M-O-R-S-E, l’art du slow urbain français 3.0

© Nanouck Braque

Le nouveau projet d’album du prolifique grenoblois Gabriel Hernandez, aka M O R S E, c’est un peu la BO idéale d’une fin de boom qui ne tourne pas comme tu aurais voulu, ou de soirées pluvieuses à consumer trop de cigarettes, le regard dans le vague et le coeur meurtri par une déchirure sentimentale. Un pied dans le passé avec un héritage chanson et vintage 70-80, et un autre en plein dans la modernité avec une esthétique électronique et urbaine dégoulinante d’autotune, M O R S E fait minimaliste mais touche juste. Dans cette nouvelle ère où fleurissent les emo sad boys des internets qui assument et affichent leur fragilité, ne serait-il pas, en parallèle d’artistes tels que Timothée Joly, Lëster, Chaton ou encore Hyacinthe, en train de participer à définir les contours d’une chanson française urbaine 3.0 ?

Ton album sort dans quelques jours, dans quel état d’esprit es-tu ?

M O R S E : Je l’ai fini il n’y a pas très longtemps, du coup c’est cool qu’il sorte dans la foulée, et je suis plutôt curieux qu’autre chose, parce qu’il n’y a pas vraiment d’ambition sur ce projet, je l’ai fait un peu comme c’est venu, du coup je suis plutôt serein, tranquille.

Ça faisait combien de temps que tu travaillais dessus ?

Ça a été vite, j’ai bossé dessus trois mois et demi, quelque chose comme ça, et j’ai du le finir il y a un mois.

Tu savais d’entrée de jeu que tu composais un album ou l’idée est venue en cours de composition ?

En fait tout ça a jailli d’un moment bizarre où je n’étais pas très enclin à faire de la musique, puis dans la foulée j’ai connu une déception amoureuse, du coup je me suis juste mis à faire des chansons sans y réfléchir, parce que j’en avais envie et besoin. Au fur et à mesure quelque chose s’est dégagé, puis Cindys Tapes me demandaient depuis un moment de faire un truc pour eux, du coup je me suis dit que c’était l’occasion, comme ça au moins ça ne resterait pas dans les tiroirs.

Live La Station Gare des Mines Paris / 25.11.2017 / © Igor Geneste

Est-ce que tu pourrais retracer dans les grandes lignes à ceux qui ne te connaîtraient pas très bien encore ta trajectoire esthétique et de producteur ?

J’ai fait longtemps de la musique expérimentale et ambiant, en gros entre 2005 et 2013, puis ça m’a lassé alors j’ai commencé à écouter du rap gay américain, du cloud rap de Miami… et à composer des beats en chopant des a capella sur internet pour m’entrainer. Je me suis vite retrouvé à faire des instrus, puis à contacter des gens, car ça fait longtemps que je traine sur internet, du coup je n’ai pas de souci à tisser des liens virtuels et demander à collaborer avec des gens.

À quel point justement as-tu l’impression ou non d’être partie prenante d’une scène actuelle, et quelle importance ça peut avoir pour toi ?

Je ne sais pas s’il y a une scène internet effective ou pas, pour moi c’est un process plus qu’autre chose.

De toute manière les gens sont trop éparpillés, les genres très différents, il n’y a pas vraiment de conscience commune. C’est chouette que des gens essaient d’y réfléchir et de dresser des cartographies, mais moi j’ai du mal à le faire. C’est vrai qu’il y a un truc, une sorte de présence, mais c’est trop éparse pour que réellement quelque chose de commun se dégage.

Est-ce que tu te décrirais comme geek ?

Je ne sais pas si je suis un geek, mais en tout cas je suis souvent derrière mon ordi à faire de la musique.

Il y a des gens avec qui tu as déjà collaboré que tu n’as jamais rencontré dans la vraie vie ?

Plein ! La plupart en fait. Mais là ça fait un moment que je ne le fais plus trop, je privilégie des collabs avec des gens que je rencontre, et le travail commun en studio. 

Pour ce projet d’album, est-ce que le choix du français a été naturel ?

Oui c’était évident car ça faisait un moment que je n’écrivais plus grand-chose en anglais. Quand j’ai commencé à chanter, je faisais tout en anglais, c’était un exercice de style que je trouvais intéressant, puis c’était une façon de se cacher aussi il faut l’admettre, mais au bout d’un moment je n’étais pas assez à l’aise avec cette langue pour m’exprimer pleinement. Et comme ce n’est pas si courant que ça les chansons – pas du rap ou du rnb mais vraiment de la chanson – autotunées en français, je pense que ça apporte quelque chose.

On trouve dans cet album une esthétique assez minimaliste, lo-fi, vintage, et des codes qui mêlent un héritage urbain et chanson, comment a émergé ce style et comment y as-tu travaillé ?

Je travaille sur Ableton, uniquement avec des VST (instruments virtuels), et beaucoup avec Kontakt aussi. Je me suis rapidement rendu compte que je partais sur une utilisation récurrente de synthés vintage, 70’-80’, de Rhodes aussi, donc j’ai décidé de pousser le truc jusqu’au bout, j’ai chopé des packs de boîtes à rythmes vintage etc… donc ça sonne assez rétro, un peu comme des slows.

Tu réhabilites le slow finalement, dans une esthétique modernisée ?

Je pense que c’est ce que je préférais dans la chanson française quand j’étais gosse, je m’endormais en écoutant des slows sur mon lecteur cassettes. Ça n’existe plus et c’est dommage. C’est vrai que j’ai composé des chansons d’amour, et elles sont lentes, donc forcément on arrive vite sur un slow.

À ma release party c’était marrant parce que j’ai demandé à un pote de passer des slows en dj set après pendant 3h, du coup c’était drôle, au début tout le monde était content d’écouter des slows, mais les gens n’osaient pas trop danser, t’avais l’impression d’être à une vieille boom avec les garçons d’un côté et les filles de l’autre. Mais au bout d’un moment ils se sont mis à danser, parce que ça marche à l’usure les slows. 

Le fait que l’instru soit épurée c’est pour laisser plus de place à la voix et au texte ?

C’est vrai qu’il n’y a pas grand-chose. C’est juste que j’ai composé par nécessité, donc c’était rapide, 80% de l’album était composé en un mois, il y a des chansons que j’ai fait en un jour. Ça a été très vite, je n’ai pas beaucoup réfléchi, j’avais juste envie et besoin de le faire.

Tu as fait une école d’art en parallèle ; en quoi cette formation et culture interagit avec ton projet et  ta musique ?

Je n’ai jamais vraiment hiérarchisé mon taff en règle générale, j’ai toujours fait autant de musique que de dessin, de vidéo… Ça ne fait pas si longtemps que ça que la musique a pris un peu plus de place pour moi, et même si je montre moins le reste, je réalise en grande partie mes visuels, mes vidéos…

Est-ce que tu prévois un prolongement scénique à cette sortie ?

J’ai fait la release party récemment avec un guitariste et un bassiste, c’était la première fois que je jouais avec des musiciens sur scène qui m’accompagnent. Ça m’a beaucoup plu, donc je vais essayer de pousser cette formule le plus possible, même si suivant les contextes je continuerai surement aussi à faire quelques dates en solo. Quand je suis tout seul j’ai juste un sampler pour lancer mes instrus, et je me concentre sur la voix et l’interprétation.

Tu fais aussi des dj sets ?

C’est moins mon truc !

Comment tu visualises le développement de ton projet ? Tu te sens prêt si l’opportunité se présente un jour d’intégrer un gros système d’accompagnement, ou tu es plutôt très attaché à ton indépendance ?

Sur ce projet comme je te disais au début j’ai très peu d’ambition, je suis plutôt curieux de voir comment ça va prendre, après oui dans l’idéal j’aimerais bien que le projet tourne, donc ça implique de rentrer de plain-pied dans l’industrie, de jouer le jeu de ce que c’est d’être un artiste dans l’industrie aujourd’hui etc. Mais comme je m’y attends plus trop, si ça arrive ce sera chouette, et si ça n’arrive pas et bien c’est pas très grave, je ferai autre chose.

À quoi tu vas travailler maintenant ?

Je continue à composer pas mal d’autres morceaux dans cette veine, tant que ça m’amuse, sinon j’ai aussi des collabs en cours.

Tu as envie de continuer à developper cet aspect collaboratif ?

Je vais moins le faire maintenant je pense parce que je l’ai beaucoup fait, mais quand je tombe sur des gens chouettes, oui carrément. Puis comme dorénavant j’ai un bassiste et un guitariste c’est chouette, ça va un peu renouveler le process, je vais composer un peu avec eux. Sinon là j’ai surtout envie de faire des concerts, de jouer l’album.

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