« Pierre de Fenoyl (1945-1987). Une géographie imaginaire » au Château de Tours

« La vision photographique est un regard à travers le visible vers l’invisible ». Sur le mur d’une des salles du Château de Tours, où a lieu en ce moment et jusqu’à la fin du mois d’octobre l’exposition « Pierre de Fenoÿl (1945-1987). Une géographie imaginaire », cette assertion du photographe français matérialisée par des lettres plastifiées collées au mur et luisant légèrement dans la semi-pénombre de la pièce provoque un temps d’arrêt dans ma déambulation au sein de l’exposition.

Il me semble que tout le leitmotiv de la pratique photographique se trouve résumé là, sous mes yeux, par l’intermédiaire de lettres miroitantes. Le regard du photographe, et par extension celui du spectateur, traverse le réel et ce qui est matériellement présent en face de l’appareil afin d’aller voir plus loin et ainsi se laisser submerger par le non-visible. Il ne s’agit pas de se contenter de ce qui nous est donné à voir, mais de percevoir l’au-delà du visible que les images exhalent.

Les photographies en noir et blanc de Pierre de Fenoÿl prises en Inde, aux États-Unis, en Égypte et en France des années 1960 jusqu’aux années 1980 illustrent à la perfection cette conception de la « vision photographique » exprimée par le photographe. Le temps, notamment, est un élément primordial dans les photographies de Pierre de Fenoÿl, qui indique par ailleurs : « Dans ce voyage initiatique plus qu’esthétique, l’important est de regarder le temps passer, non pas de passer son temps à regarder. Dans cette quête à travers le réel, ma mémoire est mon style. La mémoire est une image, la mémoire est l’image du temps ».

Inde, 1969 & New York, 1972. © Pierre de Fenoÿl
À gauche : Inde, 1969, tirage argentique moderne, collection Pierre de Fenoÿl. À droite : Central Park, New York, 1972, collection Pierre de Fenoÿl. © Pierre de Fenoÿl

Les photographies que Pierre de Fenoÿl réalise dans un premier temps en Inde en 1969 et aux États-Unis en 1972 sont centrées sur l’humain. Le dos nu d’une femme en Inde, les jupes blanches légères de deux femmes saisies à travers l’encadrement d’une porte, le regard d’une jeune femme à l’adresse de son amie, sur les épaules de laquelle elle a nonchalamment posé ses mains tenant une cigarette… Autant de détails sur lesquels le regard s’arrête. La photographie transcende le réel. Elle le révèle et le réinvente. L’immobilité qu’elle crée permet de fixer l’attention sur des détails, sur lesquels le regard passerait sans les voir dans la réalité. Une citation de Julien Gracq, placée en exergue du catalogue de l’exposition, exprime avec justesse cette nécessité de la contemplation, que rend possible l’art de la photographie : « Tant de mains pour transformer le monde, si peu de regards pour le contempler ».

Sans titre, Paris, 1978 & Sans titre, Égypte, 1983-1984. © Pierre de Fenoÿl
À gauche : Sans titre, Paris, 1978, tirage argentique d’époque, collection Pierre de Fenoÿl. À droite : Sans titre, Égypte, 1983-1984, tirage argentique moderne, collection Pierre de Fenoÿl. © Pierre de Fenoÿl

À la fin des années 1970, Pierre de Fenoÿl photographie Paris, tôt le matin afin d’obtenir des clichés vides de personnages, des clichés dont il travaille les contrastes, produisant des images dont les tons noirs et blancs s’affrontent et ressortent plus puissamment. Les photographies exécutées ensuite en Égypte puis dans le Tarn et l’Anjou en France reflètent, de la même manière, des paysages et des lieux vides, dont les éléments naturels sont les seuls acteurs, animés par l’éclat brut du soleil, par les ombres et les lumières, par les lignes et les courbes. La question du temps, primordiale pour Pierre de Fenoÿl, est manifeste dans les photographies prises en Égypte au début des années 1980 : les monuments et les sculptures capturés par Pierre de Fenoÿl, transfigurés par un savant jeu d’ombres et de lumière provoquant de riches contrastes, matérialisent le passage du temps. Des ruines que le soleil inonde et met en valeur, des détails rendus visibles et percutants par la lumière. Dans ces images souvent un détail interpelle, percute les sens et enclenche les rouages de l’imagination. C’est notamment cette image prise en Égypte, sur laquelle on voit une statue anthropomorphe plongée dans l’obscurité, une obscurité soudain éblouie par un franc triangle lumineux à l’emplacement du cœur supposé de cette sculpture. La lumière clairement délimitée met à jour des détails sculptés, révélés uniquement par un caprice lumineux habilement saisi par Pierre de Fenoÿl. À l’image du « punctum » dont parle Roland Barthes dans La Chambre claire, un détail qui accroche le regard du spectateur dans une photographie et rend l’image en question percutante pour celui qui la regarde, ce triangle lumineux frappe l’attention du spectateur, comme si la statue consentait à se dévoiler et à laisser voir une part d’elle-même, une part enfouie sous l’ombre. Pierre de Fenoÿl indique à propos de la lumière : « J’ai commencé par l’Égypte, en hommage à la première civilisation de l’image, comme pèlerinage aux sources de la lumière du temps. […] Quand je travaillais, je sentais un dialogue avec l’artiste qui avait sculpté il y a trois mille ans en fonction de la lumière. Et, grâce à la lumière, une concordance d’esprit pouvait s’établir dans le temps ».

Sans titre, France, Tarn, 1985, collection Pierre de Fenoÿl.
Sans titre, France, Tarn, 1985, tirage argentique d’époque, collection Pierre de Fenoÿl. © Pierre de Fenoÿl

 

21.6.85 18h, France, Tarn, 1985, collection Pierre de Fenoÿl.
21.6.85 18h, France, Tarn, 1985, tirage argentique d’époque, collection Pierre de Fenoÿl. © Pierre de Fenoÿl

Les photographies de bâtiments prises dans le Tarn, dans les années 1980 toujours, montrent une même obsession pour le jeu des ombres et de la lumière, permettant de dévoiler des détails et de donner une impression de temps passé, d’autant plus que les lieux choisis par Pierre de Fenoÿl, qu’ils soient ruraux ou urbains, ne comportent pas de personnages. Les lieux sont vides et exhalent le silence et la quiétude, bercés par la pesanteur du passé qui a traversé les bâtiments, les places, les champs, devant lesquels s’est arrêté Pierre de Fenoÿl. Dans une autre salle de l’exposition, les mots du photographe imprègnent une nouvelle fois le mur : « Je suis passé de la connaissance primaire de la photographie acquise dans les agences de presse à la conscience que ces documents photographiques, une fois organisés, prenaient un autre sens. Je découvrais une magie photographique selon laquelle celui qui sait regarder des images transforme par là-même ses regards ». Cette idée semble finalement rejoindre celle selon laquelle « la vision photographique est un regard à travers le visible vers l’invisible » : l’image transforme notre regard et fait accéder, par le biais du visible, à quelque chose d’autre, à un invisible, la photographie constituant une porte d’entrée vers un ailleurs.

Si vous voulez également arpenter émotionnellement et intellectuellement les différents lieux de la « géographie imaginaire » de Pierre de Fenoÿl, rendez-vous au Château de Tours, le Jeu de Paume hors-les-murs, jusqu’au 31 octobre. Toutes les informations pratiques se trouvent sur le site du Jeu de Paume, accompagnées d’éléments de biographie sur le photographe et d’une présentation filmée de l’exposition, par la commissaire Virginie Chardin.

Et pour voir encore un peu plus de photographies de Pierre de Fenoÿl si vous ne pouvez pas vous déplacer à Tours pour voir l’exposition, c’est ici, sur le site consacré au photographe.

Suzy PIAT

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