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Midnight Ramblers. Visages nocturnes en bitume hostile
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Midnight Ramblers est une intuition : parler de la nuit. Un vaste terrain laissant le réalisateur Julian Ballester aux prises du hasard de ses errances nocturnes à Montréal, qui le mènent finalement vers le sujet de l’addiction à la drogue.

Il rencontre d’abord Paul, avec sa guitare, qui lui fait confiance. Julian, caméra à là main, le suit au quotidien. Puis il croise la route de Kye, Tobie, Kim et Tattoo, compagnons de rue de Paul. Conscient de la difficulté d’un sujet maladroitement abordé par la fiction, le réalisateur nous amène autre part. Il laisse libre cours à la confidence de ses personnages. Le spectateur s’identifie alors à ces questionnements existentiels, par-delà la drogue qui passe en arrière-plan. Nous profitons de son escale à Paris pour le rencontrer.

Les conversations que j’ai avec eu avec eux sont bien plus intéressantes et significatives que les plans sur les veines. Je préfère rester sur leurs visages.

Manifesto XXI – C’est la ville qui t’as inspiré ton sujet, ou bien tu voulais aborder ce sujet dans un cadre, et il s’est avéré que c’était Montréal ?

Juilan Ballester : J’avais déjà vécu à Montréal. J’ai décidé d’y retourner avec un projet de film. Mon idée était très large : faire un film qui se passe uniquement la nuit, qui s’appellerait Midnight Ramblers. Le titre et la nuit étaient les seuls éléments que j’avais. Les toxicomanes n’étaient donc pas le point de départ de mon film. Les premiers mois à Montréal étaient une sorte d’exploration urbaine nocturne pour trouver mon sujet et mes personnages. J’ai rencontré des gens très différents qui animent la nuit : un chauffeur de taxi avec qui je passais la nuit, une strip-teaseuse, un SDF ou des jeunes gens en soirée. Pendant cette exploration j’ai rencontré Paul, le guitariste du film. Il est très charismatique, on s’est tout de suite bien entendus. Je commençais à passer beaucoup de temps avec lui, il a été ma porte d’entrée dans l’univers de la rue. Tous me voyaient avec Paul, caméra à la main. Ils m’ont donc fait confiance aussi.

Ma condition de départ pour faire le film avec eux était que ce soit sur du long terme. Un an pour prendre le temps de se connaitre, d’y aller petit à petit. Au début, je les filmais en train de faire de la musique et puis au moment de faire leurs « affaires », ils me faisaient comprendre que je devais couper la caméra. Je les écoutais. Je n’ai pas pressé les choses. Et un jour ils m’ont laissé tout filmer. C’était possible parce qu’on est parti sur une relation d’un an. On se voyait tous les jours même sans la caméra. À la fin, c’était comme filmer un groupe d’amis.

Manifesto XXI – On ne voit jamais les seringues et tu filmes aussi beaucoup le sol.

C’était un choix. Quand j’ai compris que mon film partait sur le sujet de la drogue, je savais que ça allait être délicat. Il véhicule une certaine imagerie. Je voulais clairement éviter les plans typiques sensationnalistes sur la seringue avec le sang : par respect pour eux d’abord, mais aussi parce que ça ne correspondait pas à ce que je voyais dans la réalité : se shooter est un geste banal qu’ils font au quotidien, qui n’est donc pas aussi spectaculaire que ce qu’on a l’habitude de montrer en fiction.

Lors du montage que j’ai réalisé avec Baptiste Petit Gars, nous avons beaucoup évoqué les scènes de shoot. On se disait qu’il fallait les montrer, mais qu’après le shoot il fallait rester un peu avec eux, ne pas les quitter tout de suite. C’était le moment de recueillir leur silence, ou au contraire leur parole s’ils voulaient s’adresser la caméra. L’occasion aussi d’écouter Paul chanter, parfois. Le shoot c’était « leur » moment, et c’était important d’être vraiment avec eux.

Manifesto XXI – Tout au long du documentaire, tu restes focalisé sur eux. Les gens extérieurs sont isolés, sauf lorsqu’un homme invite Paul et Kim dans sa chambre d’hôtel.

C’est la magie du documentaire, l’imprévu. Paul était à l’un des spots de mendicité qui paye le plus. C’était à la sortie d’un club de strip-tease, l’homme de l’hôtel était un des clients. Il a écouté la musique de Paul, il a apprécié, ils ont discuté et il nous a invités chez lui. J’ai eu un a priori très négatif sur ce mec, au début. Le genre de type très riche, qui vit dans un hôtel 5 étoiles et qui nous raconte qu’il vient de dépenser 600 dollars au restaurant. Mais la rencontre entre ce mec et Paul et Kim était tellement intéressante que je suis allé avec eux. L’homme a commencé à leur poser des questions sur leur vie et, au fur et à mesure, on retombait sur le sujet du manque de confiance en soi. Paul dit d’ailleurs : « J’aimerais être une rock star pour Kim mais j’échoue toujours. » Cette scène m’a touché.

Il y a la solitude des toxicomanes comme Tattoo la décrit et il y a, de l’autre côté de l’échelle sociale, la solitude du mec qui loge dans son hôtel cinq étoiles. Un homme tellement seul qu’il invite des gens de la rue chez lui.

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Manifesto XXI – C’est le point commun entre tous les personnages que tu as rencontrés : le manque de confiance en soi ?

Le manque de confiance en soi mais, surtout, l’incapacité à gérer ses émotions et sa souffrance. Ça revenait souvent dans les moments de parole qu’on avait face à la caméra. La parole du film a émergé au fur et à mesure qu’on apprenait à se connaitre, à être à l’aise. Et on parlait aussi énormément hors des moments de tournage. Moi, ça me permettait de savoir quelles questions leur poser, quels sujets aborder avec eux.

Le sujet de l’incapacité à gérer ses émotions touche tout le monde au-delà de la rue et de la drogue. On n’a pas besoin d’être dans un tel état d’addiction pour comprendre les mêmes questionnements existentiels.

Kye dit : « Qu’est-ce que je fais de ma tristesse, qu’est-ce que je fais de ma colère ? » et pour elle, la seule chose qui bouche tout cela, c’est un shoot d’héroïne. Tout le monde se pose les mêmes questions, ils ont juste une manière plus radicale de les résoudre.

Je voulais éviter les paroles typiques que l’on attend de ce genre de film sur la drogue. On fait souvent parler les personnes marginalisées sur leur passé, comme s’il fallait justifier leur situation. Je voulais éviter ça et partir sur une parole qui touche tout le monde.

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Manifesto XXI – Est-ce que la barrière de la langue t’a aidé à aborder ces sujets de manière plus détendue ? Au début, en tout cas.

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On me n’avait jamais posé cette question mais c’est vraiment plus facile quand tu as la barrière de la langue. C’est une protection. J’ai l’impression qu’on se permet plus de choses, même si j’étais à l’aise de toute façon.

Manifesto XXI – La nuit est un curieux mélange de liberté et de détresse. Les rues silencieuses, c’est un retour sur soi, avant de dormir ou en rentrant chez soi tard le soir. Cette idée de la nuit et les dialogues existentiels avec tes personnages, malgré le hasard, se rejoignent.

C’était une sorte d’intuition, d’abord, la nuit. Puis cette envie esthétique m’a servie pour faire écho à leur parole. J’aime filmer la ville très tard : ville fantôme, déserte. Les personnages parlent d’une espèce de vide qu’ils essaient de combler, la ville nocturne fait écho à cela. Je filmais dans le centre-ville de Montréal, très métropole américaine : les boutiques de luxe, les restaurants chics, le summum du capitalisme. Les questions des personnages étaient mises en perspective avec ce décor aliénant et déshumanisé. Paul dit que pour ne plus rien ressentir, il doit couper ses émotions. Visuellement, quand tu vois le quartier, tu comprends cette réaction.

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Manifesto XXI – Le montage du documentaire est-il un acte contre le principe de marginalité ?

Consciemment, je voulais aller à l’encontre de la représentation traditionnelle de l’addiction dans la fiction. Le film correspond surtout à la réalité que je vivais avec eux, qui n’avait rien à voir avec les représentations de la fiction : un rythme effréné, une urgence perpétuelle qui va dans tous les sens. Avec eux, il y avait beaucoup plus de temps mort, de silences et c’est ça qui a inspiré le rythme du montage.

Dès que je les ai rencontrés il y avait des débuts de trajectoires qui se mettaient en place. Avec l’hiver qui arrivait, Kye et Tobi dans la rue allaient se poser en appartement. Kye voulait s’en sortir et suivre un traitement de substitution dans une clinique. Tattoo sombrait, inversement. Ces trajectoires m’ont guidées au début dans la manière de concevoir le documentaire. Mais au montage, on s’est rendu compte que ce ne serait pas ces trajectoires qui constitueraient la structure du film, et on s’est davantage concentré sur la parole des personnages pour construire le film. Au final, la trajectoire du film c’est d’aller de plus en plus loin dans l’esprit et dans le coeur des cinq protagonistes, à travers ce qu’ils nous confient en terme de parole.

On a réalisé que le film devait aller au plus profond de leurs cœurs et non suivre leurs trajectoires.

En voyant le film, ils étaient contents de l’image que ça donnait d’eux et de la profondeur de leurs mots. Ils regardaient des personnes à la parole lucide sur leur situation.

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