Nadia Vadori-Gauthier : Danser Avec Le Réel Pour Résister À La Violence Des Dogmes

Le 14 janvier 2015, au lendemain de l’attentat à Charlie Hebdo, la chorégraphe et chercheuse Nadia Vadori-Gauthier débutait sa performance : Une Minute de danse par jour. Se définissant comme « un acte de résistance poétique », sa démarche entend rappeler que le réel possède une dimension poétique plus forte que les images idéales – et ce, au milieu même des instants où il en semble le plus dépourvu. Au milieu des gilets jaunes, sur une plage de Bretagne ou au détour d’une rue de la capitale, la chorégraphe n’a pas rompu un seul jour le fil de ses danses. Ce n’est pourtant pas faute d’être occupée : chorégraphe de la compagnie le Corps Collectif, elle assure également un atelier chorégraphique inter-conservatoire regroupant près de 90 élèves. À l’heure où cet article est mis en ligne Nadia Vadori-Gauthier doit réaliser sa 1438ème minutes de danse – soient autant de jours « sauvés ». Un livre intitulé Danser, Résister, co-signé par elle et plusieurs chercheurs interroge la portée « micropolitique » de son engagement : peut-on combattre la violence en dansant ?

Manifesto XXI : Chorégraphe, vidéaste, performeuse, chercheuse, professeure… J’ai l’impression que votre univers se nourrit de toutes vos techniques. Pouvez-vous me parler de votre formation artistique ?

J’ai commencé la danse enfant, mais je n’ai pas eu de formation dite « professionnelle » dans ce domaine. J’ai été à l’école Estienne puis à l’Université de Montréal où j’ai suivi une formation artistique inter-disciplinaire. De retour en France, j’ai fait un doctorat à Paris 8, centré sur les arts plastiques et scéniques. J’ai ensuite continué de me former dans de nombreuses Master Classes de danse ou de chorégraphie, me spécialisant aussi dans diverses techniques de mouvement : yoga, Body-Mind Centering, Mouvement authentique.

Comment est née Une minute de Danse par jour ?

Au lendemain de l’attentat à Charlie Hebdo. Je me suis demandée ce que je pouvais faire. J’avais deux phrases en tête. Un proverbe chinois : « goutte à goutte, l’eau finit par traverser la pierre » Je me disais : « quelle sera ma goutte d’eau ? Que puis-je faire face à la barbarie latente ? » Et puis, une phrase de Nietzsche, que j’avais lue dans Ainsi parlait Zarathoustra : « Et que l’on estime perdue toute journée où l’on n’aura pas dansé au moins une fois. » Je l’ai prise au pied de la lettre. Et pour ne plus perdre une seule journée, j’ai décidé de danser dans cette perspective.

Que dit la danse à cette violence qui venait de se manifester dans les attentats ?

C’est une réponse infinitésimale à l’horreur. Une affirmation de la vie dans un moment tragique. J’ai été marquée par un spectacle du chorégraphe et danseur Hofesh Shechter : Political Mother. À un moment, au fond de la scène, la phrase suivante était projetée : « when there is pressure, there is folk dance » Cela m’a fait pleurer ;  la danse – pas forcément folklorique évidemment – peut être une forme de résistance à la barbarie, qui est une négation de la différence, une pensée dogmatique qui oppresse ce qui lui est étranger. Avec Une minute de danse par jour, je m’agence à la différence, avec ce que je ne serais pas allée rencontrer si la Minute ne m’y avait pas forcée.

Pouvez-vous donner un exemple de cette rencontre avec la « différence » ?

Cela peut être tout : humain, évènement, lieu… Samedi 8 décembre, j’étais à Paris en scooter, à la recherche d’un lieu pour la Minute du jour. J’ai vu de la fumée et des hélicoptères : j’ai suivi. Je me suis retrouvée à danser entre les forces de l’ordre et les manifestants, les bris de vitrines, les gaz lacrymogènes, quelqu’un a failli brûler mon scooter… En le racontant, tout ceci m’aurait fait peur, j’aurais refusé d’y aller. Or la contrainte de la minute dissout la peur, et force à aller voir le monde, à le rencontrer : en l’occurrence une manifestation à l’écart de laquelle je me serais peut-être tenue sans la Minute. Mais là, je faisais partie des choses.

Vous semblez parfois prendre des risques, ou du moins faire preuve de beaucoup d’audace…Y-a-t-il une recherche du spectaculaire dans vos vidéos ?

Non. Mon but n’est pas de faire spectacle, même si oui, je participe involontairement au spectacle du monde, avec tout ce que cela a de dangereux. Mais j’estime pour ma part faire quelque chose qui n’a rien de spectaculaire. Il arrive seulement que j’associe parfois ma danse à un évènement médiatisé : ma présence pacifique au milieu de la violence des manifestations donne quelque chose d’incongru que les gens veulent voir. La société du divertissement fait feu de tout bois. Mais à cet instant, le samedi 1er décembre, j’étais exactement dans la même démarche que lorsque je danse avec un arbre. Mais l’arbre ne fait le buzz.

Une minute de danse par jour, d’une certaine manière, ce n’est qu’un titre, car j’imagine qu’il ne suffit pas de danser une minute pour publier votre vidéo ?

Non. Quatre heures : c’est le temps minimum que je passe par jour pour une vidéo. Il faut d’abord chercher le lieu, et cela prend parfois plusieurs heures. Puis il faut trouver l’angle, danser ; je fais plusieurs prises si je ne suis pas satisfaite. Puis il faut dérusher les vidéos, mettre les bandeaux, monter, mettre en ligne sur VIMÉO, mon site, sortir un format carré pour INSTAGRAM. Puis il faut écrire le texte qui accompagne la vidéo, le traduire en anglais… Pour cela, j’estime être chanceuse si je n’ai passé que quatre heures sur une vidéo dans la journée. Certains jours c’est huit, dix, douze.

Nadia Vadori-Gauthier au sein du Corps Collectif

Cette démarche vous conduit donc vers une sorte de radicalité « poétique »?

Mon engagement engendre bien quelque chose de radical : il y a des jours où l’on est fatigué, où il pleut, et pourtant il faut aller danser… On se force, et il faut alors vraiment savoir pourquoi on y va. Pour autant, cette contrainte quotidienne permet de revenir chaque jour aux racines de l’engagement. De savoir pourquoi on est là. On oublie jamais pourquoi on fait ce que l’on fait ; ça ne s’épuise donc pas. Ça aide même : la contrainte se nourrit d’elle même.

Nous parlons beaucoup d’engagement depuis tout à l’heure, mais je ne parviens pas encore à saisir de quoi il s’agit. En utilisant ce mot, l’associez-vous à quelque chose de politique ?

Tout à fait : politique au sens de « être ensemble dans la ville ». Je me rappelle une autre phrase de Nietzsche dans Ecce Homo : « Le mensonge de l’idéal a pesé jusqu’ici comme une malédiction sur la réalité. » Pour moi, la vraie magie n’est pas un tour de prestidigitation, ou un effet d’optique : c’est la parole donnée aux choses elle-mêmes. Je danse ainsi dans ce que j’appelle « l’état réel », c’est-à-dire avec ce qui est ici, et maintenant, sans enjoliver. Je danse avec les évènements, les gens, la météo, quels qu’ils soient : je m’agence à la différence, l’altérité. Ensuite je danse avec mon corps, tel qu’il est, et non pas avec un corps idéalisé. Je ne me prépare absolument pas pour une danse. Je mise sur la force poétique du réel plutôt que sur celle d’une image idéalisée : ce qui m’intéresse c’est le mouvement du réel, tel qu’il est. C’est de montrer que ce qui est suffit, que nous n’avons pas besoin de sa représentation. Voilà mon engagement : me laisser danser par le réel.

C’est donc de ces choses que naît la poésie selon vous, non de leur représentation idéalisée ?

Tout à fait. Mes danses souhaitent simplement montrer qu’il est possible d’activer une poésie latente, quelles que soient les circonstances. Montrer que la magie et la joie peuvent s’inviter en des lieux et des circonstances où elles paraissaient impossibles.

Il s’agit donc pour vous de danser « mue » par autre chose que votre volonté, désir ?

Oui. Je travaille dans un état modifié de conscience. Cela ne veut pas dire faire n’importe quoi, n’importe comment. Simplement se décentrer du sujet, de la forme, des usages sociaux. Je veux seulement que la pensée soit dans le mouvement. Non qu’elle le code. Lorsque je commence à danser, je connais seulement mon cadre : c’est ma fenêtre sur le réel. Je ne sais rien de plus.

Qu’est-ce que cette pratique a changé dans votre rapport à la danse ?

Danser pour soi, dans l’idée que c’est pour ne pas perdre un jour, est très différent de danser en studio, ou dans la perspective d’un spectacle. C’est activer une minute de douceur, une dimension poétique du quotidien pour voir si la pierre est toujours aussi dure, ou si elle ne finit pas par s’adoucir, à montrer la vie en dessous. Dans sa correspondance, Antonin Arthaud avance une idée que j’aime beaucoup : « La culture est un mouvement de l’esprit qui va du vide vers les formes, et des formes, rentre dans le vide, comme dans la mort. Etre cultivé, c’est brûler des formes pour gagner la vie. »

Vous danseriez donc pour « pour gagner la vie » ?

Oui. Pour ne pas perdre un jour.

Savez-vous si votre travail inspire vraiment ceci aux gens qui vous suivent ?

Je ne sais pas. Je l’espère.Certaines personnes s’imaginent me voir débarquer pour danser au milieu d’une de leur réunion de bureau. Ils me disent imaginer la danse dans leur tête, et que cela les aide. On me dit aussi des choses comme « merci d’apporter une autre dimension du réel au quotidien », et c’est très important pour moi, au milieu d’un monde dominé par certaines images marchandes, d’inviter un autre regard que celui qui nous sépare du monde, de nos corps et de la Terre.

 

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