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Au Maroc, la communauté LGBTQI+ plus soudée que jamais après la vague d’outing

Au Maroc, la communauté LGBTQI+ plus soudée que jamais après la vague d’outing

En avril, l’Instagrammeuse marocaine Sofia Talouni a incité ses fans à dénoncer les homosexuels marocains sur les réseaux sociaux en les identifiant via les applications de rencontres. Dans un pays où être gay est encore passible de 3 ans de prison, la violence de cet appel a eu des conséquences dramatiques. Depuis, les activistes LGBTQ+ redoublent d’efforts pour faire changer les choses dans le Royaume.

Casablanca, le 13 avril 2020. Alors que le Maroc entame son deuxième mois de confinement en pleine épidémie de Covid-19, Adil* reçoit un message le prévenant que des captures d’écran de ses photos sur l’application de rencontres gay Planet Romeo sont diffusées dans un groupe de discussion privé. Quelques minutes plus tard, c’est un flot d’alertes qui arrive sur son téléphone : il a été outé sur les réseaux sociaux. Insultes, menaces de mort, des inconnus commencent à l’assaillir. Adil pense immédiatement à son entourage : ses parents, ses camarades de fac et certains de ses amis ne sont pas au courant de son orientation sexuelle, et il ne sait pas comment ils pourraient réagir.

L’outing désigne la révélation par un tiers de l’homosexualité d’une personne, sans l’accord préalable de celle-ci. Le cas d’Adil, est loin d’être isolé, c’est près d’une centaine de jeunes qui ont subi la vindicte de Sofia Talouni, influenceuse trans ayant appelé sa communauté à dénoncer les homosexuels marocains en utilisant leurs informations sur les plateformes de rencontres. Si le jeune homme est pour l’instant hors de danger, d’autres n’ont pas cette chance et subissent une double peine à cause de l’état d’urgence sanitaire instauré dans tout le pays.

Lynchages en série

« Je suis terrifié par cet acharnement, par le fait d’aller porter plainte, par les conséquences que toute cette histoire pourrait avoir sur mon avenir. Je vis dans une peur et une insécurité constantes, ça consume mon énergie, détruit ma santé mentale, ma stabilité, j’en ai même des pertes de mémoire. Je ne dors plus et mon cœur manque de lâcher à chaque fois que le téléphone sonne », confie Adil. Ce qui l’inquiète aussi, ce sont les répercussions que la découverte de son homosexualité pourrait avoir sur sa carrière : « Je peux tout perdre du jour au lendemain, mon avenir professionnel est complètement incertain aujourd’hui. Si on découvre que je suis gay, je risque de ne pas pouvoir finir mes études, et même si j’y arrivais, de ne jamais trouver de job. Les informations circulent tellement vite. »

Pour Hamza*, étudiant à Rabat, c’est le même calvaire. Confiné chez ses parents ultra-conservateurs et religieux, il est en panique depuis que ses photos et son profil ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux : « C’est très dangereux pour moi en ce moment, je risque d’être mis à la porte d’un jour à l’autre si ça s’apprend. J’ai des amis qui sont à la rue depuis que ce lynchage a commencé. » C’est ce qui est d’ailleurs arrivé à Yassine*. Sa famille, à qui il a toujours caché son homosexualité, a découvert qu’il était gay sur un groupe privé Facebook. Mis à la porte par ses parents, il a reçu le soutien d’amis qui l’ont accueilli, comme ils l’ont fait pour d’autres jeunes dans la même situation. Très affecté, cet étudiant de 19 ans ne sait pas s’il va pouvoir continuer son cursus par manque de soutien financier, mais aussi à cause des représailles qu’il pourrait subir s’il retournait à la fac.

Pour ceux dont le coming-out n’avait jusqu’à présent jamais été une option, la pression est ingérable. Le 17 avril, l’écrivain Hicham Tahir annonce le suicide d’un étudiant outé par cette campagne. Rentré à Rabat pour vivre le confinement en famille, il n’aurait pas supporté la pression psychologique et la peur de l’opprobre.

Messages reçus par une victime de la campagne d’outing

Le sentiment d’abandon éprouvé par la communauté LGBTQ+ est d’autant plus intense que la loi marocaine ne lui laisse aucun recours. D’après l’article 489 du code pénal, « les actes licencieux ou contre nature avec un individu du même sexe » sont passibles de 3 ans d’emprisonnement et 1200 dirhams d’amende. Il est donc impossible pour les victimes d’aller porter plainte sans se mettre elles-mêmes en danger. Pour les personnes qui participent à cette campagne homophobe, c’est l’impunité totale. D’après Ahmed Benchemsi, directeur de la communication MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) de Human Rights Watch, c’est là le cœur du problème au Maroc et dans tous les pays arabo-musulmans : « Des campagnes comme celles-ci sont indirectement encouragées par la législation, parce que les homophobes se disent : “La loi est de mon côté, si ces gens la transgressent, je ne fais que la servir en les exposant publiquement.” » Une loi qui est répressive contre une minorité a pour effet d’encourager des campagnes de haine et de discrimination. 

C’est justement une avalanche de cruauté que les personnes outées reçoivent continuellement depuis près d’un mois. « Tu ne devrais pas exister », « Dieu voudrait qu’on te tue », « Tu n’as pas honte », le cyberharcèlement est quotidien. Adil a de plus en plus de mal à encaisser les insultes : « C’est un cauchemar, je ne sais pas quand ça va s’arrêter. Le pire est que je ne peux rien faire, ça serait encore plus dangereux pour moi de porter plainte. »

La hargne d’une influenceuse

À l’origine de cette campagne de haine, Sofia Talouni : femme transgenre et influenceuse aux 600 000 abonnés sur Instagram, de nationalité marocaine mais basée à Istanbul, dont tous les comptes ont été depuis fermés. Décrite comme un personnage obscur, vulgaire et ambigu, elle n’a pas hésité à inciter ses followers à s’acharner sur les homosexuels marocains suite à une remarque qui lui aurait déplu pendant l’un de ses lives.

Dans une diatribe décousue, elle incitait les « filles » – le surnom qu’elle donne à ses fans – à s’inscrire sur des sites de rencontres gays pour ensuite les dénoncer : « Allez sur l’App Store, téléchargez les applications proposées quand vous tapez “gay”. Les filles, inscrivez-vous en tant que “passif”, les passifs on s’en fout, on l’est tous finalement. C’est-à-dire que vous allez chercher quelqu’un qui veut vous baiser. On veut exposer les “actifs”, ceux qui se cachent derrière des barbes. Les femmes voilées qui pensent que leurs maris sont irréprochables, les mères qui disent que leur fils est le meilleur puis insultent les homosexuels comme moi, toi qui crois que ton mec est plus viril que moi, Sofia, c’est votre chance (…) Il y a trois applications principales : Planet Romeo, Grindr et Hornet. Retenez-les. Rappelez-vous les filles, ces applications vous montrent les personnes proches de vous, à 100 mètres, 200 mètres, parfois 1 mètre, dans votre salon ! Elles peuvent vous proposer votre mari qui est dans la chambre, votre fils qui est aux toilettes, votre mec qui habite l’immeuble d’à côté, votre cousin, votre oncle… Vous allez découvrir des choses sales. Vous l’aurez bien cherché, les pédés ! Vous vouliez que je m’excuse ? (rires) Les filles, vous allez découvrir la vérité, et j’espère que vous m’enverrez demain ce que vous avez trouvé. »

Parmi les 90 000 personnes qui ont regardé ce live, certain.e.s ont pris Sofia Talouni à la lettre et ont entamé une véritable chasse aux sorcières, allant jusqu’à appeler au lynchage. Si la hargne de l’influenceuse les a galvanisé.e.s, le contexte du confinement strict du Royaume a aussi contribué à la propagation du message. Comme l’explique Mehdi Alioua, sociologue et professeur à Sciences Po Rabat, sans nier l’homophobie des participant.e.s, une forme de curiosité malsaine a joué un rôle très important dans la diffusion de ces groupes de dénonciation sur les réseaux sociaux : « Les gens s’ennuient, sont chez eux et n’ont rien d’autre à faire que de regarder des vidéos. Et comme aujourd’hui tout le monde a la 4G, c’est devenu une nouvelle habitude des Marocains qui révèle surtout leur individualité. Le contexte particulier du confinement a accentué la situation. » Pour le sociologue, il y aussi un côté pittoresque dans le fait que ce soit une personne de la communauté LGBTQ+ qui participe directement à ces outings, sous couvert de révéler l’hypocrisie des Marocains.

La responsabilité des applications en question

La vidéo de Sofia Talouni n’a cependant pas tardé à provoquer un tollé, obligeant les applications de rencontre mais aussi Facebook – dont Instagram fait partie – à réagir. Prévenus dès les signalements, Planet Romeo et Grindr ont pris des mesures immédiates pour leur communauté marocaine. Sven Vosges, chef des opérations de Planet Romeo, le confirme : « Nous avons envoyé 2 messages de sécurité à nos 41 000 utilisateurs au Maroc. Nous avons bloqué tous les profils créés après le 12 avril, contacté Facebook pour qu’ils ferment les principaux groupes d’outing et Instagram pour qu’ils suppriment au plus vite le profil de Sofia Talouni. » Loin d’être suffisantes pour les victimes et les associations, ces mesures ont néanmoins permis aux faux comptes homophobes de ne plus sévir dans l’immédiat sur les plateformes.

Mais cette affaire met aussi en évidence les risques qu’encourent constamment les utilisateurs vivant dans des pays répressifs. Sven Vosges, pas vraiment rassurant, ajoute : « Quand on vit dans un pays [comme le Maroc] où la loi interdit l’homosexualité, on n’est jamais vraiment sûr.e à 100% de la personne qui se cache derrière un profil. » Cette affaire rappelle d’ailleurs tristement celle de 2014 en Egypte, lorsque des policiers ont utilisé Grindr pour traquer des homosexuels et les emprisonner. La plateforme avait à ce moment-là déjà été mise en cause pour ses failles de sécurité.

Adil ne se sent plus en sécurité quand il se connecte. Il a d’ailleurs décidé de faire une pause des applications de rencontre et de supprimer son compte le temps que les choses se calment. Quant à Hamza, il raconte encore avec effarement la découverte de ses photos sur Facebook et la haine qui s’en est suivie : « Un ami m’a appelé pour me dire que quelqu’un utilisait mes photos sur Grindr. Une autre personne m’a contacté pour me dire que la même chose s’était produite sur Planet Romeo. Nous les avons tout de suite signalé.e.s mais c’était déjà trop tard. À partir de là, j’ai commencé à recevoir des messages privés de gens que je ne connais pas, me disant que je devais arrêter d’être gay car c’est un péché, que c’est une maladie qui doit se guérir, d’autres m’appelant “pute” et “pédé”. Une fille m’a tagué sur un post qui me traitait de “tapette”, des gens que je connais ont commencé à en rire… Je vis un enfer. »  Yassine*, lui, ne comprend toujours pas comment les choses ont pu escalader à ce point : « C’est la première fois que quelque chose d’aussi gros et dangereux nous tombe dessus. Avant, les groupes homophobes visaient une seule personne pour la détruire, mais maintenant j’ai peur que ça donne des idées aux gens et que ces vagues d’outings se répètent. »

Solidarité et pédagogie : la riposte de la communauté LGBTQ+

Il y a pourtant un espoir : le travail des associations et des activistes n’a jamais été aussi considérable et médiatisé que ces dernières années. Pour Ahmed Benchemsi, les collectifs LGBTQ+ au Maroc sont extrêmement actifs et leur travail suite à cette campagne d’outing est absolument admirable : « Ils ont créé des ressources en ligne pour prodiguer non seulement des conseils mais aussi du soutien moral, psychologique et parfois matériel aux victimes, tout cela malgré un cadre légal qui leur est très défavorable. » Pour lui, « il faut tirer un grand chapeau à ces activistes marocains ».

Comme le groupe féministe Nassawiyat, qui lutte pacifiquement contre toutes les formes de violence et de discrimination à l’encontre des femmes cis, queer et trans mais étend son action au reste de la communauté LGBTQ+. Très actif sur les réseaux sociaux, le collectif promeut l’activisme par l’art et par des actions pédagogiques notamment sur son compte Instagram. En arabe, français et anglais, chaque post donne une méthodologie simple pour s’instruire, s’engager et militer. Fort d’une large communauté sur Facebook, Nassawiyat a été particulièrement dynamique depuis cette affaire. Dans un contexte aussi difficile pour la communauté queer marocaine, l’association se veut être un relai d’informations mais également un soutien pour les personnes en détresse, offrant une aide psychologique virtuelle en collaboration avec un spécialiste bénévole. Leur site est une plateforme pour les projets et les œuvres qui vont dans le sens de leur lutte.

Le militant Sofiane H. y a publié une lettre dans laquelle il s’adresse à Sofia Talouni : « Solidarité, nous disons. La communauté LGBT n’est riche que du soutien des siens. Nous les enfants maudits de la religion, les citoyens bannis de l’Etat, et les vampires refoulés de la société. Nous n’avons toujours survécu que grâce à la solidarité. Et aujourd’hui, c’est l’une des nôtres qui nous trahit. Es-tu vraiment des nôtres ? Je n’en suis pas si sûr. Mille et une questions me viennent à l’esprit. Peut-on se prétendre queer sans revendiquer la justice et la liberté ? Toute personne queer est militante dans ce pays, Sofia. Militante par sa liberté sexuelle, militante par le seul fait d’exister. »

Le compte Gay Maroc relaie aussi des témoignages et a d’ailleurs lancé le hashtag #QueerRevolutionMorocco pour rendre la communauté LGBTQ+ plus visible. Les artistes prennent également la parole pour dénoncer cette campagne de haine et exprimer leur soutien aux gays marocains. L’artiste drag et activiste Vanitydusk (@vanitydusk) a tout de suite posté une création en hommage aux victimes. Les écrivains Abdellah Taia et Hicham Tahir ont chacun publié leur « Lettre à un.e jeune gay marocain.e », deux textes forts qui réaffirment leur engagement aux côtés de la jeunesse queer.

Adam Eli, fondateur de l’association Voices4 basée à New York, a été l’un des premiers à lancer l’alerte. Initialement créée pour lutter contre les exactions homophobes en Tchétchénie, Voices4 a étendu son action aux autres pays où la communauté LGBTQ+ est persécutée. Dès le 17 avril, il appelle au signalement et au blocage du profil de Sofia Talouni et contacte les médias. Il devient aussi un relai entre les journalistes et les victimes. « Ce qui se passe en ce moment au Maroc est insupportable. Je reçois énormément de messages de jeunes en détresse. Nous avons matraqué les réseaux sociaux de messages d’alerte dès que nous avons eu vent de la situation. Nous avons aussi mobilisé toutes nos ressources pour fermer les comptes et les groupes homophobes qui participaient à cette campagne dégueulasse. »

Vers une décriminalisation de l’homosexualité ?

Hamza Makhchoune, photographe et activiste, explique que la communauté queer marocaine est très soudée et solidaire : « On utilise essentiellement les réseaux sociaux pour communiquer. Il y a des pages Facebook comme “Gay Maroc” ou “Dynamique Trans” qui diffusent les informations essentielles et elles sont ensuite relayées par des militants. Je poste régulièrement les infos que j’ai dans mes stories et j’ai aussi traduit les vidéos de Sofia pour que les médias puissent les utiliser et dénoncer ce personnage. Encore aujourd’hui, on travaille d’arrache-pied pour venir en aide aux victimes, et empêcher les groupes d’outing de se recréer. » Il témoigne aussi d’un sentiment nouveau : « On sent que les mentalités sont en train de changer. Beaucoup plus de personnes s’intéressent à notre cause, les médias en parlent. De notre côté, on arrive de mieux en mieux à s’organiser, c’est vraiment une belle dynamique dans laquelle on est, même si le combat est difficile. J’ai bon espoir que les choses évoluent dans le bon sens et que la mobilisation finisse par porter ses fruits. »

Ce changement paraît effectivement de plus en plus plausible, comme le confirme Ahmed Benchemsi de Human Rights Watch : « Le débat existe au Maroc depuis une dizaine d’années, et il avance à chaque fois que l’actualité nous le renvoie à la figure. On constate qu’il y a de plus en plus de gens qui soutiennent les libertés individuelles, dont la liberté sexuelle entre adultes consentants. Il faut aussi prendre en compte que le CNDH (Conseil national des droits humains) a dernièrement émis une série de recommandations parmi lesquelles figure la décriminalisation de l’homosexualité. C’est remarquable parce que c’est une organisation d’Etat. Donc le débat progresse, et il est en bonne voie. » 


*Les prénoms ont été modifiés.

Photo à la Une : © Hamza Makhchoune

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