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Norma, pop lo-fi au cœur tumultueux

On a rencontré la musicienne, compositrice, auteure et chanteuse Norma à l’occasion de la sortie de son premier album autoproduit ‘Female Jungle’.

On suivait son travail, de loin, depuis longtemps déjà. Avec sa pop lo-fi teintée d’exotisme anglo-saxon et son univers visuel aussi badass que glamour et vintage, Norma avait rapidement retenu notre attention, et suscité nos émotions. Piano, guitare, chant, composition, écriture… elle se risque à tout et nous enchante partout. Moitié pin-up, moitié rock star, elle campe un personnage aussi charismatique qu’indomptable, tout droit sorti d’un vieux film américain. Après quelques poignées de titres et de concerts remarqués, elle attaque 2019 audacieusement avec Female Jungle, un premier album réalisé seule. Cinématographique comme du Lana Del Rey, puissant comme du Michelle Blades et rafraîchissant comme du Silly Boy Blue, la musique de Norma nous ensorcelle au fil de balades douces-amères, granuleuses et authentiques comme la vie vraie.

/// en live mardi 30 avril au Point Ephémère, PARIS ///

Manifesto XXI : Comment as-tu approché, appris la musique ?

Norma : J’ai pris des cours de piano classique petite, mais ça m’angoissait beaucoup, je suis contente aujourd’hui d’avoir cette éducation, mais à l’époque ça ne me plaisait pas du tout. Mes parents sont musiciens, donc à la maison il y avait les guitares de mon père, la basse de ma mère… j’ai vite tenté d’y toucher, et ça me plaisait beaucoup plus que les cours. Par contre comme j’ai appris ces instruments-là en autodidacte, j’ai eu un complexe de guitariste femme, notamment vis-à-vis de mon père qui était très technicien, je ne me sentais pas assez forte et légitime, donc j’en jouais plutôt seule dans ma chambre.

C’est quand j’ai eu une guitare électrique et mon premier groupe en seconde que j’ai osé jouer devant des gens. Quand ma prof de piano est décédée, j’ai trouvé une autre prof qui faisait des cours d’accompagnement piano-voix, et là ça a été la révélation pour moi. Et aujourd’hui encore le piano reste l’instrument le plus naturel et réconfortant pour moi.

Et le chant c’est venu comment ?

J’ai toujours chanté, avant de faire du piano, des Disneys… C’est venu naturellement, je n’ai jamais envisagé la musique sans la voix. J’ai commencé à chanter avec mes parents, des reprises des Beatles en harmonie avec ma mère, et des duo de country avec mon père…

Qui seraient les grandes idoles qui t’ont marquée enfant, ado ?

J’étais déjà monomaniaque à l’époque, donc j’avais des phases obsessionnelles graves, il y a eu Britney Spears, dont les posters recouvraient littéralement chaque centimètre de mes murs. J’avais un rapport très émotionnel à ces photos, je pouvais les regarder pendant des heures, c’était une icône, puis je gardais tous les articles religieusement dans des classeurs… Je suis passée direct des Beatles à Britney Spears, sans transition. Par la suite The Clash, The Pretenders… c’était un mélange éclectique un peu de mauvais goût !

Tu as beaucoup écouté de rock ?

À partir de la fin du collège oui, ma mère écoutait beaucoup de rock anglais, de punk ska des années 80, donc j’ai découvert tout ça, puis c’est le moment où tu as envie d’exprimer autre chose que de la pop sucrée, donc ça m’a fascinée.

Tu as quasiment toujours écouté de la musique anglo-saxonne ?

Oui, très peu de musique française, c’était rare qu’il y en ait à la maison. Je ne me suis jamais posé la question de chanter en français. J’ai écouté un peu Barbara, Keren Ann… mais c’était vraiment des exceptions. Et pareil pour les films et la littérature, mes parents m’ont toujours fait découvrir des œuvres anglo-saxonnes.

Ça a été important dans ton développement artistique la littérature et le cinéma ?

Ma vie intérieure s’est nourrie de tout ça, j’étais ultra perméable aux films que m’ont montrés mes parents, les grands films américains, puis des mouvements plus indépendants style Jim Jarmusch… Mon monde intérieur s’est bâti avec tous ces décors, et la musique faisait parti de cet environnement. J’ai toujours adoré lire les paroles des chansons aussi. Quand j’écoutais Bruce Springsteen j’avais des images de films etc… Puis tout ça était purement sentimental, pas intellectuel.

Tu as rapidement su que tu voulais donner la priorité à la musique dans ta vie ?

C’est arrivé sur le tard, je me suis toujours dit que je voulais faire de la musique, mais j’ai mis longtemps à me dire : ça va être mon métier. Je pensais peut-être devenir journaliste. Je jouais dans des bars au lycée mais c’était très amateur. Juste après le bac j’ai rencontré quelqu’un qui m’a donné confiance, grâce à lui j’ai commencé à travailler avec un éditeur, donc à ce moment-là je me suis dit, bon, peut-être…

Tu as laissé tombé l’idée des études du coup ?

J’ai erré pendant un an après le bac, j’ai du assister à trois cours en amphi, puis comme je venais de rencontrer ce mec, on était dans une romance, on partait sur la route… j’étais ailleurs quoi ! Je voulais surtout faire des études pour rassurer ma mère, donc j’ai fait une licence de médiation culturelle et communication. J’étais vraiment un cancre avant à l’école, mais j’ai eu cette licence avec des notes honorables, et ma mère n’a plus jamais émis la moindre inquiétude quand à mon avenir.

Quand et comment le projet s’est figé sous ce nom, cette forme ?

Après ces études j’ai enchaîné différents jobs, puis je suis partie vivre à Londres. J’avais juste un iPad avec Garage Band dessus, et j’ai commencé à faire de la prod pour agrémenter mes chansons, un peu honteusement. Je me suis rendue compte que ça me plaisait beaucoup. Je suis revenue en France emménager à Paris, et c’est là que j’ai affirmé ce projet sous Norma, commencé à mettre des chansons en ligne, puis rencontré mon tourneur… C’était le bon moment, je me sentais prête.

Tu sors ton premier album Female Jungle, comment tu as travaillé dessus, où, avec qui ?

Cet album est composé de chansons de ces trois dernières années. Sur mon précédent EP dont je suis très fière, j’ai néanmoins un regret, c’est d’avoir un peu abandonné le côté réalisation/arrangement car je n’avais pas assez confiance en moi à ce moment-là. J’avais des musiciens et on l’a enregistré ensemble en live, de manière très ‘brute’. J’ai un peu lâché les rênes, et aujourd’hui je regrette car je trouve que cet EP n’est pas 100% moi.

J’ai compris après coup que tu avais le droit de faire un truc maladroit. Mon entourage talentueux me poussait à être très dure avec moi-même sur la perfection, et me donnait l’impression qu’il y avait une manière de faire les choses alors que moi-même j’écoute des artistes qui produisent de manière plus lo-fi, et j’adore ça.

Du coup j’ai décidé de faire mon album seule, de me faire confiance, et de suivre mes démos. J’aime bien faire mes maquettes dans ma chambre, composer très vite et enregistrer dans la foulée, j’aime ce côté très spontané. Je retravaille un peu les détails après, mais l’émotion de départ ne bouge plus.

Je me suis posée la question d’aller en studio, mais ça me terrifie, je n’y chante pas pareil, et je me suis dit que finalement rien ne m’y obligeait. J’avais quand même envie d’avoir un avis un peu extérieur, du coup je l’ai travaillé avec mon compagnon, qui a des compétences musicales très variées.

Ce sont majoritairement des instruments organiques qui ont été utilisés ou aussi de la programmation ?

Plutôt organique, il y a un piano, de la guitare, de la basse, mais aussi des samples de batterie des années 90, des synthés des années 2000… Mais ça sonne quand même moins organique que l’EP car il n’y a pas le côté rock brut, c’est quand même un peu plus synthétique.

J’aime bien quand la musique sonne un peu sale. Je déteste les choses qui sonnent trop lisses, ça me glace le sang. J’aime bien que ça sonne comme ce que j’ai à l’intérieur, un peu torturé, vaguement lo-fi.

Personne n’est repassé derrière toi pour le mixage ?

Alors mon mari Adrien, aussi mon ami Jazzboy, qui m’a aidé sur un morceau, un autre m’a aidé sur une chanson pour une partie de boîte à rythme…. j’aime bien qu’il y ait du fun dans la musique, bosser avec des potes. J’avais ma vision, et j’ai tout fait pour y aboutir, puis là où j’avais des petites faiblesses j’ai demandé à ce qu’on m’aide.

Ensuite j’ai passé quelques semaines à tout peaufiner seule, être sûre que tout soit bien comme je le voulais, puis j’ai envoyé l’album à quelqu’un pour le mixage et le mastering. Le côté ingénierie c’est vraiment ce que je n’aime pas dans la musique. C’est pour ça c’était bien qu’Adrien soit là, parce que moi quand je suis inspirée je m’enregistre très mal car je me précipite, donc c’est bien aussi pour moi d’avoir un cadre, puis avec lui c’est vraiment une histoire de symbiose artistique.

L’album est signé ou il sort en indé ?

J’ai créé mon propre label, Shorcuts. Je ne sais pas ce que je vais en faire, à court terme c’était une structure pour pouvoir sortir mon album comme je veux. C’est un choix d’indépendance. Pourquoi pas travailler avec un label plus tard, mais pour l’instant je n’en ai trouvé aucun qui partageait ma vision.

Qu’est-ce que tu reproches à l’industrie musicale française ?

De ne pas prendre de risques, de toujours s’aligner sur les modes, et en plus avec un temps de retard par rapport à d’autres pays. Je trouve que la musique mainstream française, c’est honteux, extrêmement lisse. Quand tu écoutes la radio tout est produit de la même manière par les mêmes gens. Il y a une uniformisation terrifiante.

Ça m’exaspère aussi cet impératif de chanter en français, on m’a dit plusieurs fois ‘si tu acceptes de changer de langue on te donne un contrat tout de suite’. Chanter en français devient un argument commercial. En Allemagne par exemple ils sont plus ouverts sur ce sujet.

Sur l’aspect instrumental de ta musique l’industrie n’a jamais fait de remarques particulières ?

Si, ils voulaient me coller un producteur. J’aurais pu faire réaliser mon album par quelqu’un d’autre et que ça sonne plus accessible, mais j’ai choisi de le faire seule et d’en être fière à 100%.

Tu penses continuer comme ça pour tes prochaines sorties ?

Oui, de toute façon ce n’est pas à 28 ans que je vais commencer à faire des concessions sur ma musique. J’ai besoin de créer une musique qui me ressemble, sinon ça ne m’intéresse pas. Il y aura toujours des gens pour écouter de la musique authentique.

Tu as fait beaucoup de scène ces derniers temps ; quelle place ça a pour toi ?

Pour moi la priorité reste la composition, mais le live arrive juste après. C’est très important, à notre époque des réseaux sociaux où les retours sur ton travail dans le lequel tu as mis tout ton cœur, ton argent… sont purement numériques : des sommes de vues et de likes. On est dans une société de la performance. Par exemple dans le rap ils parlent énormément de chiffres. Je trouve ça très triste, et encore plus triste que ça atteigne aussi les artistes indés.

Ça peut te foutre en l’air, te faire encore plus douter de toi. Ça devient complètement fou, tu finis par te concentrer sur le nombre de likes de tes photos Instagram… alors que tu fais de la musique en fait. C’est important de jouer le jeu, mais les artistes dans les années 70 ils n’avaient pas à faire ça…

Il faut revenir à l’essentiel, on passe beaucoup trop de temps à faire autre chose que de la musique.

C’est pour ça que la scène a été très importante pour moi, tu fais de la musique devant des gens, et tu as une réponse concrète. Tu te rappelles que c’est pour ça que tu fais de la musique, c’est humain, pas virtuel.

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Avec quoi joues-tu sur scène ?

Ces derniers temps je tournais en solo avec un piano, une guitare et une petite boîte à rythme, sans bandes. C’est une version minimale de l’album. Mais là je commence à travailler sur une version groupe. J’aimerais avoir deux meufs avec moi sur scène.

C’est très fort de jouer seul sur scène, tu es complètement vulnérable, mais en même temps c’est très précieux, les gens écoutent beaucoup plus, tu as l’impression de partager quelque chose avec chacun d’entre eux, et tu peux t’amuser, parler avec les gens entre les morceaux, tout faire à ton rythme.

Jouer mes morceaux devant des gens c’est vraiment thérapeutique pour moi. Le live m’a toujours beaucoup émue, c’est une mise à nue, notamment quand tu chantes. Ça me coûte émotionnellement, je pleure souvent en sortant de scène, et les lendemain de concert je vis régulièrement une sorte de descente.

Les artistes ces temps-ci sont beaucoup analysés et vendus via des prismes socio-politiques, qu’en penses-tu ?

J’y pense beaucoup parce que je le ressens beaucoup, et ça me dérange, pour moi l’essentiel reste la musique. Je vois comment le monde change, je pense qu’Instagram participe beaucoup à tout ça, la musique n’est plus le plus important en effet chez un artiste, et ça me déprime. Par contre quand tu es un artistes de poids, comme Christine and the Queens par exemple, porter des messages c’est important, mais en même temps moi ma préoccupation reste la musique.

Par exemple quand j’ai sorti mon premier EP, les journalistes ont analysé mon oeuvre par le biais du féminisme, ce qui est vrai et tant mieux, mais personne ne parlait de la musique. Heureusement il reste des scènes et réseaux indés où la musique prime toujours.

Le problème c’est que les labels sont intelligents et construisent tout ce marketing. Ce sont eux qui participent à coller ces étiquettes sur les artistes, parce que ça fascine les gens et ça fait vendre. Il faut porter sur toi un concept, et moi je ne peux pas, et je pense que l’artiste doit rester libre de changer, tout ça ne m’intéresse pas. D’ailleurs je trouve que dans les médias et articles musicaux en France on parle finalement peu de musique. Ils cherchent juste des punchlines pour leurs posts Facebook.

Des artistes étendards de quelque chose ça a toujours existé, mais c’est le côté marketing de tout ça qui est dérangeant.

Comment tu gères ton univers visuel, à quel point tu en gardes la maîtrise ou le délègues ?

J’ai totalement la main dessus parce que je suis assez control freak et que j’ai une vision assez précise de ce que je veux. En plus j’ai des limitations financières, donc c’est toujours un peu DIY, et il faut que moi je m’éclate, j’essaie de mettre en image ce que j’ai à l’intérieur.

Tu cherches plus à être fidèle à ta véritable personnalité qu’à créer un personnage ?

Oui, totalement. Ma musique, c’est moi à 100%. Mes clips et visuels sont très intuitifs et spontanés.

Quelle morceau de l’album tu conseillerais à quelqu’un qui ne connait pas du tout ta musique encore ?

‘Female Jungle’ a été la chanson décisive pour l’esthétique de l’album, je pense que c’est une bonne introduction, avec une ambiance un peu glauque mais un refrain pop plutôt lumineux…

Tu as un process régulier pour composer ?

Non c’est très anarchique, par contre je compose quasiment toujours la musique, les paroles et la voix, en même temps.

C’est quoi ta partie préférée ?

Quand j’ai tout composé, que j’enregistre toutes les couches et que j’écoute. Je vis pour ça.

Est-ce qu’il y a des obsessions dans tes thèmes d’écriture ?

Oui, il y a quelque chose de l’ordre de l’oppression, en tant que femme. Pendant longtemps j’étais passionnée autant dans les films que dans les livres par l’image de la femme au foyer prisonnière d’un environnement, puis qui pète un câble. J’ai une obsession pour la représentation de l’hystérie aussi, de la folie. Pour les tourments de femmes.

À 28 ans je trouve qu’il y a une sorte de tournant d’ailleurs, et cet album est un peu l’illustration de la transition du statut de jeune fille à celui de femme.

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