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Marina Rollman : « J’ai une trouille totale de l’incompréhension »

Marina Rollman : « J’ai une trouille totale de l’incompréhension »

Sur France Inter depuis 2017, « La drôle d’humeur » de Marina Rollman illumine nos journées. Drôle, elle l’est évidemment, mais d’une manière nouvelle, avec un féminisme revendiqué et une justesse rare. Comment les punchlines (sans lourdeur) peuvent-elle s’enchaîner avec autant de grâce ? À la reprise de la tournée d’Un spectacle drôle, nous avons tenté de percer le mystère en posant quelques questions à l’étoile montante du stand-up francophone.

Marina Rollman, c’est un style. Composé d’un mélange détonnant à base d’auto-dérision, de références sociologiques, d’une dose de trash, et de jeux de mots piquants, le tout servi avec un flow tonique. C’est aussi une série de thèmes, tout ce qui parle à la génération qu’on appelle « woke » : santé mentale, droits LGBT, le climat, Internet… L’humoriste franco-suisse a le chic pour se moquer des travers de notre époque, tout en ayant intégré les revendications brûlantes d’égalité et de justice sociale dans ses paramètres d’écriture. À tous ceux qui grognent qu’« on ne peut plus rien dire », les punchlines de Marina Rollman montrent qu’on peut écrire des blagues inclusives sans perdre son mordant. Du moins, son succès prouve que ça marche assez bien pour ne pas toujours jouer des mêmes ficelles et renouveler les standards de l’humour. Avec elle on a discuté espoir et dépression, vie privée et célébrité, rire et communautés.

Manifesto XXI – À quel moment avez-vous décidé de pouvoir faire de l’humour sur la dépression ? C’est un sujet a priori intime.

Marina Rollman : La question de la pudeur, de la vie privée, n’a jamais été un problème. C’est presque maintenant que je suis en train de reculer et de parler de moins en moins de choses intimes. Quand j’ai commencé, c’est venu peut-être parce que je regardais beaucoup de shows de stand-up américains où le côté confessionnal était vraiment mis en avant. Puis peut-être parce que je n’avais rien à perdre, parce que je ne me rendais pas compte de ce que ça impliquait. J’étais jeune, je n’étais pas connue, je ne voyais pas trop de répercussions à parler de ma vie. Et puis aussi parce qu’aborder des sujets qui sont soit graves, soit graveleux, ou qui ont un facteur un peu choc en eux-mêmes c’est un parti pris assez évident pour une femme qui commence dans l’humour, juste pour marquer sa place. Que ce soit sur la sexualité, que ce soit sur un truc intime ou sombre etc… Il y a un poids différent quand c’est sur la vie d’une femme. Donc je ne me posais pas du tout la question [de parler de dépression ou non], c’est venu automatiquement. J’en ai parlé très tôt, c’est plutôt aujourd’hui avec la micro notoriété que j’ai, et que je vois que ça implique des gens autour de moi, que j’aurais tendance à avoir moins envie de partager mon petit jardin secret. 

Je n’ai pas grande foi dans ce qu’on fait. Je ne sauve pas des vies. Je ne fais pas partie des gens qui pensent que ma mission est complètement essentielle mais quand tout à coup, dans le réel, ça a un impact, je trouve ça très beau.

Marina Rollman

Qu’est-ce que ça produit de révéler et de jouer avec une partie fragile de vous ? Est-ce que ça fait partie d’une forme de thérapie ?

Non, ce n’est pas thérapeutique pour moi. Mais j’ai l’impression que ça fait du bien aux gens. Quand j’ai des retours positifs comme : « Trop bien ça m’a permis d’engager une conversation avec ma mère, ma sœur… » et ça je l’ai beaucoup, je trouve ça merveilleux. Parce que je n’ai pas grande foi dans ce qu’on fait. Je ne sauve pas des vies. Je ne fais pas partie des gens qui pensent que ma mission est complètement essentielle mais quand tout à coup, dans le réel, ça a un impact, je trouve ça très beau. Peut-être qu’il y a quelque chose de thérapeutique dans le fait de m’alléger et prendre de la distance. Mais je le fais parce que d’abord je trouve ça marrant. J’aime les petits moments de malaise dans le public. C’est toujours intéressant quand on fait rire, de mettre les gens en difficulté pendant quelques minutes. Le rire de soulagement est très agréable.

Marina Rollman
© Charlotte Abramow

Quelle différence y a-t-il entre la Marina que vous donnez à voir sur scène et celle que vous êtes dans la vie ? 

Je pense que je suis très alignée entre qui je suis sur scène et qui je suis dans la vie. Après je ne pense pas que quand on voit quelqu’un sur scène, on connaisse cette personne-là. Plus je deviens un peu connue et plus je trouve important de poser ça. Parce que l’exposition scénique (ou médiatique) fait naître ce qu’on appelle des relations parasociales. Les gens vous reçoivent, et ils ont l’impression que ce que vous représentez pour eux va dans les deux sens, une intimité se crée. Je suis assez mordicus sur le fait que non, ce que vous avez vu est mon travail, on ne se doit rien, ce n’est pas de l’intime, on ne s’appartient pas les uns les autres et il n’y a pas de dettes. Même si parfois le travail de certaines personnes résonne chez nous et que c’est cool. 

Dans un groupe, entre potes, quand j’ai l’impression qu’il y a un malentendu, j’adore essayer de clarifier.

Marina Rollman

Vos chroniques sont d’ailleurs souvent très nourries d’informations. Vous avez envie de faire de la pédagogie à travers l’humour ? 

Oui effectivement, c’est un trait de caractère que j’ai dans le privé aussi. En fait j’ai une trouille totale de l’incompréhension, de l’incommunicabilité. J’ai tendance à constamment faire  – même dans mes relations privées – une forme de médiation, du style « attend elle n’est pas fâchée, ce qu’elle essaie de te dire c’est… ». Dans un groupe, entre potes, quand j’ai l’impression qu’il y a un malentendu, j’adore essayer de clarifier. D’être là pour… je ne sais pas vraiment comment dire, mais disons qu’être là pour rendre les choses intelligibles ça me tient vraiment à cœur. Quand tout à coup j’ai l’impression d’avoir une petite porte d’entrée et que j’ai l’impression qu’un sujet est mal représenté pour le grand public, j’aime bien essayer (à nouveau, en toute humilité) de faire un petit pas pour dire : « Regardez, en fait, vous pensez que vous ne comprenez pas le sujet ou que vous n’aimez pas les gens de tel groupe mais essayons de créer des petits ponts. » Voilà, c’est juste ça. Ce n’est même pas de la pédagogie, mais une forme de… possibilité de communauté ! J’aime bien créer ces petits liens.

Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire la chronique « On est toutes des putes » ? Il y a peu de prises de position en faveur du travail du sexe dans les grands médias, c’est une opinion peu représentée et encore moins défendue…

Comme je pense beaucoup à la question du genre, des représentations et comment ça se nourrit de manière inextricable dans le XXIe siècle dans lequel on vit, j’ai l’impression que c’est une problématique qui rejoint beaucoup de sujets. La sexualité, l’autonomie financière, la marchandisation, la honte, la représentation publique… Je suis très sensible au lexique, or la prostitution a été utilisée comme une espèce d’insulte fourre-tout et ça dit beaucoup de la honte du sexe de la femme. « Fils de pute » c’est quand même une expression qui dit qu’on ne peut pas humilier un homme, le mieux qu’on puisse faire c’est d’humilier une personne proche de lui et d’humilier cette femme en disant qu’elle marchande son corps donc qu’elle a une sexualité qui sort du cadre patriarcal, « famille nucléaire » etc… Ça dit énormément de choses sur notre psyché profonde, sur notre rapport au sexe, à la féminité, à la famille… Je me sentais un peu légitime d’en parler parce que j’ai eu plein d’interactions avec des prostitués dans ma vie, via des syndicats et des associations, donc j’avais l’impression de pouvoir en parler… C’est pas comme si je devais faire une chronique sur les raffineries en Irak. Là j’irais me renseigner. La prostitution c’est plus proche de moi. 

D’où vient votre féminisme ? Y a-t-il des grandes figures qui vous ont donné vos convictions ?

Je suis toujours embêtée quand il s’agit de référencer. C’est peut-être le fait d’avoir eu une éducation en Suisse où on est beaucoup moins dans l’appui d’une pensée par le référencement de tel auteur, date, machin… Si je réfléchis 5 minutes je pourrais vous dire mais, moi le féminisme est d’abord venu de quelque chose d’interne. C’est une réflexion à la puberté où j’ai commencé à voir la mise en place du genre, de la féminité ou son refus. Comment ça impactait les gens de mon âge qui voyaient des enfants, des filles, devenir femmes… Ça m’a fait me questionner très tôt avant même d’avoir l’outillage théorique. Très jeune dans ma vie j’ai eu des périodes où j’ai expérimenté avec le genre, de 15 jusqu’à 25 ans environ. Être en talons et longue jupe qu’est-ce que ça provoque ? Puis de s’habiller « comme un mec » et essayer d’avoir la présence dans l’espace public la plus neutre possible…? Je me suis rasée la tête plusieurs fois. Bref, j’étais dans un truc où je voulais essayer de décortiquer. Peut-être parce que j’ai un environnement familial avec des gens qui ont refait leur vie plusieurs fois donc je n’étais pas dans un cadre fixe. Je voyais ce que c’était qu’être mouvant·e, vouloir séduire, des couples qui se font et qui se défont etc… C’est une flamme très interne à la base. 

C’est voir mon corps changer, les réactions chez les gens autour de moi et voir ce que ça provoque. Une fois qu’on est « femme », comment on en joue ? Est-ce qu’on est dans un truc super binaire et on renforce tout un arsenal autour de la féminité comme elle est idéalement déclinée ? Ou est-ce qu’on essaie de sortir de ce truc-là ? Cette flamme est venue de là, de quelqu’un qui n’aime pas l’autorité. Quand je me suis rendue compte que j’étais femme, je me suis rendue compte de comment on me regardait dans la rue, comment mes professeurs me parlaient, comment on se parlait entre nous… La première fois que j’ai fait un passage sur scène c’était il y a neuf ans et je parlais des mecs dans la rue qui te demandent de sourire. C’est drôle parce que je n’avais pas l’appareillage technique pour en parler, j’avais même pas le mot « harcèlement de rue » mais je sentais que quelque chose ne jouait pas.

En fait, il n’y avait pas d’endroit safe dans l’humour en France. Tu allais à n’importe quel plateau, voir n’importe quel spectacle et à un moment il y avait un « fils de pute » ou autre qui sortait. C’est un drame parce qu’on n’a pas besoin de ça pour rigoler, ça ne devrait même pas être un sujet en soi.

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Marina Rollman

C’est quoi un humour féministe pour vous ? 

Je pense que ça se recoupe avec la question de l’intersectionnalité. Comment on parle de tension sexiste, raciale, de validisme…? Je vois la ligne que j’ai envie de défendre, même si j’ai encore à apprendre sur plein de sujets. Ce que j’essaie de faire, je crois c’est de défendre mes idées en essayant d’amener d’autres gens à la cause. C’est-à-dire, je ne pense pas que les gens qui ne soutiennent pas sont des débiles, je pense qu’il y a moyen de créer des ponts, ça m’importe. Ensuite quand les gens sont « alignés » avec moi en termes de valeurs, j’essaie de créer un moyen de rire ensemble sans que jamais ces gens-là se sentent froissés ou agressés. C’est quelque chose d’important pour moi qui me vaut l’étiquette de « bien-pensante » ou de « bisounours »… Mais c’est quelque chose qui me touche beaucoup quand on me dit : « ce soir j’étais dans la salle avec ma sœur trans, mon cousin qui est en chaise roulante etc… et que ça nous a fait du bien qu’à aucun moment on ne se soit sentis·es en terrain miné, à se dire qu’on aimait bien jusqu’à ce que je dise quelque chose comme “oh c’est un truc de pédé !” » 

En fait, il n’y avait pas d’endroit safe dans l’humour en France. Tu allais à n’importe quel plateau, voir n’importe quel spectacle et à un moment il y avait un « fils de pute » ou autre qui sortait. C’est un drame parce qu’on n’a pas besoin de ça pour rigoler, ça ne devrait même pas être un sujet en soi. J’espère créer un moment où on se rencontre et on se réunit. Où on peut rigoler de plein de choses, on peut même ne pas être d’accord, mais le faire dans des termes où on ne laisse pas des groupes comme une espèce de quantité négligeable sur lesquels on peut marcher sans se poser la question. Je ne sais pas si j’ai un féminisme qui se sent toujours dans ce que je fais, en tout cas j’essaie de faire attention et d’avoir un truc où je ne marche pas sur la gueule des gens. Je peux me moquer de trucs, mais ne pas être inconsidérée avec mes mots pour X personne dans la salle. Ou même pour les gens qui ne sont pas dans la salle. Pour les membres de la famille des gens qui sont dans la salle et qui sont concernés par telle ou telle problématique. 

Qu’est-ce qui vous a amenée à avoir cette exigence de justesse et de générosité ?

Je pense que je dois encore apprendre 1000 trucs et je suis sûre que dans 5 ans j’aurai des frissons de honte en réécoutant des trucs. Je me dirai : « Mais pourquoi j’ai dit ça ? C’est vraiment pas cool. » En tout cas, c’est gratifiant de se dire qu’on se réunit plutôt qu’on ne se brise les uns les autres. Le milieu de l’humour était extrêmement masculin, il l’est un peu moins aujourd’hui mais il le reste encore pas mal. C’est un milieu qui était non seulement masculin mais aussi sexiste, agressif, pas aisé à analyser. Je pense que j’ai senti ce que c’était qu’être « l’autre » entre guillemets en étant dans ce milieu, même si je ne sais pas ce que c’est que d’être une femme musulmane, ni une femme noire ou trans… Il y a plein de sujets sur lesquels je n’ai pas d’expertise, je n’ai vécu qu’une petite expérience mais j’ai senti ce que c’était, d’être « l’autre » dans la salle et qu’on puisse dire plein de trucs dégueulasses sur toi et qu’en plus il fallait dire : « Haha super » (rire gêné). Je pense que ça m’a appris à me demander comment est-ce qu’on peut faire pour qu’il y ait un spectacle où ça rigole partout ? 

Dans le spectacle on rit de nos névroses modernes, comme le crossfit ou la burrata, mais aussi de choses plus sombres comme le réchauffement climatique. Dans ce moment de civilisation absurde, est-ce que vous restez optimiste sur l’avenir de l’humanité, ou êtes-vous plutôt pessimiste ?

Je suis optimiste, mais optimiste avec des œillères. C’est genre « je vais bien, tout va bien ». Comme je n’ai pas le courage de l’activisme d’une Greta Thunberg, que j’ai mon petit confort et que je suis bien dans ma vie, j’essaie 1- De faire du mieux que je peux pour ne pas niquer plus la planète qu’elle ne l’est déjà. 2- Faire une espèce de confiance aveugle à... Est-ce que c’est la jeune génération, est-ce que c’est une innovation technologique, un retournement politique et éthique fort ? Ou juste une prise de conscience collective ? Je ne sais pas mais j’y crois. J’ai 33 ans, j’ai pas envie de me flinguer tout de suite. Idéalement je pense que j’aimerais faire des enfants. Donc non non j’y crois. Je ne sais pas comment j’y crois, pourquoi j’y crois, j’y crois sûrement comme on croit au Père Noël.


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Image à la Une : © Charlotte Abramow

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