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Rebecca Chaillon “Mon intime est particulier, il est au croisement de plusieurs discriminations”

Autrice, metteuse en scène mais avant tout performeuse, Rebecca Chaillon s’inspire de ses identités multiples pour imaginer un théâtre queer et engagé.

Que vous l’ayez découverte dans le documentaire sur les performers pro-sex d’Emilie Jouvet ou dans sa création Monstres d’Amour, autour du cannibalisme amoureux, Rebecca Chaillon, se revendiquant fièrement lesbienne, noire et grosse, réconcilie avec le spectacle vivant. Nous l’avons rencontrée, à l’occasion de la présentation de sa pièce Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute, au Nouveau Théâtre de Montreuil.

Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute

Manifesto XXI – Vous avez présenté votre pièce lors de l’événement passement de jambes, qui questionne les rapports entre sport et genre. La coupe du monde féminine de football commence vendredi 31 mai. Vous allez la suivre ?

Rebecca Chaillon : Bien sûr ! Pour la première fois je vais pouvoir la suivre car pour la dernière, en 2015 j’étais arrivée sur la fin, je m’y suis intéressée au moment de la finale. Cette année, je vais pouvoir commencer dès le début et y aller en équipe, pour voir France-Corée !

Votre pièce met en scène des joueuses de football mais aussi des performeuses qui interrogent toutes formes de discrimination : le racisme, le sexisme, les LGBTphobies, l’handiphobie ou même l’âgisme. Le football c’est l’incarnation de la domination patriarcale selon vous ?

On aimerait bien pouvoir parler de tout ça mais en vrai on a pas toujours le temps de tout développer correctement ! Disons que le foot est un microcosme connu de tous, qui est assez mainstream et évoque quelque chose à tout le monde. J’aurais pu prendre un autre sport mais le foot en France rassemble des masses entières de personnes. Mais ce n’est pas pire qu’ailleurs, c’est juste plus visible, plus médiatisé. Je n’en veux pas plus au football qu’aux entreprises d’ailleurs !

Dans la pièce, certaines personnes sur scène sont ou ont été des joueuses de l’équipe des Dégommeuses, une équipe de football majoritairement composée de lesbiennes et de personnes trans. Comment êtes-vous parvenue à les faire passer du stade à une scène de théâtre ?

Comme je fais de la performance, je pars toujours de l’intime. Je me suis incrustée dans cette équipe qui se rapprochait de là où j’en étais à ce moment. Et puis je ne pouvais pas arriver dans une ligue, je n’ai aucun niveau et je n’avais jamais touché un ballon. L’approche militante m’intéressait.

Ça n’a pas été compliqué de les convaincre mais difficile pour des questions de production car dans les filles des Dégommeuses, il y en a qui ont des boulots intenses et elles ne peuvent pas l’arrêter comme ça pour faire du théâtre ! Mais cette équipe nous ont hyper soutenu et m’ont vraiment bien accueillie. Elles sont venues en masse nous voir à la première. Elles disent que le spectacle est un hommage, un hommage à leur histoire.

Vous n’aviez jamais touché un ballon car c’est un sport dont vous vous étiez interdit la pratique ?

Dans la cour, quand les garçons jouaient au foot, je sentais bien que je ne les intéressais pas. C’est un sport dont je me sentais assez éloignée. Mais quand j’étais aux Dégommeuses, cette sensation quand j’ai touché la balle pour la première fois, pouvoir courir sur un grand terrain de nuit, c’était dingue ! J’avais l’impression que je récupérais quelque chose

Aujourd’hui vous prenez votre revanche, car dans la pièce vous êtes la coach de cette équipe. Quel genre de coach êtes-vous ?

J’interprète plusieurs figures. Je suis une sorte de personnage un peu bizarre, qui n’en est pas vraiment un car ça reste moi. Un moi petite qui raconte que mon père expliquait que, parce que je suis noire, il fallait que je coure, que je fasse de l’athlétisme mais que je ne pouvais pas faire de patinage artistique car j’étais trop grosse.

Puis il y a cette période où je suis plutôt arbitre, la fille rejetée sur le banc. Et aussi le coach, la beauf devant sa télé qui matte les matchs avec des pizzas, des bières et tout ce qu’il ne faut pas faire en sport.

Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute

L’intersectionnalité est une thématique centrale de la pièce. Dans une interview vous avez dit « J’aurais aimé voir des spectacles, jeune, qui me montraient tous les possibles. » C’est ce que vous essayez de faire aujourd’hui ?

Je m’amuse avec ça aujourd’hui : mon intime est particulier, il est au croisement de plusieurs discriminations, forcément si j’en parle, il sera politique et touchera les gens.

Quand j’ai commencé le spectacle c’était purement autour du genre et du sport. Puis je suis allée au camp d’été décolonial et j’ai pris une grosse claque. J’ai compris des choses et j’ai dit aux filles que ça ne pouvait pas fonctionner seulement autour des questions de genre. Il y a des questions de classe et de race dans le football, on a du changer des trucs !

En l’absence de modèle qui nous ressemble, comment fait-on pour se construire ? Quel genre de modèle avez-vous choisi ?

Clairement je ne désirais que des personnes blanches, normées et très hétéro. J’ai l’impression d’avoir des couches : Oui je suis une fille. Oh putain je suis une fille noire. Oh mais je suis grosse et je n’aime pas que les mecs ! Et pour chacune de ces couches, j’ai rencontré des modèles, j’ai rencontré des gens qui me font grandir.

C’est primordial pour vous d’être concernée intimement par les thématiques abordées dans une œuvre artistique ?

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Disons que je considère ça comme une force, ça m’a sauvée.

Si je me prends sur mon terrain à moi, je suis une experte. Si je me mets sur le terrain commun à tous, j’ai l’impression que ça va être plus compliqué.

Comme on est en train de dénoncer brutalement ces choses-là, il y a des gens qui vont se remettre en question, ça permet de les faire réfléchir. Je suis encore assez pédagogue et en empathie avec les gens qui n’ont pas encore pigé leur place dans la société. Cela fait tout juste cinq ans que j’ai eu ce déclic.

Quel genre de déclic ?

ll y en a eu plusieurs. Avec les lesbiennes, c’était de découvrir des lieux comme la Mutinerie, où tu as de nombreuses discussions sur le genre, d’orientation sexuelle, ça a bougé des choses. Puis la grosse claque antiraciste ça a été avec Amandine Gay quand on a fait l’entretien pour son documentaire, Ouvrir la voix. J’étais dans le déni d’un système raciste puis quand j’ai vu le film ça a été une grosse claque. Ça a été un gros moment d’empowerment, la parole s’est libérée ça m’a complètement dépassé.

Dans ce documentaire justement, vous évoquez votre performance, Monstres d’amour, dans laquelle vous dévorez de la viande sur le corps nu de votre partenaire. Vous expliquez que vous avez pris peur car vous craignez de perpétuer, malgré vous, le cliché de “l’homme noir cannibal”. Est-ce que vous vous êtes posé la même question pour votre pièce : vous ne vous êtes pas dit que vous alliez perpétuer le cliché que la femme qui joue au foot est une lesbienne ?

(Rires) Oui on en a eu hyper conscience, car en prenant les Dégommeuses on s’est dit qu’on fonçait dans le cliché et à la fois qu’on allait apporter des tonnes de nuances. On veut dénoncer cette forme d’injonction qui dit : tu peux faire du football jusqu’à tes 14 ans, c’est pas très problématique. Après tu basculeras dans le lesbianisme.

L’idée ce n’est pas de renier tout ce que l’on est, car une performance doit permettre de poser la question au plateau.

Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute sera à la Scène nationale d’Orléans, le jeudi 13 juin 2019.

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