Maroussia Diaz Verbèke. Détour de piste

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Crédits : Le Troisième Cirque

Jeune circassienne ayant fait ses gammes avec le collectif Ivan Mosjoukine, Maroussia Diaz Verbèke présente avec Circus Remix son premier solo. Toujours muette sur scène, elle n’en joue pas moins avec les mots et y ramène une jovialité propre au cirque classique.

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Crédits : Erwan Soyer

Maroussia Diaz Verbèke, c’est d’abord un sourire, immense, imperturbable, adressé aux spectateurs. Qu’elle ait la tête en bas d’une échelle ou qu’elle tremblote sur une corde raide, elle sourit avec la sincérité de ceux qui aimeraient être suivis dans leur jeu de piste. Cette expression figée n’est pas sans rappeler Buster Keaton dont le principal ressort comique reposait, lui, dans une neutralité faciale. Sa maison pouvait s’écrouler juste derrière lui qu’il ne sourcillait pas d’un cil. Comme Keaton, mais en plus souriante, Maroussia mise moins sur la psychologie que sur la situation en tant que telle. Elle s’écarte ainsi de la gravité du cirque contemporain où « le sourire n’est pas du tout à la mode ». Sa jovialité la ramène plutôt à une célébration propre au cirque classique et à un plaisir du jeu qui a tout à voir avec l’enfance.

C’est qu’elle découvre le cirque très jeune, à tout juste six ans, lors d’un stage au Cirque Éphémère, « le plus petit du monde », où déjà elle s’exerce au jonglage. Quelques années plus tard, à Avignon, un spectacle de cirque contemporain mené par la joyeuse Tribu iOta lui fait l’effet d’une révélation. Elle entre dans l’adolescence avec la certitude de faire du cirque son métier : « Je me suis dit : si c’est possible de faire ça dans la vie, c’est ça que je veux faire ! C’était ma première rencontre avec une forme renouvelée de cirque. J’ai été marquée par cette audace autant physique qu’artistique ».

Avec Vimala Pons, Tsirihaka Harrivel et Erwan Ha Kyoon qu’elle rencontre au CNAC, elle forme le collectif Ivan Mosjoukine — du nom d’un acteur russe du muet passé à la postérité pour le célèbre effet Koulechov. L’expérience dure sept ans et accouche d’un unique mais non moins vivifiant spectacle : De Nos Jours (Notes On The Circus). En référence au film Notes On The Circus de Jonas Mekas, le show accumule les bouts-à-bouts intimes et référencés (Godard, Marker, Pessoa) comme autant de jeux de piste hybrides dénués de tout esprit de sérieux.

Quand elle ne cherche pas l’équilibre sur la corde, Maroussia, toujours bouche cousue, s’épanouit dans la langue et surtout dans les mots. On la voit abattre les intertitres, avec un plaisir forain, à la manière de Bob Dylan dans Don’t Look Back. Mais voilà, la jeune artiste prend aussi conscience de la dépendance du cirque à l’écriture théâtrale ou chorégraphique. Elle regrette que le langage du cirque ne soit que très peu mis en lumière. Car quand on parle mise en scène, il devient vite difficile de circonscrire celle qui a trait au cirque. Alors Maroussia invente le terme « circographie » pour pallier ce manque.

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Crédits : Le Troisième Cirque /Montage : Philippe Laureçon

Jongler avec les mots

Dans Circus Remix que l’on a découvert l’an passé au Centquatre, désormais seule en scène (pour la première fois), elle jongle plus que jamais avec les mots, faisant tourbillonner les trois lettres qui composent ce « mot ». Mais patatras, quand elle ajoute le « r », bouleversant le sens initial, tout s’écroule comme un château de carte. C’est un aveu d’impuissance. Au-delà du gag purement visuel (la jongleuse rate son tour) et de la métaphore (la « mort » tue le « mot »), la jeune artiste met en scène ce qui l’anime : trouver une expression singulière au cirque.

Maroussia explique, amusée : « C’est peut-être complètement mystique mais j’ai l’impression de découvrir une forme qui existe déjà et non de l’inventer ». C’est ainsi qu’elle s’abreuve directement à la source du cirque classique, le dépouillant de ses encombrants oripeaux folkloriques pour en extraire une saveur plus contemporaine.

Sur scène, elle passe du coq-à-l’âne comme un juke-box autonome alors qu’une foisonnante bande-son constituée d’archives radiophoniques rythment les numéros. C’est une symphonie hachée, brinquebalante, faite de bribes d’extraits très courts, qui s’imbriquent à la chaîne, se complètent et s’interrompent le temps d’une hésitation, font jaillir une multitude d’idées et de pensées. Dans cet enchaînement décousu, l’artiste retrouve l’aspect chaotique du cirque classique  qu’elle définit « comme un échantillon du monde, une sorte de catalogue, d’exercices humains, de coexistence de la diversité humaine ».

Pour assembler cette phénoménale matière sonore, elle s’adjoint les services d’Elodie Royer, l’assistante de Laure Adler à France Inter. La voix iconoclaste de l’animatrice, douce et rauque (on pourrait dire « rock »), berce d’ailleurs la plupart de ses transitions et de ses répétitions. C’est la voix du passage à la nuit, le moment où l’on commence à cligner des yeux tout en étant encore accroché au jour, instant délicieux où la rêverie entrelace la réalité.

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Crédits : Le Troisième Cirque

Le risque d’une vie

Au cirque, les artistes vivent dans un monde sans chute. En tant que spectateur, on a tendance à l’oublier mais le funambule, le trapéziste ou la femme-canon jouent leur vie à longueur de spectacle. Quand elle nous montre la vidéo d’une artiste de la famille Bouglione au Cirque d’Hiver à Paris propulsée à l’autre bout de la scène au moyen d’un canon, Maroussia nous le rappelle : « La célébration et la légèreté équilibrent un engagement physique qui est en soi flippant : on met notre vie en jeu en faisant des acrobaties. Il y a un risque de mort ».

Mais cette attitude n’a rien de mélancolique, au contraire. Perché sur son fil, domptant des mètres d’altitude avec une inconscience insolente, titillant du bout des pieds la Faucheuse, le funambule, exalte plutôt la vie. Quand elle éparpille les boules, après avoir loupé son jonglage avec les lettres de « mort », la circassienne s’inscrit dans un geste similaire, signifiant qu’au cirque, la mort, et bien on s’en balance un peu.

Mieux vaut incruster le réel par le jeu. Sur la corde raide, coussin et dictaphone dans les mains, l’artiste ne feint pas, elle montre bien qu’elle galère et son gigotement intempestif alors que retentit la voix de Françoise Héritier depuis l’appareil, provoque inévitablement le rire. De même que Mosjoukine pour Koulechov, Maroussia est aussi jouée par la situation : « Mosjoukine est pris dans une neutralité d’expression. C’est le montage qui crée la lecture d’un sentiment possible. Cette idée nous influence beaucoup au cirque ». Son jeu est ainsi influé par ce que l’agrès provoque sur son corps.

Mais composer de tels numéros demande un investissement conséquent et on ressent chez elle une appétence à la fois théorique et artistique, jamais académique, pour la mise en scène. Circus Remix serait donc, vraisemblablement, son dernier spectacle, du moins sur le devant de la piste : « Si j’avais quarante-trois vies, ça en ferait partie d’au moins vingt-deux, mais là j’en ai qu’une ». En plus de ce désir scénique évident, Maroussia prépare également un livre sur la notion de « circocraphie », néologisme auquel elle est attachée mais non accrochée. Elle espère surtout que d’autres s’en serviront pour continuer à définir et approcher ce qu’il y a de plus fort dans un art qui ne demande qu’à être davantage défriché.

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