Minimalisme: décryptage d’un courant artistique incompris

Yves Klein, Monochrome bleu sans titre (IKB 128), 1960 (janvier), 40 x 25 cm

Notre environnement visuel est envahi par l’esthétique minimaliste, que ce soit dans la mode vestimentaire, l’architecture ou le design. Les magazines déco ou multimedia déploient ce modèle de sobriété et de classe. Est-ce un nouvel idéal de beauté, un goût spécifique de l’époque moderne pour l’élégance-ikéa, la branchitude du design scandinave, l’ergonomie et le chic épuré des produits Apple? Le goût certain pour l’esthétique minimaliste dans ce domaine est lié à un imaginaire qui a tendance à associer qualités techniques et apparence épurée, comme si face à la recherche frénétique de l’efficacité, le blanc immaculé et brillant garantissait la performance du produit. Le minimalisme en tant que courant artistique apparait dans les années 1960. Il consacre une nouvelle esthétique, mais aussi une nouvelle vision de l’art dans un XXe siècle qui ne cesse de redéfinir moyens et techniques artistiques. Même si nous sommes habitués à l’atmosphère héritée du minimalisme, ce dernier est globalement méconnu ou mal connu en tant qu’art. Le minimal exprime la tendance à déployer un minimum d’efforts pour atteindre un but. Le minimalisme est une limitation volontaire des moyens artistiques pour un résultat sobre et épuré. Mais doit-on limiter la compréhension de cet art à une simple lecture formaliste? L’art minimaliste se réduit-il à un dépouillement des formes et des ornements?

Le minimalisme, entre formalisme et réflexion théorique

Une esthétique minimaliste

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Sonia Delaunay Manteau pour Gloria Swanson, 1924 Broderie de laine, Collection particulière
Sonia Delaunay Manteau pour Gloria Swanson, 1924 Broderie de laine, Collection particulière

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Il y a sans conteste une esthétique propre à ce courant. La tension entre simplicité et complexité domine le phénomène minimaliste, déjà bien présent dès le début du XXe siècle : il y a un lien esthétique évident entre les costumes créés par Malévitch pour l’opéra Victoire sur le soleil en 1913, le manteau à la ligne structurée et géométrisée conçu par Sonia Delaunay pour Gloria Swanson en 1924 (que vous pouvez admirer en ce moment à l’exposition dédiée à l’artiste au musée d’art moderne de Paris), et de nombreuses maisons de haute couture contemporaines. Chez Malévitch et Sonia Delaunay, le vêtement n’épouse pas les formes naturelles du corps, il rend la démarche du mannequin presque mécanique. L’étude du mouvement est primordiale. La création n’est alors pas mise au service d’une sublimation du corps, puisque ce dernier est en quelque sorte sculpté par les formes audacieuses du vêtement. L’harmonie et l’équilibre de la pièce ressortit d’elle-même et ne dépend pas de celui qui va la porter.

Maison Martin Margiela, 2011
Maison Martin Margiela, 2011

Le créateur Martin Margiela redéfinit les courbes du corps humain pour en faire des solides géométriques à l’allure futuriste. Le trench coat par Maison Martin Margiela dessine la silhouette de l’avenir, robotisée et exprime bien le «new chic» de l’âge moderne. Le fantasme de la simplicité sophistiquée se retrouve aussi dans le maquillage dit «nude», au rendu invisible, apparement naturel. Mais ce qui parait simple est en réalité ultra-sophistiqué et l’effet d’un travail pointu et subtil !

Le minimalisme et la couleur : définir les codes de l’élégance
Malévitch, Carré noir sur fond blanc,1915, huile sur toile, 79,5 cm × 79,5 cm, Moscou, Galerie Tretiakov
Malévitch, Carré noir sur fond blanc,1915, huile sur toile, 79,5 cm × 79,5 cm, Moscou, Galerie Tretiakov
Chanel, La robe Ford, Vogue 1er Nov. 1926 / Coco Chanel / dessin de Karl Lagerfeld
Chanel, La robe Ford, Vogue 1er Nov. 1926 / Coco Chanel / dessin de Karl Lagerfeld

Le minimalisme, c’est chic. Le sérieux, le mondain, le monde du travail et de la nuit sont largement dominés par les gammes sobres, le couple noir et blanc, et par dessus tout, le noir car «désormais, l’élégance est en noir» (selon l’historien Michel Pastoureau dans le petit livre des couleurs). Le noir est la couleur minimale par excellence : selon la décomposition spectrale de la lumière par Newton, le noir est exclu du monde des couleurs, il est précisément absence de couleur. La «petite robe noire» créée par Coco Chanel en 1926 est célébrée comme le parangon du chic, elle est incontournable et sans risque. C’est le VTT (vêtement-tout-terrain) indémodable, sans cesse redécouvert et décliné, car le minimalisme, c’est la recherche de formes et couleurs pures qui font l’essence de l’art. La petite robe noire est un basique pour la garde robe de toute élégante qui se respecte, tout comme le carré noir sur fond blanc de Malévitch procure aux peintres abstraits une base formelle et colorée, un langage pictural à exploiter. Les couleurs sont restreintes et non «colorées», les formes sont simples et géométriques : l’artiste minimaliste est graphiste avant tout ! La simplicité n’est pas synonyme de facilité, elle répond tout bonnement à un idéal de beauté sobre et sophistiquée. Les artistes minimalistes ne sont pas avares de beauté, ils veulent atteindre la justesse esthétique par le moyen d’un langage plastique économe.

Frank Stella, Zambezi, 1959, émail sur toile, 230.5 x 200 cm
Frank Stella, Zambezi, 1959, émail sur toile, 230.5 x 200 cm
Rodtchenko, Composition au compas
Rodtchenko, Composition au compas
Mondrian, Tableau n° I, 1921-25, huile sur toile, 75,5 x 65,5 cm, Bâle
Mondrian, Tableau n° I, 1921-25, huile sur toile, 75,5 x 65,5 cm, Bâle
Une réflexion intellectuelle et spirituelle derrière la création artistique

Les détracteurs du minimalisme reprochent aux artistes de se complaire dans un formalisme insipide ou dans un snobisme intellectualiste. Il n’est pas facile et évident de comprendre l’intérêt de ce courant, surtout si l’on n’est pas particulièrement sensible à son esthétique. Mais plutôt que de leur tailler un costard avec des idées reçues, pourquoi ne pas tenter d’apprécier ces oeuvres pour ce qu’elles sont, à la fois forme et concept? Si la valeur d’une oeuvre était seulement formelle, esthétique et liée à la virtuosité technique et artisanale de l’artiste, alors oui, tout le monde pourrait dessiner au compas et à la règle les compositions de Frank Stella, Rodtchenko ou Mondrian. Mais derrière le masque de la simplicité se cache une intention, une idée! Le sens d’une oeuvre ne se borne pas au contact sensoriel que le spectateur entretient avec elle. Il n’y a pas de stricte formalisme qui se tienne à propos d’un art qui reste malgré lui (attention, gros mot!) conceptuel. Malévitch est considéré comme l’un des premiers inspirateurs du mouvement minimaliste des années 1960. Quoi de plus dépouillé et de plus abstrait qu’un quadrangle noir sur un fond blanc? Dans le catalogue suprématisme de l’exposition de 1919 à Moscou, l’artiste déclare que le blanc est «représentation réelle vraie de l’infini», cette couleur remplace le traditionnel ciel coloré ou le fond d’or des tableaux religieux du Moyen-Âge. Malévitch confère au blanc du carré noir sur fond blanc la fonction de matrice de l’oeuvre, il incarne l’infini. Il ne s’agit pas de deviner cette signification à la seule vue de son oeuvre, car l’art de Malévitch et l’art minimaliste en général cultivent un certain hermétisme du sens. Mais même si le côté «truc d’initié» peut être agaçant, ravalons notre fierté, tentons de comprendre, ça vaut le coup.

Du moins faut-il comprendre que cet art n’est pas une imposture, quelque délire d’artiste facile à exécuter et à reproduire ou bien une simple idée habillée. Malévitch développe une théorie mystique de l’art, son art vise le supra-rationnel. L’opéra auquel il a contribué exalte sa «victoire sur le soleil» de la raison sclérosée des passéistes, de l’art traditionnel hérité de la Renaissance.

Le minimalisme, facteur de renouvellement dans le monde des arts

Le courant minimaliste est né d’une double opposition : le principe mimétique et illusionniste de l’art de la Renaissance et ses émules, ainsi que la promotion de l’individu-artiste génial depuis les romantiques. L’art minimal cherche à évacuer tout le «bazar romantique» (selon l’expression du dramaturge Bernard-Marie Koltès, friand de mises en scène épurées), les niaiseries psychologiques, le pathos ridicule, l’émotion larmoyante, le principe de l’oeuvre comme expression d’un individu original. L’attitude objectiviste et le dépouillement formel sont des moyens de libération vis à vis d’un art devenu presque académique : les minimalistes se refusent à choisir entre la conception de l’oeuvre d’art comme reflet ressemblant du réel ou comme expression de l’artiste. On peut bien accorder à ce courant le mérite d’avoir dynamisé et renouvellé les questions théoriques sur l’art. Les minimalistes confèrent aux formes et aux couleurs une autonomie, elles n’ont pas de fin autre qu’elles-mêmes, car leur valeur n’est pas agrégée au souci de ressemblance ou d’expression. Il s’agit donc d’exploiter en profondeur les potentiels purement artistiques, picturaux, plastique, musicaux. Le minimalisme s’inscrit dans la lignée des avant-gardes du début du XXe siècle et les tenants de l’art abstrait, il ne s’agit plus de plus se poser la question de ce qu’il faut représenter, mais du comment le représenter, et plus encore : redéfinir ce qu’est l’art, retrouver l’essence originelle de l’art.

Anthropométrie sans titre (ANT 130), mars 1960, 194 x 128 cm.
Anthropométrie sans titre (ANT 130), mars 1960, 194 x 128 cm.
Yves Klein, présentation publique des Anthropométries de l’époque bleue, 9 mars 1960, Galerie nationale d’Art Contemporain
Yves Klein, présentation publique des Anthropométries de l’époque bleue, 9 mars 1960, Galerie nationale d’Art Contemporain

Le minimalisme instaure une nouvelle ontologie de l’art, l’idée d’un art non humain. Pour Rodtchenko, l’artiste n’est qu’un ouvrier au service de l’art. Yves Klein applique la peinture bleue sur ses monochromes avec des rouleaux, afin de laisser un fini lisse avec le moins de trace possible du geste créateur. Les anthropométries donnent lieu à des performances dans lesquelles Klein délègue le travail artisanal du peintre – teneur de pinceau – à ses «femmes-pinceaux». Elles se badigeonnent de peinture IKB (labellisé International Klein Blue) et laissent l’empreinte de leur corps sur une toile. Ce type de procédé dépersonnalise l’oeuvre d’art, réduit l’intervention de la main du peintre à celle d’un simple ouvrier. Quelle irrévérence au lyrisme pictural de l’expressionniste abstrait de Jackson Pollock! Hegel développe une philosophie progressiste de l’histoire de l’art, l’Esprit se dévoile de mieux en mieux lorsque le support matériel est diminué, restreint. Le minimalisme peut alors apparaitre comme l’achèvement paroxysmique du processus hégelien, vers un dévoilement de l’idée au détriment de la matière. L’art minimal évacue le superflu, mais il ne s’agit pas pour autant de détruire l’oeuvre sensible et déclarer la mort de l’art. Quelle puissance sensorielle, visuelle et évocatoire que ce bleu outremer profond et intense ! Yves Klein conserve pieusement ce qui est essentiel selon lui, pour mieux le renforcer. Et les éléments fondamentaux de la peinture pure sont la teinte et la matière picturale.

Yves Klein, Monochrome bleu sans titre (IKB 128), 1960 (janvier), 40 x 25 cm
Yves Klein, Monochrome bleu sans titre (IKB 128), 1960 (janvier), 40 x 25 cm

Le minimalisme dans l’ère post-moderne : pour une confluence des arts.

Le minimalisme en musique : ouverture à de nouvelles techniques de composition

Le minimalisme est un art résolument moderne et contemporain car il est ouvert aux nouvelles techniques artistiques et aux nouvelles technologies. L’écriture musicale elle-même est bouleversée par la musique post-moderne. Steve Reich est un des pionniers de la musique minimaliste. À travers ses recherches théoriques et ses expérimentations techniques, en collaboration avec des artistes tels que Moondog et Terry Riley, il influence la musique répétitive qui se développera dans les années 1980 jusque la minimal techno des années 1990, spécialité de la scène électronique berlinoise (avec un label comme Basic Channel). Steve Reich se penche en particulier sur le rythme et la pulsation. Il utilise la répétition de boucles musicales et invente le procédé du «phasing», qui consiste à jouer sur le décalage entre deux phases musicales, tantôt simultanées, tantôt décalées. Le phasage et le déphasage permettent au compositeur de créer de nouvelles sonorités et des effets inédits à partir d’un même matériau musical, extrêmement simple. La composition en trois mouvements electric counterpoint (ci-joint le 3e mouvement «Fast») est un ensemble de guitares. Chaque musicien a une partition on ne peut plus élémentaire, mais la difficulté réside dans l’assemblage rythmique très troublant et inhabituel de toutes ces parties individuelles. Cette oeuvre est emblématique de la recherche moderne d’une nouvelle beauté, dans la pureté des formes, des sons, des couleurs. Les musiciens se défont des règles traditionnelles de composition et s’ouvrent à des matériaux novateurs, tels que les divers bruitages de la vie quotidienne (par exemple le signal sonore du S-Bahn berlinois dans train de Paul Kalkbrenner) ou des instruments électroniques issus de révolution technologique des années 1980.

Le logique minimaliste de l’art numérique contemporain

L’avènement des nouvelles technologiques à la fin du XXe siècle engendre des formes d’art novatrices, grâce à l’esprit d’ouverture des tenants du minimalisme. L’art numérique articule image et son, l’art cinétique recourt à l’illusion d’optique pour donner au spectateur l’impression de changement. Le label Raster Noton annonce le goût actuel pour la pluridisciplinarité dans les milieux de l’avant-garde contemporaine. Frank Bretschneider, l’un de ses fondateurs, exerce une synthèse des recherches musicales, picturales, cinétiques de ses prédecesseurs dans des créations telles que «Echotron». Dans cette création audio-visuelle, il associe la génération d’images assisté par ordinateur et un travail sur le son, pour aboutir à une structure épurée et séquencée. Leibnitz invoque le bruit des vagues pour illustrer sa théorie des petites perceptions : nous entendons clairement le mugissement des rouleaux sur la plage , mais ce bruit est composé de la sommation de l’intégrale des gouttes d’eau qui constituent la vague. Ce sont une infinité de petites perceptions dont on ne s’aperçoit pas d’ordinaire. Mais Bretschneider guide son spectateur, il le rend conscient des petites variations introduites progressivement sur les matériaux purs que sont la couleur, les formes, la lumière, le son. Il l’invite à plonger au coeur de son oeuvre, à distinguer les petites gouttes qui la composent. Cette immersion synesthésique est d’ailleurs si intense, qu’elle en devient presque une expérience hypnotique ! De même, «Super.trigger» provoque la fusion totale de nos sens. Sentez vos yeux fixes sur l’écran captivant, vos mains engourdies, vos oreilles qui bourdonnent, les basses qui vous prennent aux tripes… Un vrai plaisir sensuel, à partir seulement de sons et d’images !

Le phénomène minimaliste constitue un virage artistique. Il est aussi intégré de manière plus générale au coeur d’une société où dominent évolutions techniques et technologiques. Les principes minimalistes s’ancrent dans notre présent, ils sont réappropriés par les avant-gardes contemporaines avec de nouveaux outils et instruments. L’art minimal est en-soi favorable à la modernité et donc à sa propre évolution, c’est sûrement ce qui explique sa longévité dans le temps et ce qui lui promet un avenir radieux. Je concède que la logique technicienne du modernisme a des avatars monstrueux. Les affreux grands ensembles des années 1950-1970 ne sont-ils pas les héritiers des réflexions théoriques du Corbusier sur les logements collectifs? Même s’il peut être, à certains égards, responsable de la destruction du charme des villes, le minimalisme n’est pas un art vicié dans son principe. On peut apprécier ou non son esthétique épurée et sophistiquée, son refus de tout ornement, ou l’efficacité du design, qui voit dans la simplicité fonctionnelle la plus extrême la forme d’une perfection artistique et technique. Mais on ne peut pas nier que c’est un art résolument moderne et dans l’air du temps! Si l’art minimal prédit un monde futur dématérialisé et régi par les nouvelles technologies, doit-on en conclure qu’il conduira à un art totalement déshumanisé? Derrière la machine se cache l’artiste. Attention à ne pas se fier aux apparences, car le minimalisme, s’il cultive la simplicité, est loin d’être simple!

Mylène Palluel

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