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À Moscou, la fête sous le radar
La dernière soirée avant la fermeture forcée du club Pluton

Fermetures inexpliquées de boîtes de nuit, festival annulé à la dernière minute et raids policiers. Si, la nuit, la scène électronique russe tremble, elle ne le doit pas qu’aux vibrations des basses d’une culture underground florissante. C’est aussi qu’elle est fréquemment secouée par les autorités qui, depuis quelques années, répondent à la fête et à l’émancipation par la violence et l’interdiction. Inébranlables, les jeunes teufeurs russes, eux, continuent de danser. Face à l’effervescence du clubbing et quatre ans après un premier séjour électrique à Moscou, on a cherché à savoir : entre acte politique et simple hédonisme, à quoi ressemble la scène électronique moscovite ? 

Il n’y a que dans un pays comme la Russie que la notion d’underground peut prendre toute son ampleur. 

Moscou, 2015. C’est notre première fois en Russie. On découvre le pays comme on ouvrirait un vieux livre d’histoire. Dans le métro, les mosaïques louent la gloire de la patrie. Quelques portraits de Lénine occupent encore les murs des stations. Dehors, les blocs de béton se dressent, massifs et bruts, vestiges nostalgiques de l’époque soviétique. Dès les premières semaines, on se heurte aux paradoxes d’un pays où rien n’est d’accord : à l’imparable hospitalité des jeunes russes, par exemple, pourtant si froids lors des premières rencontres. Ou bien comme lorsque nos soirées commencent dans de vieux appartements soviétiques : architecture stalinienne, style baroque et gothique. La moquette et les décorations opulentes jurent avec l’ambiance froide et épurée des clubs que l’on rejoint ensuite. Et puis, entre péripéties administratives, rigidité des autorités et politesses surannées, on devine un autre Moscou : celui de la nuit et de sa scène électronique. Celui d’une jeunesse effrontée et assoiffée de liberté.

Aftermovie du festival du festival de musique électronique Outline, à Moscou

C’est que depuis 2010, la scène électronique russe connait un essor remarquable. À cette époque déjà, le Guardian titrait : « Oubliez Londres et Berlin : clubbers, allez danser en Europe de l’Est ». Le collectif Arma17 – symbole de la nouvelle génération de ravers russes – organise son festival électro Outline dans d’anciens sites industriels abandonnés de la capitale. Au même moment, le label Gost Zvuk voit le jour.

Véritable catapulteur de talents, il devient le label de référence en Russie et répond à un principe simple : les producteurs et DJ qui y sont mis en avant doivent être exclusivement russes ou issus de l’espace ex-soviétique. Après tout, pourquoi aller chercher ailleurs ce qu’un si grand territoire a à offrir ? Dans un documentaire dédié à l’effervescence de la scène électronique moscovite, Ildar Zaynetdinov, fondateur du label, s’explique : « On raconte beaucoup de choses sur la Russie. Si nous produisons un produit culturel de qualité, on en parlera plus que de nos armes et notre pétrole ». 

Six mois plus tard, notre aventure moscovite prend fin et nous voilà de retour, les valises pleines de souvenirs insoupçonnés. Contre toute attente, la scène underground russe s’avère plutôt similaire aux scènes parisienne et berlinoise que l’on connait déjà. Néanmoins, très rapidement, l’actualité de l’Est fait son chemin jusqu’à nous pour souligner la différence. Il n’y a que dans un pays comme la Russie que la notion d’underground peut prendre toute son ampleur. 

Car, si à Moscou la fête bat son plein, elle doit aussi se battre – tout court – contre des autorités qui tentent de ralentir le rythme des soirées. En 2016, Arma17 est contraint d’annuler la 4ème édition de son festival Outline, quelques heures seulement avant le début des festivités. À la dernière minute, les autorités refusent de leur délivrer les autorisations nécessaires. La même année, le collectif tentera à 5 reprises de réorganiser des évènements. En vain. Un an plus tard, le club Rabitza essuie à son tour des déboires avec les autorités russes. Cette fois, dans le cadre d’«un raid anti-drogue », une violente descente policière dans le club interrompt la fête et choque ensuite les internautes par sa brutalité. Le club fermera définitivement ses portes quelques semaines plus tard.

Dernier coup dur en date : en mai dernier, la boîte de nuit Pluton, autre haut-lieu de la scène électronique moscovite, annonce sa décision à contre-coeur de mettre la clef sous la porte. Selon Andreï Algoritmik, l’un des fondateurs de la boîte, la fermeture dépend « de facteurs externes et indépendants de [leur] volonté, et de la décision d’instances à plusieurs niveaux ». Il ajoute également : « hélas, nous n’avons plus la force de nous battre pour la survie de Pluton ». La fermeture du club est liée à un conflit de longue date avec le propriétaire des lieux et la préfecture du district moscovite de Basmanny. « À leurs yeux, nous représentions un nid de discorde ainsi que le refuge d’une jeunesse déjantée », il se désole.

Photos de la soirée de clôture de Pluton. Crédits : Timofey Dovidenko

Répression autoritaire et guerre contre la drogue :  rien de nouveau sous le soleil. Depuis la chute de l’URSS et dès les premières rave parties des années 90, la fête y est considérée par les autorités comme le synonyme d’une débauche intolérable. Aujourd’hui, rien n’a vraiment changé, si ce n’est peut-être que les techniques policières prennent parfois de nouvelles formes. Il y a tout juste un an, à l’issue d’une enquête immersive au sein des clubs moscovites, Aleksei Pavperov, journaliste pour le média indépendant Meduza, dévoilait comment les autorités russes trouvent désormais le moyen de coopérer avec certains gérants de clubs. Habillés en civils, des officiers intègrent certaines soirées et escortent quelques ravers choisis dans la foule vers une pièce annexe de la boite. Là-bas, des infirmiers en blouse blanche attendent les malheureux élus, menacés de poursuites judiciaires et d’amendes très salées s’ils refusent de se prêter aux dépistages. L’enquête de Pavperov paraît surréaliste et les techniques policières archaïques. C’est donc ça, faire la fête en Russie ? Et qu’en pense la nouvelle génération de clubbers qui n’a pas connu l’URSS ?

Depuis Moscou, Ilya Kasatkin accepte de nous parler de son expérience. Il y a quatre ans, on le rencontrait dans l’une des soirées techno de la capitale. Aujourd’hui, à la fleur de ses vingt ans, il s’est fait fin connaisseur du clubbing moscovite. Au cours de notre échange, il mentionne la nouvelle boîte Mutabor, où Arma17 a récemment repris ses activités – décidément résolu à ne pas jeter l’éponge. Ilya aime aussi traîner aux soirées disco-house du Strelka. Ambiance guindée et vue sur la Moskva.

Le compte instagram du Mutabor. Nouveau club du collectif Arma17

Il les enchaîne, les meilleures soirées de la ville. Et malgré cette apparente liberté de pouvoir danser à sa guise, il déplore la fermeture du Rabitza, pleure la fin d’Outline et peste contre ce système autoritaire qui ne bouge pas – contrairement aux millenials qui, eux, ne tiennent plus en place. « Le monde de la fête a évolué », affirme-t-il. Et les gens aussi : « Aujourd’hui, ils sont plus tolérants ».

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Rapidement, les propos d’Ilya tracent les contours d’une société contradictoire dont on avait aperçu l’ébauche. À l’autorité séculaire du régime s’oppose une jeunesse en mouvance, désireuse de s’émanciper d’un ultra-nationalisme orthodoxe qui ne lui correspond plus. Et cette évolution, Daria Suhova peut aussi en témoigner. En 2015, elle nous montrait le chemin des meilleures soirées de la capitale. Depuis, elle a également constaté que le sens de la fête a changé. Plus qu’un lieu d’expérimentation musicale, la scène underground est désormais surtout un espace d’expression entre communautés.

La dernière soirée avant la fermeture forcée du club Pluton
La dernière soirée avant la fermeture forcée du club Pluton. Crédits : Danila Tsareva.

D’ailleurs, Daria est bien placée pour en parler. Si elle a toujours bien vécu son homosexualité, elle a conscience que certains de ses amis n’ont pas eu cette chance. Face à une société homophobe et au rejet de certaines familles, « c’est important d’avoir un endroit où tu peux être la personne que tu as envie d’être », explique-t-elle. Avant d’ajouter : « les soirées techno sont ce genre d’endroits ». En effet, à Moscou, la scène électronique regorge d’une bienveillance que les identités discriminées ne trouvent pas en dehors de ses murs qui, au risque de contrarier le pouvoir, en deviennent des safe spaces d’un nouveau genre. Les soirées organisées par le collectif « Popoff Kitchen » en sont l’exemple. Depuis 2017, ses fondateurs mêlent art, musique et lutte identitaire avec un seul objectif : aider la communauté LGBTQ+ à dépasser l’idéologie soviétique oppressive qui domine encore le pays.  

En fait, pour Daria, c’est l’annulation du festival Outline qui semble avoir marqué un moment charnière dans l’évolution de la scène underground moscovite. Un moment où « il est devenu clair que le plaisir peut aussi être un levier de pression et de manipulation pour les autorités russes ». 

Et plutôt que de plier, la jeunesse se rebelle. Elle fait fi des répressions politiques et danse, plus fort encore. Lentement, la fête semble muer. D’un espace d’hédonisme, elle se transforme en un lieu d’activisme politique. « Aujourd’hui, même les choses les plus simples sont politiques », constate Daria. De ses propos émane l’image d’une jeunesse qui ne se résignera pas : « nous voulons pouvoir vivre la vie dont nous rêvons, aimer les gens que nous choisissons d’aimer et danser quand ça nous chante ». Elle termine, insolente : « plus il y aura d’interdictions, plus nos faits et gestes deviendront politiques ».

La dernière soirée avant la fermeture forcée du club Pluton
La dernière soirée avant la fermeture forcée du club Pluton. Crédits photo : Mariya Rybka
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