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Marriage Story : le faux film indé de Netflix calibré pour les Oscars

Marriage Story : le faux film indé de Netflix calibré pour les Oscars

Depuis sa sortie en décembre 2019, le film Marriage Story fait l’unanimité auprès des critiques, et a décroché pas moins de six nominations aux Oscars. Le film produit par Netflix vaut une grande partie de son succès à une esthétique qui se veut indé, ce qui peut nous interroger sur l’avenir de l’indépendance et de la diversité artistique.

Disponible sur la plateforme depuis décembre 2019, le film de Noah Baumbach vient de remporter un Golden Globe. Un résultat jugé décevant par beaucoup, qui voyaient dans les cinq nominations un succès garanti et une route toute tracée vers les Oscars. Le budget était au rendez-vous (18 millions) pour un rendu qui ressemble pourtant beaucoup à un film indépendant. Les films indé sont théoriquement produits et distribués par des petites boîtes, et jouissent en général d’une promotion et d’une diffusion bien plus discrètes. Ces modes de productions ont fini par donner une coloration particulière à ces œuvres, dont le scénario, les plans, ou encore la BO sont souvent audacieux et singuliers. Marriage Story reprend ainsi un ensemble de codes attribués à ce type de films plutôt “de niche” pour en faire un film grand public, diffusé sur la plateforme VoD la plus utilisée au monde. Mais que restera-t-il alors de ces codes s’ils sont repris par les leaders du marché ?

Un ensemble de choix esthétiques… très stratégiques

Pour rappel, le film suit un couple pendant son divorce, avec la garde de leur fils en jeu. D’un côté, un metteur en scène new-yorkais joué par Adam Driver; de l’autre, Scarlett Johansson dans la peau d’une comédienne qui réalise enfin son rêve d’actrice en Californie. 

Le film tourne entièrement autour de ces deux personnages, avec peu de place laissée aux rôles secondaires — si ce n’est à Laura Dern, plutôt convaincante dans ses discours sur les inégalités hommes-femmes dans une relation et récompensée par un Golden Globe. Toujours est-il que le choix des acteurs principaux a donc été crucial. Baumbach et Netflix opèrent un premier choix stratégique en misant sur deux acteurs très célèbres, qui tirent leur notoriété autant de films et que séries indé (Girls pour Driver, Lost in Translation et Her pour Johansson) que de blockbusters plus récents (Star Wars et Avengers). Baumbach réalise un premier fantasme de cinéphiles en les réunissant sur nos écrans. Ce choix de casting assurait déjà au film les nominations de meilleur acteur et meilleure actrice dans un rôle principal.

Noah Baumbach propose un film qui semble être l’aboutissement de ce qu’il avait entrepris avec While we’re young (2015) et The Meyerowitz Stories (2017), qui mettaient déjà en scène cette élite culturelle new yorkaise. Toutefois, la douce moquerie qui était présente dans While we’re young est absente de Marriage Story, dans lequel la vie d’artistes du couple new yorkais nous est présentée comme allant de soi. Le film est très premier degré, utilisant des codes visuels très en vogue ces dernières années : Bien que l’histoire se déroule de nos jours, l’esthétique renvoie aux années 1990s, de la coupe de cheveux courte de Scarlett Johansson à l’absence totale de portables à l’écran. La bataille qui se joue entre théâtre et cinéma semble aussi dater d’un autre siècle. Baumbach utilise un des titres les plus célèbres d’Otis Redding, qui, tout en mettant du baume au cœur, est surtout un indice incontournable de cette esthétique semi-vintage assumée.

De plus, le film s’inspire ouvertement et librement de productions indé célèbres qui ont remporté de nombreux prix. On peut citer la minisérie Scenes from a marriage (Ingmar Bergman, 1973), A woman under the influence (John Cassavetes, 1974), Blue Valentine (Derek Cianfrance, 2009)… Ces films ont en commun d’être bien plus sombres que Marriage Story, qui semble vouloir retranscrire la douleur du divorce uniquement dans un objectif de catharsis, et qui reste en somme assez feel-good. Beaucoup y voient une nuance nécessaire pour représenter fidèlement une procédure de divorce. On peut aussi, comme pour ma part, ne pas avoir été convaincue par cette gestion étrange des émotions à l’écran. On observe une certaine dilution de la tristesse, peut-être par crainte de créer une œuvre trop sombre pour être sacrée meilleur film 2019. Du choix des acteurs à la BO, peut-on en fait qualifier ce film d’indé grand public ? Netflix reprend des codes qui étaient autrefois l’apanage des films indé, voire d’auteur, mais qui sont devenus monnaie courante, et donc rassurants pour un public plus large. Ce savant mélange, s’il fonctionne pour attirer un nombre impressionnant de spectateurs et de retombées médiatiques, traduit toutefois un certain conformisme que les réalisateurs (et cinéphiles) pouvaient encore éviter en se tournant vers des maisons de production indépendantes. 

Extrait de la rencontre amoureuse dans Blue Valentine

L’indé n’est-il que le nom d’un style ?

Cela ne vous aura pas échappé, Marriage Story et The Irishman sont les chevaux de Troie de Netflix aux Oscars. Totalisant un budget de près de 160 millions de dollars, les deux films révèlent les grands espoirs (et grands moyens) de la plateforme de streaming qui veut se faire la peau du 7ème art. Le film de Baumbach a été diffusé dans quelques salles et pendant un mois seulement, avant d’être immédiatement disponible sur la plateforme le 6 décembre. Ce choix, qui peut sembler déroutant à première vue, est en fait une formalité obligatoire pour que le film soit considéré par l’Académie des Oscars. Les règles de soumission exigent que les films aient été diffusés au moins une semaine dans des salles à Los Angeles. Le but n’était donc pas d’attirer des spectateurs, mais d’être éligible aux nominations.

Alors, A24 a-t-elle du souci à se faire ? Ou doit-on plutôt repenser notre définition de l’indé ? L’histoire de Marriage Story n’est pas sans rappeler celle de Manchester by the Sea, magnifique film reconnu comme indie et pourtant produit par Amazon Studios. Cet exemple montrait déjà que cette catégorie souffre d’une définition floue, qui tient initialement à des critères économiques, mais qui a fini par prendre la forme d’un genre dans nos esprits. Par la force des choses, les films produits de manière indépendante ont en effet une esthétique reconnaissable liée à un plus petit budget et une liberté plus grande laissée au réalisateur. Ici, l’esthétique qu’on qualifierait d’indé est reprise, mais Netflix est tout sauf un producteur et distributeur indépendant. En réalité, une maison de production comme A24, qui monte en flèche et s’impose aujourd’hui comme acteur incontournable de l’industrie, nous force aussi à reconsidérer ce que cela veut dire de faire de l’indé en 2020.

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Léonie Pernet © Léa Salomon

Spontanément, on peut se réjouir que ce type de film bénéficie d’un budget conséquent en production et en promotion. Mais ensuite, on peut se demander ce que cela nous réserve pour l’avenir ? En effet, le film ayant été savamment fabriqué à partir de codes pré-existants, il laisse très peu de place à la nouveauté. Marriage Story est rassurant et nous conforte dans l’idée que l’on maîtrise ce genre de film, qu’il est aussi accessible qu’une des productions feel-good de Netflix. Or, ce n’est pas le but d’une production indie. Miser sur un style indé pour la course aux oscars, c’est inscrire une fois de plus une démarche esthétique pure — “L’art pour l’art”en quelque sorte — dans une logique concurrentielle qui favorise les réalisateurs et acteurs déjà bien installés dans l’industrie, qui ne sont ni des femmes, ni des personnes de couleur. Si le budget confortable de Netflix est alloué à ce genre d’objectif, toutes nos fins d’années ressembleront à celle-ci, avec l’équivalent annuel de The Irishman et Marriage Story. C’est bien dommage car Roma avait ouvert la voie avec un film mexicain en noir et blanc, réellement différent du reste, et salué par la critique. Là où les nouveaux acteurs de l’industrie, comme Netflix, pourraient profiter de leur pouvoir pour enfin bousculer les codes vraisemblablement immuables du 7ème art, ils préfèrent se faire une place au soleil aux dépens de la diversité et de l’audace artistique.

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Marriage Story, Noah Baumbach, 2019, 2h17, disponible sur Netflix.

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