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Nadia Waheed. Femmes de couleurs

Nadia Waheed. Femmes de couleurs

À seulement 28 ans, Nadia Waheed fait partie de ces artistes-peintres qui ont trouvé le succès tôt. Les femmes qu’elle peint de toutes les couleurs, et toujours nues, nous semblent familières autant qu’elles nous surprennent ; elles sont sa signature et son message au monde.

Née en Arabie Saoudite, diplômée de l’Art Institute of Chicago, Nadia Waheed vit aujourd’hui au Texas. C’est de son studio à Austin qu’elle s’est confiée dans une conversation politique et intime, alors qu’elle prépare sa prochaine exposition pour décembre.

Manifesto XXI – Je t’avais contactée une première fois pendant le confinement, période à laquelle tu faisais une pause d’Instagram et des médias. Pourquoi as-tu décidé d’abandonner les réseaux sociaux ?

Nadia Waheed : Parler de l’art et de moi-même me semble très peu pertinent étant donné l’ampleur de ce qui se passe dans le monde en ce moment. En même temps, la vie ne s’arrête pas et je ne peux pas me permettre d’arrêter de peindre, de préserver ce que j’ai construit ; c’est un équilibre à trouver. En plus de cela, le fait d’avoir un compte assez suivi fait que les gens cessent de voir une personne derrière le compte, et envoient beaucoup plus facilement de la haine. Pour eux, je ne suis plus une personne, mais plutôt l’idée de quelque chose.

À quel sujet t’envoient-ils de la haine ?

Je viens du Pakistan et je peins des femmes nues, ce qui est tabou là-bas. À chaque fois que je vois un grand compte féministe pakistanais relayer une de mes peintures, j’angoisse car je sais que je vais recevoir une vague de haine. Personnellement, je ne pense pas du tout faire quelque chose de controversé, mais beaucoup de gens trouvent mes œuvres offensantes, à cause de la nudité. Les hommes font des suppositions sur le genre de femme que je suis, et les femmes sur ma valeur et mon système moral.

J’ai remarqué que la plupart des articles sur toi commencent par mentionner ton parcours, le fait que tu sois pakistanaise, et née en Arabie Saoudite. Penses-tu que tes origines aient ce premier rôle, dans ton identité et dans ta carrière ?

La vérité est qu’en ce moment, le marché sur lequel je veux travailler s’intéresse aux nouvelles voix. L’intention est bonne mais beaucoup de galeries et de lieux essaient de capitaliser sur ce mouvement. Je pense que mes origines sont pertinentes, mais cela m’a aussi mis dans une case, celle d’être juste une Pakistanaise. Beaucoup de blancs m’ont dit que la seule raison pour laquelle j’ai une carrière, c’est parce que je suis brown, ce qui est, je pense, fucking racist. Jusqu’à présent, j’aurais été extrêmement désavantagée et je n’aurais eu aucun putain d’espoir d’avoir une carrière.

Du coup, préférerais-tu qu’on te présente comme « Nadia Waheed, peintre américaine installée à Austin » ?

J’ai beaucoup bougé et c’est une grande partie de qui je suis. Je ne me sens pas comme une Américaine. J’ai du mal avec ce mot. Nous avons déménagé du Caire au Texas après le 11 septembre, et à l’époque, l’ennemi numéro un était les musulmans. On m’a fait comprendre que je n’étais pas l’une d’entre eux. Il est important pour moi de mentionner mon passé parce qu’il donne un contexte. Je n’aime pas l’étiquette « américaine », c’est un mot qui me convient mal. J’ai eu de nombreuses expériences négatives avec des femmes et des hommes blancs. Il m’est difficile de m’identifier à une culture et à un groupe dont j’ai été si violemment rejetée. 

Les tresses, que tu dessines souvent, sont un symbole de beauté traditionnelle au Pakistan. Dans les cultures occidentales, le fait de se couper les cheveux court pour une femme est souvent vu comme un signe d’empowerment. Est-ce ce tu représentes dans Rite of Passage ?

Je suis très mal à l’aise avec le fait de dicter aux femmes ce qui est et ce qui n’est pas de l’empowerment, c’est propre à chaque femme. Les femmes doivent pouvoir faire tout ce qu’elles veulent, et il faut que ce soit accepté, toujours (dans les limites morales !).

J’ai eu les cheveux très longs pendant la majeure partie de ma vie, c’était ma tentative de communiquer aux autres desi (terme employé par les gens originaires d’Asie du Sud pour se désigner mutuellement, ndlr) que je suis l’une d’entre eux. Je voulais être acceptée. Mais pour l’être, il faudrait que je devienne cette femme désintéressée qui vit pour servir les autres.

Nadia Waheed. Rite of Passage, acrylic on canvas, 54.5’’ x 46’’, 2018

L’image visuelle de la coupe de cheveux m’interroge – dois-je rejeter avec force ma culture pour être libre ? Puis-je avoir les deux simultanément : mon questionnement libre et mes racines ? Je ne sais pas si se couper les cheveux signifie pour moi une émancipation. C’est triste, cette idée. Je ne veux pas lâcher mes racines, mon sang, l’endroit que j’appelle chez moi, pour me sentir libre. Il doit y avoir un juste milieu ; je veux le trouver. 

Tu ne peins que des femmes, sans hommes, sans enfants, même sans vêtements. Dans la vie réelle, la nudité et la solitude nous rendent plutôt vulnérables. Mais tes femmes semblent exister par et pour elles-mêmes. Quand je les vois, je vois des femmes qui sont simplement libres d’être. Partages-tu cette interprétation ? Était-ce ton intention ?

C’est réconfortant d’entendre que c’est l’impression que les gens ont. C’est l’une des choses que j’essaie de communiquer. Il est vital de m’appartenir. Il y a tellement de choses dans notre éducation en tant que femmes qui nous ôtent notre humanité, des schémas de pensées limités et des attentes qui nous conditionnent et nous limitent. Nous devons d’abord pouvoir nous appartenir. Il y a tellement de choses que nous devons pouvoir posséder : notre corps, notre vie sexuelle, nos croyances. Nous devons être capables de nous aligner sur ce que nous croyons, ressentons et apprécions, pour nous protéger du monde de la baise. Parce que le monde n’en a rien à foutre. Mes expériences de vie m’ont appris que le monde ne se soucie pas des femmes. La souffrance des femmes n’est pas assez importante pour que nous voulions changer quoi que ce soit.

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Nadia Waheed. Mountain Climbers, acrylic on canvas, 60.5’’ x 42.5’’, 2018

La dualité est assez récurrente dans ton travail, avec de nombreux tableaux montrant deux femmes qui se ressemblent, qui semblent se soutenir et s’aimer. Devrions-nous voir deux amies ? Ou deux parties de nous-mêmes ?

Plutôt deux côtés d’une personne, des parties différentes de nous-mêmes. J’ai l’impression d’avoir été vraiment fragmentée. On nous demande d’être tellement de choses à la fois : une jeune femme pure et virginale et un bon coup pour nos partenaires, une bonne fille qui fait ce qu’on lui dit, une épouse, une femme désintéressée et généreuse qui sacrifie tout pour sa famille, qui vit pour servir, ne se plaint jamais, n’a jamais de besoins. Quand avons-nous du temps pour nous ? Ces attentes dépassées sont ce qui oblige les femmes à être unidimensionnelles. Dans ces conditions, comment peut-on vivre en tant que notre moi le plus sincère ? Comment pouvons-nous posséder toutes ces parties de nous-mêmes ? Comment remédier au caractère unidimensionnel de ce qu’on nous dit d’être ? Le tableau qui se trouve devant moi ne parle pas de différentes parties, mais de l’autosuffisance. Quand il n’y a personne d’autre, vous avez toujours vous-même. À chaque épreuve que j’ai traversée dans ma vie, j’ai senti que je devais d’abord m’aider moi-même, sans quoi je ne pouvais pas accepter l’aide de quelqu’un d’autre.

Nadia me montre les tableaux sur lesquels elle est en train de travailler, et je remarque qu’elle peint les peaux en marron, alors qu’elle les peint habituellement de toutes les couleurs.

J’ai une peau claire, et quand j’étais plus jeune, je n’allais pas au soleil parce que je ne voulais pas être plus foncée. Toute ma vie d’enfant, on m’a dit : « Ne va pas au soleil, tu vas t’assombrir, ce n’est pas beau ». Je ne le comprenais pas, mais on me disait clairement qu’être sombre était une chose indésirable. J’ai eu une très courte phase de peinture avec le marron et puis j’ai pris peur. J’ai changé et j’ai commencé à peindre des peaux colorées à la place, c’était plus accessible pour moi. Mais maintenant, avec le recul, je pense que j’ai fui. J’ai moi-même intériorisé le racisme et je le dirige aussi envers moi. Je l’ai, il m’a été enseigné. Mais je suis de cette couleur. C’est ma peau, c’est ce que je suis. Je dois faire face à ma peur de peindre à nouveau en marron.

© Jinni J

Nadia Waheed sera en exposition à la Mindy Solomon Gallery à Miami en décembre 2020.
nadiawaheed.com

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