Mixeratum Ergo Sum. Expérimentations théâtrales et performances féministes au cœur des caves

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© Sophie Louie Bouchet

Collectif artistique transdisciplinaire formé à Bordeaux, Mixeratum Ergo Sum régénère depuis 2012 les créations théâtrales et plastiques en proposant de pertinentes performances teintées de réflexions sociétales, de féminisme, d’humour noir et de poésie. Artistes jusqu’au bout des ongles, Clémentine Aubry et Natacha Roscio investissent l’intimité des caves et autres lieux atypiques en privilégiant perpétuellement les dimensions humaines. Têtes pensantes de cette troupe pas comme les autres, elles rassemblent comédiennes et comédiens, techniciennes et techniciens, ainsi que leur public dans des aventures littéralement rocambolesques. Interview.

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Exploration F-Rites © Sophie Louie Bouchet

Manifesto XXI – Quels ont été vos cursus avant la création de Mixeratum Ergo Sum ?

Clémentine : Je suis peintre, plasticienne, metteuse en scène et performeuse. J’ai fait des études de design, dans le domaine de l’art appliqué et du design événementiel. Avant de me tourner vers le théâtre, j’ai fait de la recherche en art et culture de manière très vaste, spécifiquement sur le travail d’Oskar Schlemmer sur qui j’ai écrit un mémoire. Puis j’ai fait une formation de mise en scène et scénographie à l’Université de Bordeaux 3 d’où je suis sortie en 2012 et où j’ai rencontré ma comparse Natacha.

Natacha : Pour ma part, je suis metteuse en scène. Avant l’obtention d’un master 2 en mise en scène et scénographie, j’ai effectué mes études à Lyon ainsi qu’une année au Mexique où j’ai découvert l’œuvre d’Alejandro Jodorowsky qui m’inspire beaucoup. J’ai écrit et réalisé un film qui s’appelle Bassine-moi où la bassine rouge est au centre de mes préoccupations et je continue à travailler avec des objets au théâtre. Je suis également scripte de fiction pour le cinéma.

Par le biais de votre association, vous organisez du 16 au 27 mai 2018 la 5ème édition du Festival de Caves à Bordeaux où, comme son nom l’indique, vous proposez des pièces de théâtre souterraines. De quoi s’agit-il spécifiquement ?

Clémentine : C’est d’abord un festival international, un réseau tentaculaire sur plus d’une centaine de villes en France et en Europe. Le projet est né à Besançon en 2005 et on en a entendu parler en 2014. Nous sommes entrées en contact avec ce réseau parce que la dimension atypique des lieux, c’est-à-dire des caves, nous plaisait. Nous, cela faisait déjà un peu plus d’un an qu’on travaillait ensemble et il nous était déjà arrivé de créer des événements en cave, donc nous connaissions bien ce type d’espace. Il y a ce côté underground où les gens ont plutôt l’habitude d’aller voir des concerts et on s’est dit : pourquoi ne pas y créer du théâtre ? C’est un festival qui revendique une dimension humaine avec la proximité et l’intimité que permet une cave. Il y a très de peu de spectateurs et les jauges sont très réduites. Tout repose sur la relation entre les artistes et les spectateurs. Il se crée ainsi des liens très forts.

Natacha : Une autre particularité, c’est que les lieux sont tenus secrets. Ce qui ajoute une dimension mystérieuse puisqu’on sait quel spectacle on va voir tout en ignorant où. Ce qui permet de découvrir des nouveaux décors naturels. Cette année, à Bordeaux, c’est la première fois où nous allons pouvoir travailler dans sept caves différentes. Cela va se dérouler chez des particuliers et dans des caves totalement inconnues du grand public. La Mairie de Bordeaux nous a aidées à relayer l’information et cela permet à certains amateurs de théâtre d’accueillir des artistes dans leur cave.

Lors de ce que vous nommez Les Coups de Mixeur, qui sont des rendez-vous réguliers que vous proposez dans différents lieux, vous avez récemment présenté au public ce qui semble être des versions un peu plus courtes de vos créations pour cette 5ème édition du Festival de Caves. Il y a d’abord Exploration F-Rites que tu as écrit et mis en scène, Natacha, présenté telle une variation autour d’une barquette de frites et trois bassines rouges. À l’instar de ton moyen-métrage Bassine-moi, que tu as réalisé en 2011, Exploration F-Rites est une métaphore sur le rapport, voire même le fétichisme, que l’être humain peut entretenir avec les objets du quotidien. Au-delà d’un regard sur la possession et le culte de l’objet dans la forme, peut-on y déceler une sorte d’iconologie anti-capitaliste dans le fond ?

Natacha : Oui. Je suis d’ailleurs en train de relire La Société de Consommation de Jean Baudrillard qui explique que la consommation est une nouvelle religion. Ce bouquin date de 1970, mais il est toujours d’actualité et s’étend tout autant sur le phénomène de société qu’est la consommation d’objets que sur la dénonciation de ce phénomène. C’est évident qu’il y a cela dans la trame de fond d’Exploration F-Rites, mais cela va bien au-delà parce qu’il y a plusieurs autres symboles importants. Le propos n’est pas simplement de dire que consommer, c’est mal. Moi j’adore les frites et je reçois des retours du public qui me disent qu’une barquette de frites est fédératrice, que ça rassemble les gens. Alors d’un côté, oui, la consommation d’une barquette de frites, c’est éphémère, c’est un détritus comme un autre et à côté de ça, humainement, on peut aussi se rassembler autour d’une barquette de frites et passer un bon moment.

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Exploration F-Rites © Sophie Louie Bouchet

Dès l’ouverture de la pièce, les trois acteurs que tu as choisis pour incarner les personnages d’Exploration F-Rites sont en parfaite harmonie avec l’atmosphère aussi étrange que minimaliste de ton univers artistique. Tu as écrit le scénario en pensant à eux ou bien as-tu opéré un long travail de casting après le travail d’écriture afin de dénicher ces trois perles rares ?

Natacha : Pour deux d’entre eux, c’est la première fois que l’on travaille ensemble. Cela s’est fait sous forme de casting, ou plutôt de rencontre. Pour voir si ce genre de projet les intéressait et s’ils s’en sentaient capables physiquement, notamment pour le comédien Damien Tridant qui a beaucoup travaillé corporellement pour arriver à cette maîtrise. C’est très engageant physiquement parce que je demande de travailler sur la lenteur, quelque chose de tenu, une constante tension. Mais je n’avais pas le comédien en tête lors de l’écriture…

La folie poétique, l’humour grinçant et une réflexion relativement pessimiste sur notre société semblent être les principaux ingrédients de ton univers artistique. Quelles préoccupations personnelles souhaites-tu transmettre au public à travers tes créations ?

Natacha : Pessimiste, je ne sais pas. J’essaie d’aller plus loin qu’un simple constat un peu triste et montrer que l’on peut voir de la poésie partout, même dans une barquette de frites. Au quotidien, j’aime bien voir de la beauté partout, rêver. Il y a quand même une lueur d’espoir… (rires) Même si ça reste surréaliste et un peu fou, oui. Je pense que la folie peut être une réponse à notre impuissance à faire face à ce côté absurde de surconsommation qui régit toutes nos relations. L’humain passe désormais en dessous de toutes les priorités du capital et c’est aussi absurde que triste. J’essaie néanmoins de montrer que l’on peut mettre de la poésie au quotidien dans tout ça.

Clémentine, de ton côté, tu uses de tes qualités de metteuse en scène, de performeuse et de peintre pour un travail intensément féministe. Tout d’abord, comment t’est venue l’idée du concept Guru Beauty que tu as visiblement divisé en 7 performances ?

Clémentine : Les deux premières performances ont été créées en décembre 2017. Il y en a une qui est un travail autour du maquillage. L’autre est un travail sur le rapport au corps où je suis emballée dans des couches de collants, coiffée d’une perruque blonde et où je prends des poses en me mettant du rouge à lèvres et du vernis à ongles alors que je suis à moitié aveugle. Je finis par tout déchirer et m’échapper de ce carcan de poupée Barbie… C’est un travail que j’ai en tête depuis des années. En fait, j’ai travaillé à un moment sur King Kong Théorie, le texte de Virginie Despentes, mais c’était nettement moins assumé.

Pour tout dire, ça ne fait pas très longtemps que j’ai décidé d’assumer mon militantisme féministe que je séparais de mon travail artistique. Mais au final, si j’ai bien une chose à dire au monde, c’est ça et c’est né assez soudainement. On organisait un Coup de Mixeur dans un studio de danse où il y avait une douche et comme on aime bien investir tous les espaces, je me suis dit qu’il fallait absolument que je fasse un truc dans cette douche.

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Lady Macbeth © Sophie Louie Bouchet

En parallèle, je reste assez fascinée par ce qu’on appelle les  »guru beauty » sur YouTube, qui sont des nanas qui font des tutos de maquillage et dont certaines gosses de 12 ans sont très fans. Moi, je me maquille très mal, je ne sais pas comment on fait, mais il y a apparemment tout un rituel avec tel pinceau pour telle crème et je trouve ça assez fascinant. C’est très graphique aussi, alors j’ai créé une performance avec une comédienne qui se maquillait en boucle et qui terminait avec trois tonnes de maquillage avant de se doucher. Et dans la douche, j’avais inscrit au rouge à lèvres une phrase de Despentes qui disait « C’est fou comme on voit des femmes pleurer nue sous la douche au cinéma ». Je voulais montrer cette image de la femme violée qui prend une douche en tee-shirt pour se décrasser de cet acte horrible et qu’on continue néanmoins de sexualiser.

Il y a aussi cette performance effrayante nommée Mais le temps vient où tu écrases le serpent sous ton pied… où la comédienne Louise Nauthonnier est aussi sublime que glaçante d’effroi. Ce que tu as voulu exprimer est une sorte de clin d’œil à la culture J-Horror et à ses histoires de fantômes ?

Clémentine : Non, pas du tout ou alors c’est inconscient. J’adore travailler avec Louise, elle est le modèle de la plupart de mes peintures et j’aime vraiment son côté  »masculin ». C’est d’ailleurs très drôle de travailler avec elle parce qu’elle a un superbe corps qui rentre vraiment dans les standards de la beauté et elle reste persuadée qu’elle ne peut pas poser en étant sexy et qu’elle est toujours à côté de ce que je lui demande de faire. Son attitude m’a beaucoup aidée dans le travail qu’on a fait ensemble.

Quant à la performance, elle se concentre sur la charge mentale qui est un terme sociologique désignant les responsabilités que l’on incombe à soi-même. Là, j’ai voulu m’exprimer sur le foyer où le partage des tâches n’est pas égalitaire. Le problème des femmes en ce sens n’est pas que leurs compagnons ne les aident pas, puisqu’ils partent du principe qu’ils n’ont pas à le faire. Dés le départ, tout est déjà galvaudé. Les femmes ont donc la charge mentale de se dire qu’il faut faire les courses, sortir la poubelle, etc. Et parfois elles demandent à leurs compagnons s’ils peuvent se charger des courses puisqu’ils n’en prennent pas l’initiative. Comme si, insidieusement, c’est de toute façon leur responsabilité à elles. Souvent ils répondent qu’il fallait leur dire et qu’ils l’auraient fait, mais ils n’y pensent pas directement.

C’est pour ça que Louise traîne des casseroles sous sa robe, des pilules contraceptives, etc. Les spectatrices ont très bien compris. Et comme il y a toujours ce côté rituel et chamanique que je veux dans Guru Beauty, j’assume de montrer une sorcière en prenant le contre-pied de la femme parfaite. J’ai aussi envie qu’il y ait une communion des femmes dans mon spectacle. J’essaie vraiment de créer une sorte de sororité pour que les femmes s’unissent dans ce combat, ce qui n’est pas toujours simple. C’est pour ça que je tiens à ce qu’elles puissent participer en revendiquant des choses sur des post-it qu’elles affichent publiquement. Comme j’assume totalement que ce soit un spectacle qui ne s’adresse qu’aux femmes et pas aux hommes.

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Mais le temps vient où tu écrases le serpent sous ton pied… © Clémentine Aubry

La performance Lady Macbeth que tu joues en solo sur scène est également une véritable ode au féminisme. Tu y incarnes tour à tour une femme sensuelle, charmeuse, provocante, dominatrice, mais finalement victime de l’instrumentalisation sexuelle. Quel est ton regard sur cette normalisation que la société octroie de plus en plus banalement à la femme dite  »objet » ?

Clémentine : Je crois que l’on trouve ça de moins en moins normal, il y a des voix qui s’élèvent… Bon, si l’on prend l’image de la publicité, par exemple, il y a encore du boulot. Mais par rapport à ce qu’il se faisait dans les années 70 ou 80, on a quand même un peu avancé sur la sexualisation. Pour ma part, je ne suis pas en colère parce que les femmes sont sexy ou sensuelles. Celles qui veulent se balader en porte-jarretelles et être méga sexy dans des poses lascives en ont parfaitement le droit. C’est l’injonction qui me met en colère.

Et ce système-là est très pernicieux parce qu’on a ces images constamment sous les yeux. On baigne dedans depuis qu’on est enfant et du coup, on ne les remet effectivement plus en question. On subit cette image biaisée du corps féminin où l’on dit que les femmes doivent se comporter comme ça… L’autre jour, je répétais en extérieur avec Louise et des filles de 13 ou 14 ans sont arrivées pour prendre des photos pour leur Instagram ou autre. Je les observais prendre des poses qu’elles voient sur les réseaux sociaux ou dans les magazines et je me disais que c’est fou comme elles reproduisent ces images malgré elles et en s’imaginant que c’est normal d’être comme ça. L’uniformisation du corps de la femme où l’on gomme les singularités de chacune et l’injonction qui en découle, c’est ça qui me met en colère.

Ton exposition « Seiren » qui illustre tes récents travaux en tant que peintre est également marquée par de fortes revendications féministes. Quelques mots sur la réalisation de ces œuvres ?

Clémentine : En parallèle de Guru Beauty, je me suis remise à la peinture que j’avais laissée de côté pendant un temps et j’ai commencé à travailler avec Louise qui me servait de modèle. C’est là que j’ai décidé que cela ferait partie de mon projet et qu’il serait ainsi performatif mais aussi pictural. Serein signifie sirène en grec ancien et ces sirènes-là étaient représentées par des femmes-oiseaux dans les mythes provenant de la Grèce antique. C’est une expo que les gens peuvent voir dans mon atelier s’ils le souhaitent. Il suffit simplement de me contacter pour ça.

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Lady Macbeth © Sophie Louie Bouchet

Pourquoi faut-il absolument venir à la 5ème édition du Festival de Caves à Bordeaux ?

Clémentine : Parce que c’est un moment assez rare d’échanges humains et artistiques. Plutôt que d’aller dans une salle de 400 spectateurs où l’on est assez loin des artistes, il se passe vraiment autre chose.

Natacha : Oui, c’est une vraie rencontre. À la fin des représentations, on offre un petit buffet, on boit un coup et on discute. Ce qui permet aux gens de parler de chacun des projets avec les artistes, de briser les barrières. C’est quelque chose que l’on revendique spécifiquement à Bordeaux et qui n’est pas propre au festival national.

Du 16 au 28 mai 2018 à Bordeaux.
Réservation : www.mixeratum-ergosum.com

Par Cristof Salzac

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