Praa, l’élégance de la soul et du R&B à la française

© Ousseynou Cissé

Si outre-Atlantique, le R&B a toujours eu sa place, en France le genre reste encore assez confidentiel. Alors qu’au début des années 2000, il avait le vent en poupe – les chanteuses se faisaient notamment connaître en posant leurs voix sur les refrains des rappeurs – les Leslie, Kayna Samet, et autres Amel Bent n’ont malheureusement pas su passer la décennie. Ce n’est que depuis quelques temps que l’on voit émerger des artistes comme Sabrina Bellaouel ou Bonnie Banane, bien résolues à donner un franc coup de fraîcheur au R&B et à rétablir l’équilibre avec nos voisins anglais et américains.

La rennaise Praa fait partie de ces talents à reprendre le flambeau. Mélange subtil de « soul moderne » et de R&B 90’s, sa musique assume les influences groovy UK et US sans pour autant cacher une patte électronique un peu plus frenchie – signée Timsters qui la produit – et laisse une place d’honneur à sa voix limpide et délicate. Avec seulement deux titres sortis sur Elephant & Castle, Praa incarne déjà avec élégance le renouveau du R&B que l’on souhaite voir se développer encore et encore ces prochaines années.

Manifesto XXI – Praa, ça sort d’où ?

Praa : Praa c’est les origines, c’est le nom de la rue dans laquelle j’ai grandi.

Avant Praa, il y avait quoi ?

Il y a eu d’autres projets,  des concerts, le temps de se former, de se développer, de mûrir jusqu’à Praa.

Quel a été le pont entre ton premier projet folk guitare et voix, et le R&B ? 

J’ai toujours été inspirée par les États-Unis et la musique américaine et anglo-saxonne en général. Mes parents m’ont baignée autant dans la folk que dans la soul, et je suis née dans les années 90 donc j’ai été plongée dans des trucs un peu plus R&B, pop aussi. Ça a été un gros mélange. Je me suis d’abord tournée vers la folk, un peu par timidité, j’assumais moins ma voix que maintenant. C’était le temps de mûrir un peu tout ça, et moi aussi en tant que femme, m’affirmer, prendre confiance en moi. J’ai commencé à composer des morceaux où je mettais ma voix plus en avant, où je me libérais beaucoup plus. Et j’avais aussi envie de me libérer sur scène, ce que je ne pouvais pas forcément faire cachée derrière ma guitare. C’est comme ça que tout le cheminement s’est fait pour arriver à ce projet aujourd’hui.

Tu composes tes propres morceaux ?

J’écris, je compose et pousse la production des morceaux le plus loin en fonction des compétences et du matériel que j’ai chez moi. Je présente les démos à Timsters en studio. On revoit l’instru ensemble, parfois la structure des morceaux, on recompose avec ses propositions, les idées qu’il peut apporter. Mais c’est lui qui produit fondamentalement.

© Margaux Rodrigues
© Margaux Rodrigues

D’un point de vue technique, comment as-tu abordé et t’es-tu approprié les instruments et les rythmiques propres au R&B ?

Même avec mon projet folk ça faisait déjà un an que je jouais avec un batteur, Federico Climovich, et depuis que j’ai commencé à jouer avec lui je me suis beaucoup intéressée à la rythmique, c’est quelque chose qui m’a beaucoup inspirée. J’avais envie d’explorer un groove, mettre la rythmique plus en avant que ça ne l’avait été dans mes précédents projets.

C’est aussi par rapport à de nouvelles inspirations, de nouvelles découvertes musicales que j’ai pu avoir, Anderson Paak, Solange, Jorja Smith, des projets où le groove a une partie plus prononcée. L’écoute d’esthétiques plus modernes que je n’avais pas trop explorées avant m’a beaucoup inspirée. Et la rencontre avec Timsters a amplifié tout ça. Il m’a fait découvrir beaucoup d’artistes et c’est quelqu’un de très doué dans la recherche de sons, dans le drum producing, utilisation de synthés, toutes ces choses qui étaient un peu sombres avant pour moi.

Tu cites surtout des influences R&B US. Et la France dans tout ça ?

J’ai rarement été inspirée par la musique française, c’est aussi pour ça  que je chante en anglais car mes inspirations sont vraiment anglo-saxonnes. Depuis quelques temps, il y a des artistes en France qui m’intéressent de plus en plus. Je n’ai jamais autant écouté de musique française qu’aujourd’hui mais pas de là à en être inspirée encore.

La France a un problème ou un retard avec le R&B ? De manière générale j’ai l’impression que ce genre a toujours été plus libéré et assumé aux États-Unis et en Angleterre.

En France on a toujours été en retard par rapport à l’Angleterre et aux États-Unis. Je sais pas, j’ai l’impression qu’il y a eu un moment en France où on regardait surtout en arrière, à idolâtrer les chanteurs variété des années 70 et 80 sans oser se pencher sur de nouvelles esthétiques. Et puis les quotas font qu’à partir du moment où tu chantes en anglais tu te retrouves vite en bas du panier. Pour moi, tout ce qui est R&B, pop, c’est quelque chose qui sonne bien mieux en Anglais, peut-être que ça peut s’expliquer par cela.

Ces 5 dernières années, il y a eu une tendance et une attention particulière portée à la “nouvelle pop française”, avec des artistes comme Cléa Vincent, Juliette Armanet, Pépite, etc. Tu penses que c’est au tour du R&B d’être mis en avant ?

J’espère ! Heureusement on a des artistes comme Her, Crayon, Sônge également. J’ai l’impression que la scène R&B/Hip-Hop en France est en train de grossir et de gagner en visibilité, avec des artistes comme Lomepal, Roméo Elvis, et d’autres bien sûr, j’en oublie parce que je ne suis pas tout de très près. Il y a des choses de plus en plus intéressantes qui arrivent à ressortir de ce qu’on peut nous diffuser en France habituellement.

Tu dis faire de la « soul moderne pour la génération Y ». Dans ta musique, qu’est-ce qui caractérise cette génération Y ?

Les jeunes adultes d’aujourd’hui viennent des années 90, donc le rapport à ces années-là me plaît énormément et c’était quelque chose qu’on a eu du mal à assumer pendant longtemps. Je sais pas, oser assumer que j’écoutais Craig David, que j’adore Destiny’s Child, maintenant il n’y a plus de “honte”, haha. Je m’adresse à cette génération parce que je pense que comme moi, il y a des nostalgiques de cette période-là. On a eu une époque revival des eighties, là c’est la période des nineties.

Tu imagines collaborer avec des rappeur.se.s ou chanteur.se.s R&B ?

Oui les collaborations nourrissent à fond et c’est fondamental dans un projet de collaborer ! Je sors un featuring avec un artiste rennais qui s’appelle Maximilien, qui est plus dans une esthétique électro. Ça sort fin février mais j’adorerais pour mon premier album collaborer avec des artistes de la scène hip-hop, même trap, mélanger et confronter les esthétiques.

Comment a débutée ta relation avec Elephant & Castle ?

Ça a commencé avec Timsters il y a un peu plus d’un an. J’étais entre deux projets, je sortais de mon projet folk mais j’avais envie de faire quelque chose de nouveau. Donc je lui ai présenté mes nouvelles démos sans trop savoir où on allait, sans savoir non plus si ça allait marcher parce que c’était la première fois que je travaillais vraiment avec un producteur qui allait mettre sa patte sur ma musique. C’est toujours un test assez difficile de confier ses “bébés” à quelqu’un. Et en fait ça s’est très bien passé, il y a une symbiose qui s’est vraiment installée entre nous, et on a vite voulu continuer ce travail-là. On a quand même pris le temps de faire les choses et au bout d’un moment j’ai rencontré Clémentin, un de ses partenaires avec qui je me suis très bien entendue aussi, qui est aujourd’hui mon manager. Donc c’est venu assez naturellement, ils ont voulu me faire rentrer dans le label. C’est une rencontre artistique, professionnelle mais humaine avant tout.

Tu sembles porter une attention particulière à l’esthétique visuelle de ton projet. C’était important pour toi de construire cette image autour de toi ?

Oui c’est vrai que, dès le début, on en a parlé, on voulait vraiment travailler l’esthétique, c’était une part importante du projet. Il y a eu pas mal de réflexions sur quels partenaires choisir pour les clips, surtout le premier, qui ouvre les premières portes sur le projet. C’est aussi pour ça que j’ai voulu faire ça avec une amie Margaux Dory, j’ai vraiment voulu quelque chose d’humain, avec un rapport de proximité, intimiste, chaleureux, qu’elle a très très bien su mettre en valeur dans ce clip. Sur chaque sortie, avec Julien, Mathéo et Clémentin on est toujours en discussion sur le visuel. Surtout que dans ma musique, il  y a une partie très cinématographique quand je compose. J’aime me projeter et j’ai envie que les gens se projettent quand ils m’écoutent, donc j’ai envie d’offrir une lecture, une projection d’images pour accompagner ma musique.

Justement en termes d’images, quelles inspirations as-tu  ?

Petite ma mère m’a bercée aux films d’Hitchcock donc il y a toujours eu ces images de l’Amérique, de la route, les cotés un peu sombres aussi. Je suis une grande fan de road movies, donc ce sont des choses qui m’inspirent.

Comment ton rapport à la scène a t-il changé entre tes deux projets ?

C’est aussi le fait de grandir, d’assumer, il y a aussi des rencontres, notamment une rencontre amoureuse qui m’a donné confiance en moi. J’ai eu envie de suivre tout ce que j’avais toujours envie de faire mais que je n’osais pas trop m’avouer, c’est-à-dire prendre le micro, lâcher ma guitare, occuper toute la scène, aller au contact des gens et me lâcher complètement. Saisir ce moment où t’es sur scène et tout est permis.

Tu penses que c’est le style de musique que tu as choisi qui permet cette liberté ou c’est ta personnalité ?

C’est un mix des deux. Le style s’y prête mieux parce que je me sens beaucoup plus libre au niveau de la voix, plus libre d’improviser, et la façon dont je construis les mélodies me le permet, comme le fait de jouer avec des bandes. Le côté électro du projet me fait me détacher de la guitare.

Comment s’est passée ton audition pour les Inouïs du Printemps de Bourges ? C’était ta première date officielle ?

Super ! C’était quasiment ma première, on avait fait une date privée à Paris au Silencio. On parlait de cinéma juste avant et justement le lieu a été designé par David Lynch, c’est la reconstitution de la salle de spectacle dans Mulholland Drive, un film qui m’a beaucoup inspiré aussi. Et donc, là, les Inouis c’était vraiment notre première grosse scène, à l’Antipode. C’était un petit peu déstabilisant de jouer devant tout ce monde, et puis on a passé tellement d’heures en répétition que ça faisait bizarre d’y être vraiment. Mais c’était surtout très excitant parce que j’avais juste très envie de jouer et diffuser ma musique aux gens, avoir enfin leurs retours.

Les résultats sont début mars mais je ne le vois pas tellement comme une compétition. Pour moi c’était super excitant de jouer à Rennes, montrer le projet aux professionnels, donc je ne pense pas trop à la suite. C’était une date, elle est passée et c’est super.

Tu es déjà en préparation d’un album parait-il ?

Oui ! Je suis régulièrement en studio avec Timsters pour continuer de produire des morceaux, et puis pas mal de dates vont arriver, quelques unes de confirmées, notamment le 15 mars au 1988 Live CLub avec Otis Stacks, le 29 mars à Paris au Pop-Up du Label, et le 13 avril à l’Echonova avec Thérapie Taxi, et d’autres qui sont en attente de confirmation.

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