Obscénités filmées

« Pour cent crimes commis au nom de l’amour, un seul l’est au nom du sexe. » Joe (Charlotte Gainsbourg), Nymphomaniac Volume 1, Lars von Trier (2013).

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Image promotionnelle du film Nymphomaniac de Lars Von Trier

Si cela fait bien longtemps que le sexe est représenté au cinéma, celui-ci va toujours plus loin dans la figuration de l’intime, vers des pratiques plus modernes, plus subversives. Ces quinze dernières années, des tabous ont été levés, mais de nombreux interdits demeurent.

Obscène : du latin ob-scenus, « qui ne doit pas être mis en scène ». L’obscène, c’est ce qui dérange, et donc ce qui n’est pas conforme aux mœurs d’une société : si la nudité est considérée comme obscène en Occident, la situation est toute autre ailleurs. Alors quand l’industrie cinématographique, encore aujourd’hui largement détenue par les Occidentaux, s’empare de thèmes liés à la sexualité, on ne peut qu’ouvrir un œil intrigué et regarder de quelle manière la question est traitée. Mais si l’on se place derrière le grand écran pour observer la réaction du public dans la salle obscure, on s’aperçoit qu’oser filmer des sujets tabous n’est que la première étape ; la seconde, c’est d’obtenir l’adhésion populaire. Et c’est là que le bât blesse : ce que la critique comme le public tolèrent repose entièrement sur des valeurs, des normes, des mentalités. Car où passe la frontière entre sexualité et perversion ? Entre œuvre d’art et pornographie ? Entre sujet de société et délire malsain de cinéaste ? Quand Nymphomaniac fait polémique pour son caractère pornographique en 2013, est-ce seulement l’industrie du cinéma qui condamne le film, ou la société tout entière ?

Le cinéma dé-généré

Les deux dernières décennies ont apporté leur lot de nouveautés, et notamment un éclairage sur la sexualité féminine. Le cinéma se démasculinise, mettant en scène le plaisir féminin sans ambages : Black Swan (2011) et sa fameuse scène d’amour entre Nina (Natalie Portman) et Lilly (Mila Kunis), ou le plus léger Kaboom (2010) avec Juno Temple, explorent sans pudeur la sexualité des femmes. La masturbation féminine devient alors un sujet incontournable : Mulholland Drive (2001), Antichrist (2009), Turn Me On (2011), sont autant de films qui ont osé s’en emparer. Tout aussi actuel, le thème de la « cougar » s’impose sur grand écran, souvent sur un ton humoristique comme dans 20 ans d’écart (2013) ou Mon babysitter (2009), réactualisant les comédies romantiques à la sauce XXIe siècle. A l’heure de la recrudescence de mouvements anti-avortement aux Etats-Unis ou en Espagne, on ne peut que saluer un certain cinéma plus centré sur la femme, bien que celle-ci demeure souvent vue à travers un prisme machiste. Nombreuses sont les actrices qui refusent aujourd’hui la nudité quand elle leur semble inutile, et le test de Bechdel sanctionne de très nombreux films centrés sur les hommes.

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On espère toutefois que des problèmes méconnus comme la violence conjugale envers les hommes seront eux aussi bientôt estimés à leur juste valeur par les réalisateurs.

Autre avancée indéniable de ces dernières années, la place toujours croissante accordée à l’homosexualité : entre biopics (Harvey Milk, 2008), drames (Le Secret de Brokeback Mountain, 2005 ; La Vie d’Adèle, 2013), comédies dramatiques (Imagine Me & You, 2005), la question est abordée sous des angles très différents et reconnue par la profession : Harvey Milk a reçu un Oscar, La Vie d’Adèle et L’Inconnu du Lac (2013) ont été primés à Cannes. Impossible de ne pas voir la connexion entre ce glissement et le mouvement global qui a accordé davantage de droits aux homosexuels ces dernières années. A l’heure des conflits autour de la question du genre, le cinéma joue en effet un rôle crucial dans la redéfinition des identités sexuées et tend à brouiller les frontières établies de longue date. L’exemple par excellence de ce changement, c’est encore Les Garçons et Guillaume, à table ! (2013) de Guillaume Gallienne, primé cinq fois aux César 2014, qui n’est autre que l’histoire d’un « coming-in » surprenant. Une pique moqueuse lancée à ceux qui entendent délimiter les identités arbitrairement. Mais un film qui traite d’un sujet jugé tabou n’est vraiment réussi que lorsque les gens ne prennent pas conscience de la présence du thème « indécent » – quand par exemple les spectateurs voient Yves Saint-Laurent (2014) comme une histoire d’amour, et pas une histoire d’amour gay, comme l’a salué Gallienne.

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Guillaume Gallienne

L’amour 2.0

Nouvelle perspective sur les identités sexuées, donc, mais aussi sur les relations de couple : qu’est-ce qu’un couple moderne ? Cela fait bien longtemps que le schéma rencontre – fiançailles – mariage – ils-vécurent-heureux-et-eurent-beaucoup-d’enfants s’est vu déclasser au cinéma. Les comédies puis d’autres genres ont sabordé la galère bien-pensante pour proposer des couples originaux : amitiés améliorées (« friends with benefits ») dans les concurrents Sex Friends et Sexe entre amis (2011) ; ménages à trois (Vicky Cristina Barcelona, 2008 ; Savages, 2012), triolismes (Sur la route, 2012 ; Kaboom) ; gérontophilie (Gerontophilia, 2014)…  Don Jon a à ce titre le mérite de pointer du doigt tant les clichés liés au porno que ceux véhiculés par les comédies romantiques, exacerbés par Joseph Gordon-Levitt et Scarlett Johansson. Un cinéma décomplexé, débridé, qui aborde avec humour et sincérité une modernité difficile à démêler. Plus futuriste, Her (2014) livre le portrait d’un homme qui fait la rencontre de Samantha, sorte de Siri sophistiquée avec qui il va entamer une relation « vocale » : le cinéma imagine, invente, crée – et les amateurs de stéréotypes devront se faire une raison.

Sexe et anathème

Mais le sexe au cinéma revêt aussi un manteau sombre. Et c’est là que la vraie question du tabou apparaît : qu’a-t-on le droit de représenter au cinéma ? N’est-il pas malsain, pervers, indécent de montrer le viol, le sadisme, l’inceste ? Nombreux pourtant sont les réalisateurs qui se sont attaqués à ces questions, révélant l’importance qu’ont à leurs yeux ces véritables sujets de société, noyaux de toutes les lois et normes morales. Le public n’a pas toujours été conquis : l’ultra-violent Irréversible de Gaspard Noé (2002) et sa scène de viol de neuf minutes ont choqué plus d’un spectateur – jusqu’à l’actrice Monica Bellucci elle-même. Dans la série télévisée Downton Abbey, une scène de viol pourtant hors-champ a fait polémique dans l’Angleterre puritaine. Le viol, encore tabou ? Peut-être dans le cadre d’une série familiale en prime-time. Mais après tout, n’est-ce pas normal, sain même que la représentation filmique du viol dérange ?

Curieusement, c’est plutôt l’inverse qui s’est produit pour la relation incestueuse entre Jaime et Cersei Lannister dans Game of Thrones : le public a d’abord été surpris, puis plutôt amusé par la situation, comme en témoignent les nombreuses parodies qui ont fleuri sur le net.

Encore méconnue, l’addiction sexuelle a fait l’objet de plusieurs films récemment, dont le poignant Shame (2011) de Steve McQueen II, ou son pendant féminin Nymphomaniac (2013) de Lars Von Trier. Ce dernier a fait des remous, et pour cause : nymphomanie, sadomasochisme, pédophilie, tout est traité crûment – quasi cyniquement avec pourtant un étrange regard philosophique et religieux durant plus de quatre heures de film. Au-delà de la fiction, c’est la réalité même qui a été interrogée lorsque Shia LaBeouf a affirmé que les scènes d’amour n’étaient pas simulées, alors que le réalisateur a en réalité fait appel à des acteurs pornos. Une version trash a d’ailleurs été projetée à Cannes, et une version plus soft pour le grand public au cinéma. Pourtant, les films qui choquent le plus sont souvent ceux qui adoptent un regard désincarné, impersonnel, ceux qui font surgir la question « mais est-ce que le réalisateur est vraiment d’accord avec ça ? » : un exemple-type en est la prostitution dans Jeune et jolie (2013), dont les motivations du personnage principal sont indéchiffrables.

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Une image du film Jeune et Jolie.

Obscène ou nécessaire, le sexe au cinéma s’est libéré d’un certain nombre d’entraves, et n’a sûrement pas fini de se réinventer. Et comme il est impossible de conclure un article sur ce sujet sans évoquer Woody Allen, on vous laisse avec cette citation : « L’amour est la réponse, mais en attendant la réponse, le sexe soulève de bonnes questions ».

Clémence Rombauts

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