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On a convoqué les esprits de Vanishing Twin

Vanishing Twin est le projet de la musicienne Cathy Lucas, planète sauvage autour de laquelle gravitent quatre têtes pensantes aux doigts agiles et à l’imagination débordante.
Ensemble ils façonnent depuis 2016 une pop cosmique et inspirée, empruntant autant à Broadcast qu’au free jazz de Sun Ra. Tous ont les pieds posés sur le sol londonien, là où ils se sont rencontrés, mais leurs esprits ne cessent de vagabonder hors des frontières du réel, dans une approche expérimentale qui place l’auditeur en lévitation et l’invite à un voyage sensoriel dont il ne ressortira pas indemne.
Avec Vanishing Twin, on est à des années lumières de l’idée d’un groupe uniforme, où chaque personnalité s’efface pour ne former qu’un tout. Ici, la singularité est célébrée, offrant toute une palette de sons organiques incarnés par des musiciens d’horizons multiples. Phil MFU, Susumu Mukai, Valentina Magaletti, Elliott Arndt et Cathy Lucas forment un collage bigarré dont on a eu envie d’en savoir plus.

Manifesto XXI – Votre nouvel album, The Age of Immunology, sorti sur Fire Records, est inspiré d’un livre. Pouvez-vous m’en dire plus ?

Cathy : C’est le titre d’un livre écrit par l’anthropologue David Napier. Son idée était que l’immunologie dans un contexte médical s’est en quelque sorte répandue dans la société et que les métaphores et idées autour de l’élimination d’un “autre” se sont transférées et ont pris de l’ampleur dans un contexte social plus large. Pour la petite histoire, David Napier était un de mes professeurs à l’université il y a dix ans.

Valentina : Vraiment ? Wow.

Cathy : Oui, j’ai étudié l’anthropologie. J’avais lu son livre à l’époque et j’y ai souvent repensé depuis. Certaines de ses idées me semblent très pertinentes aujourd’hui.

Eriger une sorte de bouclier face aux autres pour pouvoir se protéger soi-même ?

Cathy : C’est essentiellement de cela qu’il s’agit mais Napier fait aussi le lien avec les mouvements populistes qui sont contre le multiculturalisme. Il le relie aussi à un niveau personnel et décrit comment les rencontres avec la différence sont essentielles à la vie.

Comment ces concepts ont-ils été traduits dans la musique ?

Cathy : Quelques morceaux en parlent directement…“You are not an Island” traite de la peur de la différence, de cet “autre” C’est une lettre ouverte à un esprit cynique. Et puis il y a “Planète Sauvage” qui est une référence au film. On a tous connu ce film grâce à sa bande originale qui est très célèbre dans le monde de la musique où nous évoluons. Mais le film en lui-même parle de certaines de ces problématiques. Ensuite, dans notre attitude envers la musique, on s’intéresse toujours à ce qui est un peu différent, en dehors du mainstream.

On aime découvrir la musique du monde entier et embrasser toutes sortes d’influences. En gros, on rejette la monotonie pour inviter l’hybridation. On n’hésite pas à tout mélanger.

Dans Vanishing Twin, vous venez tous d’horizons musicaux différents et constituez un groupe pour le moins éclectique. Comment vous-êtes-vous rencontré ?

Phil : Cathy recherchait des musiciens pour former un groupe.

Tu as diffusé une annonce dans les journaux ?

Cathy : (rires) Non, non. Mais on adore lire les petites annonces dans les salles de répétition. C’est toujours très drôle.

Valentina : Mon préféré c’est : “On cherche à former un groupe comme les Beatles”. (rires)

Phil : Ils ont sûrement quatorze ans.

Valentina : Qu’est ce qu’on avait vu l’autre jour ? “Psyché baroque” ?

Cathy : (rires) Non, on s’est tous rencontrés car on évoluait dans la même scène à Londres. J’ai rencontré Elliott dans un club. Il avait sa flûte traversière sur lui donc j’ai tout de suite su qu’il était musicien.

Elliott : Oui je jouais de la flûte dans le club.

Cathy : Je me suis dit : “Mais qui est ce type ?” (rires) Ensuite j’ai vu Phil en concert avec son projet solo Man From Uranus et j’étais bluffée. J’ai acheté son CD ce soir-là et puis on est restés en contact. (Se tourne vers Susumu) Toi, je t’ai rencontré au Café Oto je crois.

Susumu : C’est exact, on était dans le public. Mais je savais qui tu étais. En fait, il y a une grosse scène de jam sessions à Londres. On avait tous joué ensemble au moins une fois avant de former le groupe.

Qui s’occupe d’orchestrer ces jam sessions ?

Phil : Mon coloc en fait beaucoup.

Cathy : Oui, un japonais appelé Kenichi Iwasa.

Valentina : Il organise une soirée appelée Krautrock Karaoke. C’est un bon lieu de rencontre parce que c’est quand même assez niche. Il faut aimer la musique et savoir ce qu’est le krautrock. Et puis il faut aimer le karaoke, c’est crucial. Il faut être prêt à écouter Can et Bananarama, sinon tu ne peux pas faire partie de cette scène.

Cathy : A ces soirées, les musiciens arrivent avec leurs instruments et font des covers sans trop les préparer à l’avance. Les gens se concertent un peu avant sur Facebook pour le choix de chansons mais ça reste plus ou moins improvisé.

Phil : C’est le chaos.

Cathy : Oui, c’est assez sauvage musicalement.

Valentina : Au Krautrock Karaoke, ou tu ne joues pas de la soirée ou tu joues pendant deux heures et demi parce qu’il n’y a pas assez de batteurs. (rires)

Cathy : Quand tu fais des concerts un peu partout à Londres, c’est facile de rencontrer d’autres musiciens. Et nous on s’est rendus compte qu’on avait plus ou moins les mêmes goûts musicaux. 

Valentina : Oui, il y a énormément de gens qui font de la musique à Londres. Si tu fais un tri, il n’y a que cinq personnes qui te correspondent vraiment. C’est très spécifique. Les bonnes personnes se rencontrent car elles partagent les mêmes intérêts. Le monde est minuscule finalement.

Quel genre de musique vous a rapproché ?

Valentina : Je vais te donner un exemple. Phil transporte un sac pour ses vinyles aujourd’hui avec plein d’autocollants de library music collés dessus. Si tu vois un type se balader avec ça, tu vas forcément vouloir aller lui parler et pourquoi pas le recruter dans ton groupe. (rires) J’ai déjà couru après des gens dans la rue parce qu’ils portaient le t-shirt d’un groupe que j’adore. Certains petits détails en disent long sur votre vie.

Comment avez-vous choisi le nom mystérieux de Vanishing Twin ?

Cathy : J’avais écrit une chanson sur l’histoire vraie de mon vanishin twin (syndrome du jumeau perdu). Un jumeau que j’ai absorbé durant les premiers stades de la grossesse. Quand je n’étais même pas encore un fœtus, à un moment donné nous étions deux. C’est assez commun qu’un embryon absorbe l’autre mais ça m’a inspiré beaucoup d’idées folkloriques sur les troubles dissociatifs d’identité et le dualisme. Le groupe devait s’appeler Orlando à l’origine, qui est le nom d’une double personnalité androgyne issu du livre du Virginia Woolf.

Ce syndrome a un impact physique sur toi ?

Cathy : Eh bien oui, il y a quelqu’un qui vit à l’intérieur de moi. (rires)

Alors tu dois manger pour deux.

Cathy : Absolument. (rires) Non sérieusement, certaines personnes se retrouvent avec des boules de dents à l’intérieur d’eux ou d’autres trucs du genre. Ça provient de cellules souches piégées dans les premiers stades de la grossesse. C’est sûr qu’il y a un côté ésotérique.

Vous êtes des personnes très spirituelles ?

Valentina : Oui, bien sûr.

Phil : Même si on n’en parle pas, on y pense.

Cathy : Je pense à la spiritualité comme un moyen d’accéder à une pleine conscience. Quand on est sur scène, on essaye de ne pas réfléchir, de vivre le moment présent. Ça, pour moi, c’est spirituel.

Vous parliez de votre curiosité sans borne pour les musiques du monde. Quand cette quête pour les sonorités d’ailleurs a-t-elle commencée ?

Phil : Pour moi, ça a commencé très tôt quand je grandissais en Floride et écoutais des groupes de rock anglais.

Valentina : Quand je vivais en Italie, j’avais gagné des places pour un concert de Depeche Mode en 1989. J’étais vraiment très jeune. Une station de radio organisait un concours et la question était : “Lequel de ces titres est une chanson de Michael Jackson ?” Les choix étaient Spiller, Killer ou Thriller. Je connaissais la réponse donc j’ai gagné deux places pour la tournée Violator. (rires) Puis de Depeche Mode, j’ai commencé à m’intéresser aux années 80 et ses clips incroyables. Je me souviens parfaitement du clip de “Walk like an Egyptian”. Puis tu développes une curiosité car un morceau mène à un autre et puis tu en as marre de la pop et tu as envie de découvrir autre chose.

Cathy : C’est toute la beauté de la musique, c’est sans fin. Aucun de nous n’a grandi en Angleterre donc pour nous, les groupes anglais étaient exotiques. Ça change ta perspective quand ce qui est considéré comme de la musique “locale” ne l’est pas pour toi.

Valentina : Bowie et les Beatles sont des étrangers pour nous.

Cathy : Si tu es britannique, peut-être que tu ne ressens pas le besoin d’aller plus loin que Bowie mais si t’est étranger alors absolument tout peut entrer dans ta sphère. Pour revenir à ta question sur la spiritualité, il y a un autre aspect qui m’est important. Il y a une chanson sur notre premier album appelée “Truth is boring” qui parle du story-telling comme manière de donner un sens à sa vie. Pour moi, presque toutes les histoires se valent. Il y a beaucoup de mouvements séculaires en ce moment qui essayent de discréditer certaines façons de penser.

Utiliser la rationalité comme la base de la civilisation occidentale n’a aucun sens pour moi. La science est autant basée sur le story-telling que l’art, la musique ou la religion.

Notre premier album est très axé sur ce sujet ; créer de nouvelles histoires et une nouvelle mythologie autour de son existence. C’est la raison pour laquelle il s’appelait Choose your own adventure.

Valentina : On flirte avec toutes ces informations en essayant d’absorber une réalité qui a du sens pour tout le monde. On peut avancer que le collage en art et la manière dont nous travaillons en musique est une approche d’appropriation et de remix. On prend des bouts de choses et on les rend personnels, avec respect bien sûr. Ce n’est pas du tout de l’appropriation culturelle, mais plutôt un hommage aux choses que l’on aime.

Que pensez-vous des débats sur l’appropriation culturelle ?

Valentina : C’est facile de tomber là-dedans car quand on créé et qu’on s’inspire ouvertement, on est vite sujet à ce genre de commentaires. Mais on estime être de bonne foi et ne jamais faire quoi que ce soit de mal intentionné. On adore tous les musiciens qui pourraient être considérés comme des influences. C’est l’intention derrière tout projet qui est cruciale.

Cathy : Toi tu juges toujours l’art en demandant : “Est-ce légitime ?”.

Valentina : Oui, c’est un critère de sélection pour la musique que j’écoute. Je me pose cette question quand je suis chez un disquaire. Est-ce un dérivé pour être un dérivé ou le musicien créé-t-il quelque chose de nouveau ? Ce simple critère a plus d’impact que “musique de blanc ou musique de noir” ou tout autre classification bizarre que l’on peut trouver. L’authenticité est ce qui donne de l’âme et donne envie de réécouter l’album plusieurs fois. Pas juste une écoute jetable.

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© Elliott Arndt

Vous écoutez de la musique sur les plateformes de streaming comme Spotify ou Deezer ? Que pensez-vous de cette nouvelle manière de consommer la musique ?

Valentina : Personnellement, non. Je suis sceptique sur la manière dont cela affecte la curiosité des gens. J’adore digger et j’adore le vinyle. J’aime fouiller dans les disquaires. Je ne suis pas sûre que ce soit possible sur Spotify. Je n’ai jamais eu une bonne relation avec la technologie ou l’ère numérique. Je suis la pire du groupe à ce sujet. (rires)

Elliott : Finalement, du point de vue de l’environnement, cette ère numérique pour la musique, c’est très bien.

Cathy : Je voyage beaucoup donc ça m’aide d’avoir accès à une plateforme pour écouter de la musique en déplacement et sans publicité. Mais je pense que ce modèle ne fonctionne pas encore très bien pour les artistes en termes de compensation. Ce côté du streaming est un peu plus sombre.

Valentina : J’aime avoir le contrôle. J’aime le processus de mettre un certain album de jazz sur mon téléphone puis l’écouter en entier. L’idée que je peux écouter absolument tout ce qui existe me dérange. C’est comme quand on te donne des journaux gratuits dans le métro. Je préfère acheter mon propre magazine. Mais Bandcamp c’est super, j’adore. Les musiciens peuvent sortir leur musique eux-mêmes sans label, ce qui est très démocratique. On paye le groupe directement à la différence du disquaire qui prend une commission. Du moment que tu achètes l’album, ça ne me dérange pas. Le problème c’est que les gens se dispersent, ils écoutent un morceau puis un autre d’un groupe différent puis ils atterrissent sur un site qui répertorie les dix meilleurs titres du jours… Tu finis par ne soutenir aucun musicien. Tu ne fais qu’encourager la confusion dans ta tête.

Le format de l’album est en train de disparaître au profit de morceaux isolés et de playlists. C’est intéressant d’observer les nouvelles stratégies qu’adoptent les musiciens et maisons de disques qui préfèrent sortir un clip après l’autre.

Valentina : Ce que tu décris est exactement ce que j’essaye de fuir. Si un musicien décide d’écrire un morceau seulement pour qu’il apparaisse dans une certaine playlist Apple, ce n’est pas un moyen d’expression sincère. C’est que du marketing. Si tu fonctionnes comme ça, autant ne pas faire de musique.

Cathy : C’est intéressant de voir qu’il y a de nouveaux contrats où le label ne demande plus à l’artiste de produire un album mais seulement trois singles qui auront chacun une face B. C’est le nouveau format. Comme ça, ils s’assurent que dans les dix chansons d’un album, il y aura au moins trois « tubes ». Des morceaux conçus pour la radio.

Vous pensez que ces nouveaux formats proviennent du fait que les gens ne prennent plus le temps d’écouter un album en entier ?

Cathy : Um…non. Je ne sais pas, je ne suis pas si pessimiste sur l’approche qu’ont les gens à la musique. En fait, je pense que les gens s’intéressent beaucoup plus à la musique qu’avant. C’est juste que les choses changent. Avec Spotify, on a accès à tellement plus de musique et donc notre intérêt en est décuplé.

Il y a tellement de musiciens, tellement de gens qui veulent créer et y consacrent du temps alors qu’il n’y a plus d’argent.

Phil : On est en train de décrire cette sorte de machine horrible qui sort des singles et façonnent des artistes de toutes pièces mais ce système existe depuis les années 1960.

Cathy : Oui, il fut un temps où il n’y en avait que pour les singles.

Susumu : De la très bonne musique a découlé de ce processus, de ces machines à pop commerciale.

Cathy : La Motown n’était pas connue pour ses albums.

Susumu : Mais sur YouTube et Spotify, nous sommes guidés par des algorithmes qui nous dictent ce que l’on veut entendre. Avant même de pouvoir y réfléchir, on est déjà redirigé sur un morceau.

Valentina : Des gens travaillent sur ces algorithmes et poussent certains artistes sur le devant. C’est ce que je déteste, ce manque de choix. Le fait d’être guidé par des sociétés. J’aime être en contrôle de ce que je lis et ce que j’écoute, même si c’est plus restreint.

Cathy : Mais l’accès à la musique sur internet et les playlists a donné de nouvelles opportunités d’écoute, surtout pour les femmes. Si on y réfléchit, toutes ces rééditions de labels qui se rendent en Afrique ou en Asie pour y dénicher des albums oubliés ne seraient pas accessibles à des femmes. Il n’y a que les hommes qui peuvent avoir accès à un groupe de Touareg par exemple. Rééditer ces artistes a permis une plus grande égalité des genres dans la musique. Soudain, ce n’est plus seulement ce qui est dans les charts ou dans les disquaires. Même si les disquaires peuvent être très dominés par les hommes. Valentina et moi en avons fait l’expérience, de ne pas être prises au sérieux. On nous a déjà dit des choses comme : « Oh, mais c’est trop cher pour vous ça ».

Valentina : A Copenhague, j’étais avec ces trois garçons et on diggait dans un disquaire immense. Et puis ce vendeur est venu me voir pour me demander si je cherchais quelque chose en particulier. Je ne l’ai pas pris personnellement et j’ai juste répondu que je n’avais pas besoin de son aide. Puis je continuais ma recherche tranquillement et le mec revient pour me poser la même question. Je n’étais clairement pas la seule dans cette boutique ! Au bout de la troisième fois, j’ai reposé ma pile de vinyle et suis partie. C’était très sexiste. Il y a un livre sorti en 2017 qui s’appelle Discoholics !, un mot inventé par Robert Crumb pour décrire les gens qui sont accros à l’achat de vinyles. J’ai dû m’énerver contre Mats Gustafsson, l’auteur du livre (ndlr : qui répertorie des interviews de collectionneurs) parce que cet ouvrage était dominé par les hommes. Où sont les femmes diggers ? Il n’y en avait qu’une seule sur tout le bouquin ! Donc je l’ai contacté lui et Thurston Moore pour qu’ils sortent un second livre avec 80% de femmes interrogées. J’ai reçu un mail d’excuses de Gustafsson qui trouvait que j’avais raison.

Je trouve ça incroyable de devoir se plaindre pour qu’ils réalisent le caractère insensé de considérer que seuls les hommes sont capables d’être des amateurs de vinyles.

En plus ce sont des gens très cultivés et talentueux mais bon, c’est comme ça. C’est vraiment triste.

Cathy : Enfin, en tout cas, cet accès simplifié à la musique de niche a créé un peu plus d’égalité.

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