Mila Dietrich, reine des nuits technoïdes

Rugueuse et pressante, la techno de la Marseillaise Mila Dietrich fait trembler les halls nocturnes. À base de beats implacables, de vocaux ensorcelants et d’ambiances à l’arrière-goût de rave poisseuse, la productrice distille une musique aussi mentale que physique, propre à la transe de club et aux atmosphères cinématographiques obscures et haletantes. Rencontre avec une figure montante du dark side de la scène électronique française.

Manifesto XXI – Comment en es-tu venue à composer de la musique électronique ? 

À la base, je suis batteuse, j’ai joué dans des groupes rock, punk, métal… pendant pas mal d’années. Puis j’en ai eu marre, j’ai eu envie de faire mon projet, de pouvoir composer à ma guise et sans prise de tête. J’ai commencé il y a trois ans en mixant, et dans la foulée je me suis mise à produire, puis tout s’est un peu enchaîné.

Tu t’es plutôt construite dans un cadre d’éducation musicale, ou en autodidacte ? 

J’avais pris un peu de cours de batterie et de piano, et certes aujourd’hui ça m’aide, mais je ne suis pas du tout dans cette veine théorique, technique… J’ai une approche très au feeling, une démarche créative plutôt spontanée.

As-tu assez rapidement trouvé ton style ? 

Au départ, je mixais des sons très dark techno, des trucs salaces, de hangars… Après, je me suis orientée vers la techno berlinoise, mais je m’en suis vite écartée parce que je trouve qu’en ce moment – c’est une vision très controversée que j’exprime là –, tout le monde se copie dans cette veine, dans les soirées tu entends les mêmes sets… et je ne trouve pas ça intéressant.

J’avais vraiment envie de créer mon style, avec beaucoup de vocaux, et en mélangeant pas mal d’influences qui me sont propres : techno, dark disco, cold wave, trance, g-house, minimale… Je prends tout ce que j’aime là-dedans pour essayer d’en faire mon style. C’est pour ça que j’ai moi-même du mal à me classer dans un style. Quand on me demande, j’en invente un !

Comment vois-tu ton cheminement stylistique ? 

Je pense que je trouve progressivement mon style, même si pour moi ça ne veut pas dire grand-chose puisque j’essaie de le créer, plutôt que de trouver une case dans laquelle me ranger.

Ça évolue plutôt par EP. En général, je fais des concepts-EPs. Mon dernier EP, c’est de la techno prog avec des accents trance ; celui d’avant, c’était plus des influences électro et minimale…

Après, j’aime bien mélanger tout ça dans mes sets, avec une progression. Je commence avec des choses assez groovy, électro, minimale… et je finis en techno prog, psyché…

As-tu des méthodes de composition un peu récurrentes ?

Je n’ai pas spécialement de méthode, c’est surtout du feeling. Je suis souvent inspirée par des samples vocaux. Les voix sont très importantes pour moi, je trouve qu’elles donnent un côté vivant à la musique.

Ce sont des vocaux que tu récupères, que tu fais toi-même ? 

Je me mets pas mal à en faire maintenant, oui. Sur une track récente, il y a une voix de mec ; mais en fait, c’est ma voix modifiée, ça me fait marrer ! Mais ça dépend, ça peut venir de films…

Sinon, pour revenir à ta question précédente, c’est vraiment au feeling ; mais en général, je commence quand même par basse/drums, puis je cherche un groove, et je construis dessus : des nappes, des mélodies, puis la voix. Des fois, je commence par une mélodie, mais c’est plus rare.

Et côté logiciels, effets, matos, VST… Tu utilises quoi ?

Je suis sur Ableton Live. J’utilise beaucoup de delay, de reverb, de filtres… J’ai mes synthés chouchous aussi, chez Korg : mon préféré, c’est le PolySix, je l’utilise pour beaucoup de mes basses. J’ai juste un synthé analogique, mais sinon j’utilise énormément de VST.

Tes sets up sur scène ont l’air de pas mal varier, comment gères-tu ça ? 

En fait, j’ai deux sets up. Soit je mixe sur CDJ, soit je joue sur contrôleur en ajoutant un drum pad. Comme je suis batteuse à la base, j’aime bien ajouter une touche de percus en live. Des fois je m’en sers beaucoup, des fois beaucoup moins, ça dépend… Mais j’aime bien varier mes sets up, oui.

Tu aimes bien le côté improvisé ? 

Oui, je ne prépare jamais mes sets. Je sais ce que j’ai dans mes clés, mais je ne visualise pas un ordre à l’avance. J’aime bien me laisser surprendre, en fonction de mon mood de la soirée et de la réponse des gens.

Quels sont tes prochains projets ? Un album, un de ces quatre… ?

Là, je sors pas mal d’EPs à la chaîne, de free downloads aussi, parce que je produis beaucoup. Mais même s’il serait logique que ce soit la prochaine étape, je me dis que je ne suis pas prête pour l’instant pour l’album. Pour moi, l’album est une espèce de Graal. Il faudrait que je me pose plus, que ce soit un peu moins spontané, que ça raconte une longue histoire cohérente. Je vais peut-être commencer à y réfléchir cet été… Mais en tout cas, je vais continuer à sortir beaucoup de choses. Je sors pas mal de remixes aussi. C’est un jeu auquel je me prête bien.

Sur quels éléments t’appuies-tu pour construire tes remixes généralement ? 

En général, je demande aux producteurs de m’envoyer leurs pistes préférées, celles qui font vraiment le morceau pour eux. Je n’aime pas qu’on m’envoie toutes les pistes, après ça m’embrouille… Je préfère bosser avec quatre-cinq boucles. C’est ce que je fais quand quelqu’un me remixe, j’envoie juste la mélodie et la voix par exemple, ça ne sert à rien d’envoyer tout, selon moi. Un remix, c’est fait pour réinterpréter, pas se contenter de modifier un peu.

Tu fais mixer et mastériser tes tracks par quelqu’un d’autre ? 

Maintenant oui, je le fais faire par quelqu’un, pour que ce soit bien propre et que les djs puissent les passer sans soucis.

Comment dig-tu les tracks que tu passes en dj set ? 

Je joue pas mal de mes tracks, mais bien sûr pas que, je chine beaucoup aussi, dans des styles variés. Énormément sur SoundCloud, qui est une plateforme sur laquelle je suis très active.

Est-ce qu’il y a des crews, labels, producteurs, etc., qui t’inspirent beaucoup en ce moment ? 

Récemment, on a fait une soirée Carton-Pâte Records avec Fils de Vénus et Mon Cul Est Une Autoroute Du Soleil, et j’ai eu un gros coup de cœur pour ces mecs. J’ai rencontré Godzilla Overkill, que j’adore, et on va faire une collab ensemble.

Je pense que dans ces soirées, il y a une forme de liberté, une façon de faire la fête qui est vraiment cool, sans limites, avec une forme de lâcher-prise. C’est quand même assez propre à ce milieu. Il y a beaucoup de soirées queer à Paris, qui commencent à se mélanger aux soirées techno, c’est trop bien. Et ça manque beaucoup à Marseille. Mais il y a un collectif, qui s’appelle Metaphore, qui recrée des événements un peu dans cet esprit. Les choses évoluent assez lentement là-bas, mais c’est en train de bouger, tranquillement.

Est-ce que tu aimes collaborer avec d’autres producteurs, musiciens… ? C’est quelque chose que tu fais souvent ?

En fait, à côté, j’ai un duo de techno cinématique, Siamese Society, avec Eisenower. On a sorti pas mal de trucs. On ne joue pas beaucoup, mais quand on joue ce n’est que du live. On a un EP à sortir aussi, mais là on est un peu freinés pour l’instant.

Sinon, j’ai fait pas mal de collabs, oui, dont pas mal qui ne sont pas encore sorties. J’en fais beaucoup, mais à distance. J’aimerais bien développer des collabs en studio, pour plus d’interaction.

Est-ce que le live machine est quelque chose que tu envisages de développer ? 

Peut-être un live numérique sur Ableton… à voir. Le live analogique ne m’intéresse pas pour l’instant.

Quel est ton rapport à l’image, au visuel, à travers ce projet ? 

J’accorde beaucoup d’importance au visuel, presque autant qu’à la musique. J’adore l’image, je m’appuie beaucoup dessus. Je fais des collabs avec beaucoup de graphistes, dont notamment La Plane avec qui je bosse régulièrement.

J’essaie de créer un univers, autant par les visus de mes tracks que l’image. Je publie beaucoup de photos, je suis très active sur Instagram, j’adore la sape aussi… J’aime vraiment mélanger les deux, créer un personnage qui va avec une musique.

Est-ce que tu as déjà imaginé composer de la musique pour le cinéma, la publicité… ? 

Oui, carrément, et d’ailleurs récemment j’ai eu la chance de faire une collaboration avec L’Oréal. On a tourné ça au palais de Tokyo, c’était fou… C’est une track que j’ai faite dans ma chambre il y a un an et demi, c’est assez dingue de la retrouver là.

Donc à la suite de ça, je me verrais bien proposer ma musique, oui, que ce soit pour des films, des courts-métrages, des séries, et des pubs aussi pourquoi pas, dans la limite de ma vision des choses.

Une track qui résume bien ton univers, ton style, que tu apprécies particulièrement dans tout ce que tu as sorti jusqu’ici ? 

« Nymphomaniac ». Parce qu’elle flotte entre plein de styles : électro, techno progressive, minimale… C’est assez représentatif du large spectre d’influences que j’ai.

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