Michelle Blades. « Si mon but était d’être à la mode, je serais déjà démodée »

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Crédits : Andrea Villalon

Onze expérimentations peuplées de guitare, onze histoires qui s’entremêlent et se répondent, unies par la voix joueuse et rêveuse de Michelle Blades : c’est le cadeau que l’artiste nous a fait ce 29 mars dernier avec la sortie de l’album Visitor, une étape de plus après le poétique Premature Love Songs.

Enregistré au milieu de la tournée intense de Fishbach qu’elle accompagnait à la basse, l’album teasé précédemment par les extraits « Politic! », « Kiss me on the mouth » et « Ring » est une mine de mélancolie ensoleillée, de questionnements en volutes et d’atmosphères jouissives. Le goût des mélodies y est évident et la liberté de création indéniable pour cette musicienne au carrefour des genres, des disciplines et des pays. Elle s’amuse, nous aussi, et ça fait plaisir. Partons pour une discussion sur la création et l’industrie musicale.

Manifesto XXI – Ton album s’appelle Visitor, et dans Premature Love Songs à un moment tu chantes « No soy de aqui ni soy de alla. » Tu te sens visiteur partout ?

Un peu oui. Je viens de plusieurs endroits et j’ai pas mal bougé, je fais de mon mieux pour assimiler tout en gardant mon propre esprit. Dans Visitor, il y a une chanson à la toute fin où je nie le titre, qui dit « I’m not a visitor anymore ». C’était un challenge pour moi d’écriture et de sens, de comment tu fais un album.

Tu l’as construit avec un fil narratif ?

Je l’ai plutôt arrangé comme ça, parce que les chansons ont été écrites pendant des périodes très différentes, avant que je sache que j’allais en faire un album. J’ai fait en sorte que ça raconte une histoire.

Dans quel contexte tout ça a été enregistré ?

C’était un peu speed. (rires) J’étais en tournée avec Fishbach et j’ai vu qu’en septembre on n’avait rien, alors que jusqu’à février c’était rempli, et avant c’était rempli aussi. J’avais ces chansons-là, je voulais les enregistrer, et je ne voulais pas attendre jusque mars de maintenant du coup j’ai dit « Vas-y on va le faire », donc on a booké un studio douze jours dans le sud, on a acheté de la bande, on a transporté je ne sais combien de matos, qu’on a nous-même financé. C’était dingue, et on a réussi. On a répété, enregistré.

Pendant la tournée Fishbach, j’avais un jour off par semaine, et je rentrais, j’allais au studio, épuisée, et parfois ça ne marchait pas parce que j’avais pas la tête à ce que je faisais. Donc ça a pris longtemps, et mixer aussi a pris du temps. Le contexte c’était vraiment la frustration, le besoin d’enregistrer avant que ça pourrisse. Parce que je bouge, j’écris beaucoup, et je suis assez cyclique dans mon écriture. Je suis en mode éponge, puis en mode expression. J’allais rentrer dans le mode expression, parce qu’en tournée on voit beaucoup de choses, des gens tout le temps. Même si c’était un peu forcé, il fallait le faire. Si je l’avais fait plus tard, j’aurais déjà été blasée des chansons.

Qu’est-ce que le fait de le créer sur une période aussi courte a apporté ?

Quand je me suis rendu compte que ça serait du forcing, je me suis dit que ça allait être comme un obstacle, qui pourrait être cool.

Au lieu de lutter contre ça, il valait mieux laisser le chaos faire son truc, comme un fleuve.

Du coup je l’ai assumé, tout le monde l’a assumé et on a décidé de jouer avec ça, avec ses limitations, la discipline que ça demande, de jouer bien tout en étant naturels et pas forcés. Dès que je l’ai accepté c’était cool. C’est la contrainte créative, comme les étudiants qui attendent le dernier moment pour faire leurs devoirs.

Tu as joué tous les instruments ?

J’ai écrit tous les instruments, mais pas sur papier, à chaque fois je montre. Bien sûr que chaque musicien met sa patte, mais tout est quand même en mode control freak. Ce que je ne peux pas jouer je le chante et après on enregistre. Si c’est des potes qui interviennent, ça va. Pour que ça vive. Tant que je sais ce que je ne veux pas, je suis ouverte, je permets aux gens de tenter des choses, sinon je peux risquer de laisser passer des trucs biens. Le oui est très ouvert, et le non est très fermé, c’est ma façon de travailler.

Ce qui ressort dans ton travail c’est l’idée de lien ; entre les disciplines, les gens, les pays.

Oui, j’aime bien les puzzles. Il y a beaucoup de références qui ont des liens entre elles, qui peut-être ne vont pas être comprises parce que c’est seulement dans ma tête.

Je veux que la camaraderie, l’amitié et la passion de la musique s’entendent. C’est un fil conducteur entre tout.

Comment est apparu ce fil ?

J’étais sûre de ce que je voulais. J’avais dessiné la pochette en septembre 2017, avant de l’envoyer à la graphiste en 2018. Je ne fais rien si je ne sais pas ce que je veux, surtout pour un truc aussi énorme qu’un enregistrement. Sinon je ne suis pas prête à mettre tout cet argent, à mobiliser les efforts de mes potes pendant douze jours au studio. Je veux qu’on ne laisse rien au hasard, qu’on n’entende pas le doute.

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Crédits : Ana Mijares

Tu voulais exprimer quoi ?

La curiosité du son, de comment on peut écrire une chanson, l’enregistrer, ses paroles. Comment on peut manipuler les mots, le verbe. C’est vraiment la seule chose que je veux exprimer. Dans chaque chanson il y a du sentiment mais en soi, c’est la curiosité et la passion de la musique.

C’est en effet ce qui transparait de l’ensemble de ton travail. Quelle est l’évolution dans cet album par rapport aux précédents ?

Je pense que ce qui a changé le plus c’est ma maîtrise des instruments. C’est comme une langue, quand je commence à la maîtriser plus, je peux la manipuler plus, briser les règles, bouger des trucs. C’est ce qui m’a le plus aidée, parce que parfois j’entends des choses dans ma tête mais je ne peux pas les jouer, ou je ne sais pas les organiser. Et là je suis beaucoup plus à l’aise à la guitare, même si on n’en finit jamais. J’ai pris du niveau à la basse aussi parce que j’ai fait la tournée.

Que t’a apporté la tournée sur cette sortie, et de manière plus globale ?

C’était trop cool de ne pas être leader. D’être à la basse c’était agréable parce que ce n’était pas mon instrument donc j’ai dû apprendre vite, parce qu’il fallait que je sois pro. C’était intéressant aussi de voir ce que c’est une tournée avec les conditions qu’il y a eu : on lui a tout donné. De la voir en action, faire sa promo. J’ai aussi vu les choses que je ne veux pas faire, appris comment on peut se protéger également. Et puis j’ai vu comment des gens extérieurs peuvent manipuler une personne avec des idées musicales. J’ai appris à me défendre et ne pas me laisser avoir. C’était très fatiguant mais ça m’a apporté autant sur scène que sur l’envers du décor. Musicalement parlant, j’ai profité au max. Quand j’apprenais les chansons, je me couchais à 4h du matin parce que je répétais toute la nuit toute seule. J’étais trop frustrée quand je ne jouais pas bien, c’était un défi personnel. Même pendant les balances j’en profitais pour écrire des chansons, comme « Kiss me on the mouth » que j’ai écrite à la basse.

Tu parles du fait de se protéger. Tu sens que tu étais plus vulnérable avant ?

C’est des choses qui pourraient arriver, si ça marche. J’ai grandi avec une famille de musiciens, donc j’ai vu ça arriver à mon père. Si tout le monde, après chaque date, quand tu signes des trucs, te dit que tu es incroyable, que tu es le plus beau, la plus belle, la plus talentueuse, tu vas y croire, tu vas en avoir besoin. Face à des potes qui peuvent te dire « Ramasse-toi », tu vas chercher des trucs positifs, des gens qui t’admirent sur les réseaux. Ça peut virer très facilement, tu te désolidarises et l’apport de ta propre valeur devient l’extérieur, et plus l’intérieur. Quand je parle de me protéger, c’est parce que j’ai vu beaucoup d’artistes se transformer négativement comme ça. C’est peut-être un peu extrême mais je ne sors plus, je ne participe plus à la nuit.

Je veux me rappeler que je suis là parce que j’ai fait de la musique, parce que j’ai travaillé, c’est tout.

C’est un vrai mantra, ce n’est pas pour le dire aux journalistes. C’est vraiment ça qui est important pour moi.

Tu as plutôt bien réussi à naviguer pour ne pas trop rentrer dans un truc très industriel.

C’est ça qui est cool quand tu as ton propre label. Je travaille dans la prod aussi, l’administration, donc les décisions sont prises à la maison. Si mon but était d’être à la mode, je serais déjà démodée. Il faut voir au-delà ça. Qu’est-ce que je veux ? Je veux une carrière qui dure, donc il faut prendre la route la plus longue, comme ça on voit plus de choses.

En France, il y a un grand focus sur l’étiquette. Ta musique est plutôt inclassable, comment tu vis ça ?

Je sais que peu importe où je suis les gens vont essayer de classer les choses, parce que ça permet de mieux comprendre. C’est ce qu’on fait avec le genre de musique, avec la sexualité, les rice crackers que tu veux acheter. Mais j’y ai jamais mis trop d’importance.

Je crois qu’il faut rendre l’album au moins un peu digeste quand on essaye de l’introduire aux journalistes, mais je demande toujours à enlever toutes les références, sauf Zappa, qui a la carte gold tout le temps. Et surtout, même si je suis fière d’être musicienne, on compare souvent les musiciennes aux autres musiciennes, comme si les meufs pouvaient seulement faire de la musique comme les autres meufs, et ça m’a toujours foutu le seum.

On m’a comparée à Charlotte Gainsbourg. (regard atterré) La seule chose que j’ai en commun avec elle c’est un vagin.

Musicalement, rien à voir. On compare très peu les hommes et les femmes dans la musique. Tu as déjà vu un homme se faire comparer à une femme dans la musique ? La musique c’est du son, c’est pas une tête. C’est pour ça avec les étiquettes je me dis « Whatever, ce sera foiré de toute façon ». C’est juste pour rendre plus digeste pour ceux qui connaissent pas parce qu’on n’est pas des rockstars.

Tu vas plutôt à contresens de la tendance actuelle qui est au repli sur sa propre culture, avec une ouverture sur le monde.

Ce qui m’intéresse c’est de jouer de la musique. J’ai pas de position, c’est juste le flow. J’ai pas de déclaration, je veux juste jouer. Si ça me mène quelque part où je ne suis jamais allée, trop cool. Si ça me mène quelque part que je connais très bien, trop cool. Tant que je joue je suis contente.

Et on la retrouve le 16 avril à la Maroquinerie pour fêter cette sortie !

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