Relève : les étoiles du paradis Garnier

« Dans la danse, c’est toutes les sensations : sensations d’espace, sensations de temps, d’échanges émotionnels avec ses partenaires… C’est comme quand on fait l’amour ! » énonce poétiquement l’onirique et aérien danseur qu’est Benjamin Millepied, succinct et regretté directeur de la danse de l’Opéra de Paris. C’est en suivant ce dernier dans sa création d’un nouveau ballet inaugural et original que les réalisateurs Thierry Demaizière et Alban Teurlai nous invitent à entrer dans les coulisses du monstre artistique qu’est l’Opéra de Paris. Relève : histoire d’un ballet moderne contre la montre.

Relève - Manifesto21
source : AlloCiné

Entre héritage et excellence : le problème de la modernité

Les films et documentaires sur l’art de la danse sont aujourd’hui relativement monnaie courante. Des plus romancés et populaires (Dirty DancingLe Roi danse ou encore Black Swan) aux plus atypiques et poétiques (Rosas danst RosasPinaLes Rêves dansants) en passant par les documentaires décrivant les vies rigoureuses d’élèves supportant l’éducation glaciale de méthodes intransigeantes et extrêmement sélectives (L’École de ballet, Opéra de ParisUn an au BolshoïBallet, de la sueur et des larmes), le panel semble assez large et les approches scénaristiques déjà toutes explorées.

Pourtant, le film, tant dans son sujet que son approche, apparaît comme réellement moderne. Modernité scénaristique d’une part : aucun film n’avait précédemment mis en lumière les backstages des créations dansantes et des danseurs eux-mêmes au sein d’une institution aussi sacrée et exigeante que le ballet de Paris. Après avoir été habitués à n’observer les danseurs professionnels que dans l’excellence d’un ballet final, Relève nous fait au contraire découvrir des danseurs en proie au doute, à la tension, face à l’échec et non parés des lauriers de l’excellence. Dans une alternance de plans fixes et rapprochés de plus en plus intrusifs mais aussi de plans in vivo et d’offs, le film tente de nous retranscrire de manière concise mais précise l’histoire exhaustive de la création à toute allure d’un ballet. Apparaît alors immédiatement à la caméra une humanité flagrante, loin des images d’Épinal d’un milieu vu comme compétitif et aigri. Ces danseurs, bien que déterminés et acharnés, apparaissent comme de réelles personnes, contraintes par les limites de leur condition physique et mentale. De plus en plus proches des spectateurs à mesure que se déroule le film, ils se livrent progressivement à un ballet de confessions, explicites ou à demi-mot, toujours plus intimes et évocatrices du milieu exigeant dans lequel ces derniers évoluent. Cette création, c’est aussi l’orchestration magnifique de corps vrillants avec une fluidité d’influence américaine (à la Robbins ou Balanchine), dans un montage quasi « clippesque » et des séquences poignantes sous la musique électronique de l’artiste Avia, adaptation nouvelle d’une esthétique populaire à l’art de Terpsichore.

Mais cette plongée, c’est aussi le partage avec un homme, Benjamin Millepied, étoile au New York City Ballet, contraint par son nouveau poste de réaliser, sous la pression d’un décompte incessant, un ballet de toutes pièces en un temps très restreint de quarante jours. Entre bonheur et peine, le danseur-chorégraphe nous fait part de ses joies et appréhensions, notamment vis-à-vis de l’Opéra. Car cette histoire, c’est aussi le temps de la relève, le tournant de la jeune génération hétéroclite et cosmopolite, pleine de rêves et d’espoir, qui ne compte pas rester indéfiniment corps de ballet, suivant les pas intemporels et répétitifs de leurs étoiles. Cette relève qui nous montre la vision et la réalité de l’Opéra de Paris, la hiérarchie et les codes de cette « usine à danser » d’un autre temps, choquant même par son fonctionnement et en décalage complet avec notre façon contemporaine d’exister. Pas une seule scène sans l’omniprésence de l’électronique (enceinte Bluetooth des danseurs – ordinateur, smartphone et tablette de Benjamin Millepied), qui provoque une césure étonnante entre notre monde vibrant à 1000 à l’heure et les coulisses sombres, étriquées et serpentaires d’un vieil opéra (occasionnant quelques scènes très cocasses). Cette relève, c’est aussi comme le son d’un tocsin du renouveau, sonnant l’arrêt des vieilles traditions et codes rétrogrades de Garnier que le nouveau directeur du ballet compte alors bien chambouler, au moins le temps de son œuvre, et ce malgré les grandes réticences de l’Opéra. Il s’étonne du manque de services (médecins, masseurs, multimédia, etc.), d’une manière d’enseigner rigide, compétitive et dévalorisante mais aussi de certains discours des sphères supérieures (une personne noire ne peut être étoile ; impossibilité de rentrer dans le ballet si les danseurs n’ont pas de grandes jambes et de grand cou…). Faits d’autant plus choquants pour lui qu’il a évolué dans une institution américaine bien plus moderne et progressiste. Mais néanmoins, cette immersion, c’est aussi, et malgré la scansion stressante des jours qui passent, des moments d’humour et d’une légèreté irrésistible, contrepoint chaleureux d’un défi haut de gamme.

releve-cinema-bande-annonce

La difficulté de créer

Moins explorée mais tout aussi présente, le film met en avant la difficulté de monter, sous la pression d’un temps relativement court, la création d’un ballet de toutes pièces. Entre agendas surbookés, gestion des plus grosses mises en œuvre au moindre détail et continuation de la chorégraphie, on observe un Benjamin Millepied parfois dépassé mais toujours optimiste et toujours dans son processus créatif. Ainsi, dans des rapports de forces incessants entre volonté et nécessité, Relève nous éclaire et nous renseigne sur les questions et la mise en œuvre de la création chorégraphique moderne.

Pour ces raisons et mille encore, je ne puis que vous inviter à vivre ou revivre l’expérience de ces moments volés, qui sont autant de révérences à la beauté de la danse et du cinéma qu’un hymne à l’humain, aux rêves et à la modernité.

En ce moment au cinéma.

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=MOkV27lgjBc]
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