Marcel Gautherot : l’œil du Brésil

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Source : Pinterest

Après le tumulte de l’édition 2016 des si controversés Jeux olympiques de Rio de Janeiro, n’est-ce pas aussi le moment pour redécouvrir des artistes qui ont façonné l’histoire artistique et culturelle de ce pays ? Parmi cette cohorte du début XXe, une figure française apparaît sur le devant de la scène tant pour son travail partie prenante de la verve d’une nouvelle esthétique photographique que de celle, plus importante encore, de l’imaginaire d’un pays qui perdure encore aujourd’hui. Celui qui déclarait qu’il ne « cherchait pas le spectaculaire dans ses photographies » a néanmoins réussi la tâche cyclopéenne de révéler, au travers de plus de 25 000 clichés, la tradition et le folklore, l’inventivité et les codes d’un territoire alors à l’époque méconnu du Vieux Monde.

Du musée de l’Homme de Paris au Service du Patrimoine Historique et Artistique National, du baroque brésilien à Oscar Niemeyer, du reportage anthropologique au Rolleiflex artistique : nous parlons ici de Marcel Gautherot.

Une naissance à point nommé : prémices
Natif de la rue Bonaparte, non loin du joyau de Félix Duban (notre actuelle École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris), né le 14 juillet 1910 d’un père ouvrier et d’une mère couturière, Marcel Gautherot, sensibilisé au monde de l’art et de ses galeries environnantes, décide de prendre dans ses jeunes années des cours du soir aux Arts Décoratifs pour y apprendre l’art et notamment l’architecture. Il y découvre alors un Le Corbusier aux théories fonctionnalistes, un Walter Gropius, Mies van der Rohe ou Moholy-Nagy et leur Bauhaus qui malgré la disgrâce de l’Allemagne nazie montante connaît un rayonnement artistique européen sinon mondial, ou encore une ribambelle d’avant-gardes qui, par leur travail de la composition, de la texture ou de la couleur, marqueront à jamais cet artiste en devenir.

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Source : Time Out

Mais les années 30, c’est aussi et surtout le moment où la photographie encore quelque peu balbutiante connaît un nouvel essor technique et mécanique avec l’invention d’un côté du Leica et de l’autre du Rolleiflex qui fera sortir le 8e art de son côté expérimental, proche des avant-gardes (on pense alors aux photogrammes et techniques de solarisation d’un Man Ray, aux photomontages/photocollages d’un Rodchenko et d’un Citroën ou aux anciennes chronophotographies d’un Muybridge et d’un Marey) pour le faire basculer dans une pratique plus liée à une réalité concrète, à des événements. La photographie envahit l’espace public de la société de l’information comme la vie privée, et se démocratise en devenant progressivement un vecteur de savoirs et de connaissances reconnu pour sa capacité de copie exacte d’une réalité dont les retransmissions étaient alors à l’époque très sujettes à l’appréciation seule d’un peintre ou d’un écrivain.

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Source : Pinterest

C’est au sortir de ses études que Gautherot rentre au musée de l’Homme en tant qu’architecte et photographe, ce qui dès 1936 le fera voyager au Mexique, destination alors prisée des intellectuels et artistes français (Pierre Verger, Henri Cartier-Bresson ou encore André Breton). Bien qu’à l’époque, il n’utilise la photographique que de manière anthropologique pour inventorier artefacts et objets précolombiens ou travail et vie quotidienne des Mexicains pour le compte du musée, naît alors chez lui le goût de la photographie qu’il ne perdra jamais. À son retour, la France accueille très positivement son travail, rapidement publié dans diverses revues. Dans ce premier jet se retrouveront alors les prémices d’un style qui fera sa future renommée : le goût d’une composition architecturale réglée mais libre, le jeu très contrasté des ombres et lumières, le goût pour la diagonale et la quasi-omniprésence de l’Homme comme acteur et médiateur d’une culture mais aussi organisateur par sa présence (et parfois par son absence) des différents plans d’une scène immortalisée à jamais.

La saga brésilienne : maturation
C’est véritablement lors de son voyage en 1939 au Brésil que Gautherot trouvera, en même temps qu’une terre d’adoption, son véritable style. Préalablement envoûté par la lecture de l’ouvrage de Jorge Amado, Jubiabá (publié en français sous le nom Bahia de tous les saints), Gautherot s’intéresse alors plus particulièrement à la région Nordeste du pays où se trouve une pluralité de paysages, populations et cultures.

Bahia, véritable synthèse de culture brésilienne aux stigmates latents de la colonisation portugaise et des anciens forçats africains, rythmée de ses saveiros, casarios ou de ses étonnants carrancas et encore vierge de toute intention moderniste. C’est ici que Gautherot réalise alors son reportage photo anthropologique le plus complet, immortalisant ainsi un mode de vie où l’Homme fait corps avec son environnement, grand et majestueux, qu’il ne semble pas véritablement maîtriser mais seulement caresser pour pouvoir survivre, quotidien aux accents de Moissons du ciel d’un Terrence Malick. Alors qu’au premier abord, les épreuves semblent convoquer tout un imaginaire pionnier similaire au mythe nord-américain, c’est dans une certaine poésie et élégance d’ombres humaines sur de grands paysages que Gautherot nous prouve le contraire. L’Amazonie, où la multitude d’arbres et de lianes mêlés aux étendues d’eau crée un jeu de reflets quasi-ondulatoires, où l’Homme s’inscrit subtilement, comme une pointe de couleur dans ce paysage parfois presque abstrait.

Mais ce pourquoi Gautherot connaîtra un premier véritable succès sera la capture des traditions et du folklore brésilien, à commencer par le baroque du Minas Gerais, alors récemment classé à l’inventaire des monuments historiques nationaux pour sa participation à la construction de l’identité brésilienne nationale et que le Service du Patrimoine Historique et Artistique National (SPHAN), auquel Rodrigo Melo Franco et Carlos Drummond de Andrade ainsi que Lúcio Costa participent activement, cherche à documenter et à préserver. C’est sous cette institution similaire au musée de l’Homme que Gautherot œuvre après son installation définitive au Brésil, lui permettant d’acquérir une notoriété nationale et a fortiori de rencontrer la personne qui fera naître ses futurs chefs-d’œuvre. De cette période, on retiendra alors les stupéfiantes épreuves des sculptures du sanctuaire de Bom Jesus de Matosinhos, œuvres aux accents baroques et profondes de piété et de symbolisme national dans un rapport aussi frontal qu’onirique. Le génie anthropologique de Gautherot s’exprime ici de manière cinglante : documenter en sublimant, observer sans juger, publier pour rêver.

Brasilia : chef-d’œuvre
Gautherot, influencé par la célèbre maxime de Le Corbusier dans Vers une architecture qui stipulait que « l’architecture est le jeu savant, correct et magnifique des volumes réunis sous la lumière », déclarera que « la photographie est architecture », prenant conscience que la forme était l’élément structurant du récit.
Cette dernière ne sera jamais aussi bien exprimée que lors de son travail pour Brasilia, ville nouvelle de béton et de verre et capitale administrative ex nihilo d’un Brésil en pleine modernisation institutionnelle et architecturale.

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Source : ArchDaily

Introduit par Lúcio Costa auprès du grand architecte du palais de l’Aurore et des superquadras Oscar Niemeyer, Marcel Gautherot sera alors autorisé à suivre les chantiers de construction de la future métropole. De cette action naît une collaboration aussi fructueuse que novatrice entre l’architecture et la photographie, comparable à celle entre Lucien Hervé et Le Corbusier. Oscar Niemeyer déclarera même lors d’une conférence en l’an 2000 : « Nous faisions les projets ; lui, il photographiait les édifices. Pampulha, Brasilia, São Paulo… Comme nous nous entendions bien et riions, enchantés, avec ce cher vieux compagnon ! Et les photos qu’il prenait… Quelle justesse dans les angles qu’il trouvait ! Comme il comprenait bien les contrastes de l’architecture ! ». Et c’est peu dire.

En effet, jouant des volumes simples et lignes pures de Niemeyer avec les phénomènes météorologiques locaux comme la brume matinale ou la lumière vive du soleil au zénith, les clichés sont d’une saisissante beauté et d’une incroyable élégance. Impression, soleil levant ou Mystère et mélancolie d’une rue vous dites ? Certainement un peu des deux. C’est au moins dans la photographie que Gautherot réussit à rassembler l’objet architectural et l’Homme moderne pour sublimer, dans une marche et un regard uniques, les deux entités pour un moment de paix et de silencieuse beauté, hors du temps et des contingences humaines.

À la vue de ces titans formels, mégalithes de béton et d’acier devant lesquels il est difficile de rester impassible, Gautherot apporta une vision simple et terriblement subjuguante d’un nouveau pays, plein d’espoir et d’inventivité auquel il voua toutes les dernières années de sa vie, et que la France, comme ré-ouvrant une boîte aux merveilles poussiéreuse, semble finalement redécouvrir.

Et devinez quoi : il y a une première rétrospective en France de son œuvre à la Maison Européenne de la Photographie !

Écrit par Morgan Saint-Jalmes.

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