musique mais dans ma vie oui, ça me fait du bien. Ça me permet d’être plus ouvert avec les gens, moins agressif, ça canalise ma haine et ça me permet de mettre ce mal dans la musique, dans quelque chose de positif. Pas dans les insultes avec les gens dehors, les confrontations avec la justice… Je préfère m’occuper de moi et de ceux qui sont avec moi.

C’est quoi tes autres passions ?

En vrai je kiffe jouer au football, mais je n’y joue plus. Si je me remets à jouer je pense que je peux me taper une crise genre j’ai envie de devenir footballeur. J’aimerais bien faire un truc comme les mecs qui prennent une caravane et qui font le tour. Le tour d’où je ne sais pas, mais le tour.

Retro X, Cyka vision et Gizo Evoracci pour Manifesto XXI
Retro X, Cyka vision et Gizo Evoracci pour Manifesto XXI

T’as une famille qui t’entoure, dans tes sons tu cites beaucoup Miky… tu n’es jamais tout seul.

Comme dis Gradur « on n’est pas tout seul ». On n’est vraiment pas tout seul, sur ça il avait raison. Cyka vision fait tout. Cyka vision est dans la réalisation, dans la production, dans le script, dans l’organisation de tout ce qui est DGBE entreprise, dans le soutient de Maison Blanch.387… En fait, on ne forme qu’un groupe, qu’une plateforme, Jumanji, mais ça a plusieurs noms ! On est qu’un corps Cyka vision ça va être les bras, 387 le torse, DGBE la jambe… On est un transformers ! (rires)

Un dernier truc que tu voudrais approfondir ?

Je vous demande d’écouter 24 parce qu’il y a beaucoup de choses que vous allez comprendre par la suite. J’y ai passé beaucoup de temps, pour vous, j’y ai mis du cœur et je vais essayer de faire encore mieux. J’aimerais que vous écoutiez 24 dans des moments où vous êtes tranquilles, dans les moments les plus simples. C’est ça que je veux.

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