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Photographes confiné·es – 2/4

Photographes confiné·es – 2/4

Care, évasion, tendresse, colère : pendant le confinement, 16 femmes photographes nous ont partagé leur vision de cette période éprouvante. Retour sur leurs regards et récits.

En période de crise, les femmes sont les premières à trinquer. Les inégalités se creusent, les droits sont menacés et la visibilité dans l’espace médiatique… réduite. Les femmes photographes n’ont pas fait exception : le 10 avril, M le magazine du Monde choisissait de présenter le travail de 16 photographes confinés. Dans cette sélection, que des hommes. À peu près au même moment, Télérama commettait la même erreur d’omission.

En réponse à cette invisibilisation, la rédaction de Manifesto XXI a donc invité 16 femmes et personnes non-binaires, photographes à raconter leur expérience du confinement, et partager des images prises pendant la période, ou qui faisaient écho aux défis de cette crise.

Alors qu’on nous parle parfois de deuxième vague et de reconfinement, nous vous proposons de redécouvrir cet été ces mots et ces images qui nous ont tant ravi·es.

Silina Syan

© Silina Syan, pour L’Echo des Banlieues, juillet 2019

Il est 23h30, je viens d’avoir Arnold au téléphone. Il me dit que depuis chez lui, il entend l’hélicoptère de la police, qui zone au-dessus du 92, enfin surtout au Nord. Il me dit aussi que nous sommes en guerre, et c’est le cas finalement. Depuis dimanche soir, des jeunes sont au front, à Villeneuve-la-Garenne, mais aussi un peu partout en France. Ils tentent tant bien que mal de se faire entendre, par le seul moyen qui leur est laissé : l’émeute. Ils demandent justice, pour leurs proches qui subissent au quotidien les violences de ce système.

Ici comme en Belgique, des mères, des sœurs, ont la boule au ventre chaque jour, chaque soir. Elles se demandent si leur fils, leur mari, leur frère rentrera, et s’il ne sera pas blessé. Il ne s’agit pas que de blessures physiques, il y a celle des cœurs aussi. Je pense aux familles qui ont perdu un.e de leurs proches. À celles et ceux qui se sont vu.es insulté.es, humilié.es.

Ils sont en guerre parce qu’ils demandent justice. Ils sont en guerre parce que depuis des années, rien ne change. Parce que leurs voix ne sont pas entendues, et parce qu’après ça, il ne reste que la violence. C’est un cri de douleur, de celles et ceux qui ne vivent pas le même confinement que les autres. Qui même en allant faire leurs courses, risquent de ne jamais rentrer. Ces émeutes me font penser à celles de 2005. Elles ne sont rien d’autre que l’expression d’un trop-plein. Elles sont le cri de celles et ceux qui sont laissé.es à la marge, qui subissent dans le silence et dans l’indifférence de la majorité. C’est un combat qui ne connaît pas de fin.

Les livres d’histoire disent que le colonialisme est terminé. Mais je crois bien qu’il existe encore, qu’il est bien là, sous nos yeux, à nos périphéries. Il porte juste un autre nom.  

Je ne peux pas m’empêcher de penser à leurs sourires quand, lors des tournages avec L’Echo des Banlieues, ils prennent la pose devant mon appareil. Et je reste dans l’espoir d’un jour où ces sourires ne s’effaceront plus.

À venir : DNSEP à la Villa Arson (Nice) + une exposition des diplômé·e·s début 2021 au centre d’art de la Villa Arson. Une exposition des photos de L’Echo des Banlieues aura lieu fin octobre 2020 à l’Urban Center Antwerp, en Belgique.

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Léa Magnien (Collectif Lova Lova)

Collectif Lova Lova © « Tourists Forever », série réalisée pendant le confinement dans notre salon en Guyane.
Collectif Lova Lova © « Tourists Forever », série réalisée pendant le confinement dans notre salon en Guyane.
Collectif Lova Lova © « Tourists Forever », série réalisée pendant le confinement dans notre salon en Guyane.
Collectif Lova Lova © « Tourists Forever », série réalisée pendant le confinement dans notre salon en Guyane.
Collectif Lova Lova © « Tourists Forever », série réalisée pendant le confinement dans notre salon en Guyane.

Quentin et moi venions d’arriver au Brésil pour une expo à Belém quand le confinement a démarré en France. Sur le continent sud-américain, la peur du virus arrivait lentement (mais sûrement). À peine atterris, nous apprenions l’annulation du vernissage… Une seule chose à faire : attendre sagement le vol retour quelques jours plus tard et « profiter » de ces vacances impromptues. Mais dès notre première sortie nous réalisions que le Touriste, jusqu’alors si courtisé, était devenu en un rien de temps une figure inquiétante, symbole de la propagation insouciante du virus. Drôle de renversement.

La représentation stéréotypée du touriste, étroitement associé à l’impérialisme occidental, prolongement frivole du colon, nourrit nos créations depuis quelque temps. Nous vivons en Guyane où la majorité des personnes sont métisses, nos pâles gambettes et nos visages rougeauds sont souvent assimilés à ceux de petits Blancs fraîchement débarqués.

Se pencher sur la figure du touriste c’est aussi questionner notre façon de voyager. Difficile d’y renoncer mais est-ce normal de pouvoir aller à l’autre bout du monde pour une poignée d’euros et des tonnes de CO2 pour une semaine de farniente sur une plage en buvant des cocktails ? Au-delà de l’impact écologique évident, n’y a-t-il pas quelque chose de malsain à partir se relaxer dans une bulle paradisiaque, coupée de toute réalité sociale locale, pour jouir d’un luxe soudain à la portée de sa bourse parce que la destination de vacances est un pays bien plus pauvre ? Le plaisir est assurément un motif valable mais pas à n’importe quel prix, pas sur le dos d’une population dépendante du tourisme de masse ni sur celui des générations futures.

À venir : exposition Love etc… avec le Festival international des textiles extraordinaires (FITE) au musée Bargoin, à Clermont-Ferrand, à partir du 18 septembre 2020.

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Célia Blum

Célia Blum © photo issue de la série « GRRRL’$ of MTL » publiée sur Lithium Magazine le 30 mars 2020. Modèle @lolitathug / Vêtements : @pretendplay
Célia Blum © photo issue de la série « GRRRL’$ of MTL » publiée sur Lithium Magazine le 30 mars 2020. Modèles : @charlieshe & @lolitathug / Vêtements : @pretendplay
Célia Blum © photo issue de la série « GRRRL’$ of MTL » publiée sur Lithium Magazine le 30 mars 2020. Modèle : @charlieshe

Jusqu’ici, mon expérience du confinement c’est un peu : deux salles, deux ambiances.

D’un côté, il y a les jours où je fais le ménage en enchaînant les chorégraphies approximatives en talons hauts après avoir médité toute la matinée et dégusté de délicieux plats vegan.

De l’autre, ceux où je mange du fast-food, incrustée dans mon canapé en binge-watchant #TigerKing après avoir supprimé mes réseaux sociaux et mis des pansements sur toutes les webcams de ma maison suite à de trop nombreux visionnages de vidéos complotistes.

Ces jours-là, si je devais traduire mon degré de détresse émotionnelle en scènes de séries américaines des années 2000, ce serait un mélange de l’épisode dans lequel l’actrice principale décide se faire une frange courte dans sa salle de bain à 2h du matin, et de celui dans lequel elle apprend que son mec la trompe avec sa meilleure amie. #MercuryRetrograde4Ever

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Anyways, l’avantage quand les influences extérieures se font moins présentes c’est qu’on a le temps de réfléchir à notre manière de fonctionner et à l’idée que l’on se fait de ce qu’est une vie réussie.

Ça commence à faire pas mal de temps que l’on sait qu’un changement de paradigme n’est pas seulement inévitable mais nécessaire. L’heure est venue de troquer les illusions de réussites personnelles liées à l’argent et au pouvoir contre la vision d’un futur inclusif pensé par et pour tous, dans lequel l’épanouissement de chacun est indispensable.

Cette période inédite, je la vois comme « Et si le déconfinement du 11 mai n’était pas seulement physique, mais métaphorique ? » Que se passerait-il si nous décidions, tous ensemble, de déconfiner notre esprit, notre économie et notre système ?

Une chose est sûre, nous traversons un moment clé de notre histoire… #ToBeContinued

À venir : l’ouverture du Hoodrat Salon, atelier hybride entre le studio photo et le salon de coiffure, à partir de septembre à Marseille.

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Rosanna Lefeuvre

Rosanna Lefeuvre © Self quarantine, 2020

Au bout de quelques jours de confinement, le temps s’est brusquement arrêté. Les projets en cours se terminaient et de nouvelles opportunités ne semblaient pouvoir se profiler qu’avant plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Mon monde était temporairement figé tandis qu’à l’extérieur, d’autres s’activaient pour remédier à l’urgence de la situation. Si je partage avec mes pairs le sentiment que le confinement n’a pas profondément changé nos conditions de travail, du bureau ou de l’atelier à la maison, on ne peut cependant ignorer le fait que nos perspectives et la vision de notre avenir professionnel ont été profondément modifiées et réduites. Si pouvoir profiter de cette période pour « prendre du temps pour soi » et travailler sur ses projets personnels est un luxe, comment ne pas se sentir vulnérable face à l’inconnu de l’après et exclu·e d’une société dans laquelle il n’est déjà pas facile de trouver sa place. Se pencher sur l’avenir, continuer à créer et préparer les projets futurs est une nécessité mais l’horizon paraît plus lointain pour ceux qui n’ont rien à attendre du déconfinement dans les prochaines semaines.

A venir : Exposition au TAKE CARE Festival de Manifesto XXI

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Voir aussi : Photographes confinées – 1/4 : Emilie Hallard / Alexia Fiasco / Julia Grandperret-Motin / Chloé Sassi

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